D'après une
lecture de :
Jacques Lacan,
L'Etourdit
"Il n’y a pas de rapport sexuel."
La formule “il n’y a pas de rapport sexuel” ne prend
véritablement son sens que resituée dans son contexte, dans sa version
“compète”, à savoir : il n’y a pas de rapport sexuel inscriptible ou
formalisable. De toute façon cette formule s’appuie sur une première dont
elle est la conséquence logique : “La femme n’existe pas”. Pour que
La femme existe, dans son universalité, il faudrait supposer qu’“au moins
une femme” puisse faire exception à la fonction phallique, comme c’est le
cas du côté de l’homme, avec le mythe d’“Un Père” soustrait à la castration
et par-là même fondateur de l’ordre phallique. Ainsi s’explique, selon
Lacan, toute modalité universelle, par l’exclusion nécessaire d’“au-moins-un”.
Pour qu’un rapport soit inscriptible, maintenant, dans les termes de la
logique, il doit vérifier un rapport d’attribution conjoignant deux éléments
possédant tous deux un caractère universel. Or justement ce caractère est ce
qui fait défaut à la femme, de sorte qu’on ne peut pas écrire, au regard de
la fonction phallique, que l’homme est le phallus de la femme exactement
comme la femme est le phallus de l’homme. Cela est impossible car la femme
n’est “pas-toute” dans la fonction phallique, ne pouvant pas s’identifier à
un signifiant tel que le “Nom-du-Père”, représentant le Phallus dans l’ordre
du langage, qui par sa fonction d’exception doit rester nécessairement
unique. Il ne peut exister deux exceptions à la règle, sauf à poser deux
sortes d’exceptions radicalement différentes. C’est pourquoi Lacan importe
de la logique intuitionniste un type d’exception ne concluant pas de la
négation d’une fonction à l’existence d’un élément contraire. Ce n’est pas
parce qu’il n’existe pas, en l’occurrence, de femme ne satisfaisant pas à la
fonction phallique, qu’il en existe une y répondant tout uniment. Ce n’est
pas une contradiction simple, comme celle qui oppose le nécessaire
“moins-un” paternel au possible “tout-un” masculin”, mais plutôt une
indécidabilité entre l’impossible de l’exclusion à la loi phallique
(caractérisant la Chose maternelle) et la contingence du “pas-tout”
de la femme dans cette même fonction. L’exception féminine n’est pas fondée,
comme la masculine, sur une exclusion en extension (qui équivaut à la
castration en compréhension, pour le sujet lui-même) mais plutôt sur une
division interne : le “pas-tout” (traduisant le fait en extension que les
femmes, contrairement à ce qui est dit, ne sont “pas-toutes” les mêmes). On
en arrive à la conclusion, concernant la jouissance, qu’“elle est vouée à
ces différentes formes d’échec qui constituent la castration, pour la
jouissance masculine, la division pour ce qu’il en est de la jouissance
féminine" (Lacan, le savoir du psychanalyste).
Soyons d’ailleurs plus précis : si au regard de la
castration, le Père symbolique se pose en “moins-un” (non castré)
contraignant le reste de l’humanité à une jouissance partielle, en revanche
au regard de la jouissance il fait bien office d’“au-moins-un” (jouissant
pleinement), donc “plus-un” condamnant les autres à la castration et au
désir insatisfait (voire à la névrose). Le sujet, dans son instable
existence, n’a de cesse d’osciller entre ce plus et ce moins un. Du côté
féminin maintenant, il n’y a “pas-une” (soit 0) Mère non-castrée qui ne
rende les femmes à “encore-une” (infinie) jouissance, à une “autre
jouissance” que la jouissance phallique, pour laquelle la Mère, comme telle,
s’est sacrifiée. Ce rapport s’inverse à nouveau si l’on part de la
jouissance : en effet la Mère incarne cette jouissance de l’Autre (de la
Chose) comme “un-tout” qui, en tant qu’impossible, rend proprement
contingente ou “pas-toute” la castration des femmes. Bref, entre les touts
et les pas-touts, les uns et les zéros, la castration et la jouissance, on
ne peut pas dire qu’il n’y ait pas de “rapport”, même inscriptible. Certes
il n’y a pas de rapport sexuel (ou d’“acte” sexuel, dit par ailleurs Lacan),
au sens où ce rapport signerait la possibilité d’application d’une fonction
de nature à faire loi, au sens mathématique de ces termes. La loi du désir,
et la jouissance, ne sont pas “applicables” et donc inscriptibles de la
sorte. L’ordre sexuel jaillit d’une béance “antérieure” et plus abyssale que
le simple jeu de la rationalité mathématique. Dont acte. Mais comme le dit
lui-même Lacan, “L’il n’y a pas de rapport sexuel n’implique pas
qu’il n’y ait pas de rapport au sexe" (Lacan, l'Etourdit) “Des
rapports” peuvent s’écrire et s’énoncer, donner lieu à des mathèmes, comme
par exemple ce qui concerne la jouissance féminine : “D’être dans le rapport
sexuel, par rapport à ce qui peut se dire de l’inconscient, radicalement
l’Autre, la femme est ce qui a rapport à cet Autre" (Lacan, Encore).
Il n’y a pas de rapport sexuel, pas de rapport entre les sexes, mais il est
possible de formuler un ou des rapports entre les jouissances : c’est ce que
les mathèmes de la sexuation expriment rigoureusement. Ce qui ne s’écrit pas
comme tel, condensée par aucun signifiant, c’est assurément la jouissance
elle-même — d’où l’amour qui compense et qui, malgré tout, ne cesse pas
d’écrire… ce qui ne peut l’être. Il n’y a pas de rapport entre les sexes,
mais il y a un rapport entre les jouissances et, ajoutons-nous, un rapport
de jouissance tout court. La jouissance n’est autre que ce champ de
rapports, ce champ d’inscriptions qui par ailleurs, il faut bien le
reconnaître, n’est pas autre chose que le sujet lui-même, toujours sur la
sellette entre le un de la castration et le zéro de la jouissance, bien
qu’il n’apparaisse restrictivement chez Lacan que dans l’articulation des
moins-uns et des plus-uns, au niveau du désir et de la castration. Mais
reconnaissons un sujet de la jouissance comme étant la mise en rapport, non
pas des sexes, mais de la jouissance des sexes ...et la loi de ces rapports,
au-delà de cette dualité de la loi phallique et de son supplément. A
strictement parler, le principe de la jouissance est pour nous l’apport-avec-rapport
tandis que l’analyse s’appuie sur un rapport-sans-rapport. L’apport est
présentation neutre des rapports de jouissance, comprenant la jouissance
phallique, la jouissance de l’Autre, etc. Telle est la jouissance, tellement
non-circulaire et non-autopositionnelle qu’elle disparaît sous ce qu’elle
apporte, le rapporté lui-même, en tant qu’il n’est pas seulement
objet de jouissance mais aussi et d’abord objet réel.