D'après une
lecture de :
- J . Lacan, Encore,
Paris, Seuil, 1974 - J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXII, R.S.I.,
paru dans Ornicar ?, 2, 1975
- Nestor Braunstein, La
Jouissance, Paris, Point-hors-ligne, 1992
Le concept de
“sexualité” n’est pertinent en psychanalyse qu’à se placer, non au niveau du
besoin ou de la fonction vitale de reproduction, mais à partir de la
jouissance qu’éprouve un “parlêtre” dans sa division même de sujet, et qui
dès lors n’est définissable ou formulable exclusivement qu’en termes
masculin ou féminin. “Qui que ce soit de l’être parlant s’inscrit d’un côté
ou de l’autre" (Encore, p. 72). La logique de l’ordre sexuel ne
renvoie à aucune rationalité biologique mais plutôt au réel d’une rencontre
— contrairement au plaisir, la jouissance est toujours duelle, confrontée à
une autre jouissance — et d’autre part à la notion de “choix” subjectif, que
ne contredit pas — tout au contraire — celle d’inscription logique. Soit la
distinction, donc, des deux jouissances : disons simplement ici que la
position homme se fonde sur l’universalité de la fonction phallique,
elle-même fondée sur le particulier de sa négation (qui la nécessite),
tandis que la position femme repose sur l’universalité de sa négation et le
particulier de son affirmation, à entendre comme contingence, soit le
“pas-tout” d’une telle fonction. Dire maintenant que le parlêtre a le
“choix” de se poser dans la fonction phallique, du côté homme, ou bien de ne
pas en être, passant alors du côté femme, revient peu ou prou à dire qu’en
matière de sexualité, ou de jouissance, le choix appartient tout entier au
pas-tout : c’est bien en tant que pas-tout, en tant que femme, qu’on peut
choisir de pas-tout être un homme, même si par ailleurs la fonction
phallique se répartit aussi bien du côté homme (entièrement) que du côté
femme (mais pas entièrement). Autrement dit le choix entre le tout et le
pas-tout n’est rien d’autre que le pas-tout lui-même... C’est pourquoi si
l’on entend par sexualité, pour un sujet, le choix de son sexe et de sa
jouissance, alors par essence la sexualité doit être dite féminine.
Pourtant, eu égard aux énoncés lacaniens, de telles formulations paraîtront
trop hardies voire erronées. Tout d’abord l’être du sujet, sa
reconnaissance, passe bien par la fonction phallique, et Lacan le renvoie
explicitement au pôle masculin, tandis que la femme se situe non moins
sûrement du côté de l’Autre. Rappelons-en le principe : “D’être dans le
rapport sexuel, par rapport à ce qui peut se dire de l’inconscient,
radicalement l’Autre, la femme est ce qui a rapport à cet Autre" (id.).
Lacan écrit ensuite qu’“à tout être parlant (...) il est permis, quel qu’il
soit, qu’il soit ou non pourvu des attributs de la masculinité (...) de
s’inscrire dans cette partie [du pas-tout]" (id.). Mais le “passage” au
pas-tout et à l’infini de l’autre jouissance reste bien énigmatique. Que
peut choisir un sujet ? On serait tenté de répondre qu’un sujet choisit
toujours la voie de la névrose ou celle de la sublimation (les deux voies de
la perversion et de la psychose ne répondant pas aux critères du choix).
Mais pour que cela ait vraiment un rapport avec le choix de la jouissance,
il faudrait établir une parfaite correspondance entre phallicisme et névrose
et entre féminité et sublimation, ce qui, du moins pour la seconde partie de
cette opposition, n’est pas évident. Une autre façon de répondre, sans doute
plus conciliante, serait de dire qu’il n’existe pas vraiment d’opposition,
en tout cas pas de contradiction entre les deux jouissances, puisque la
seconde se définit comme “supplémentaire”. En somme nous ne serions pas
fondés à parler de “la” sexualité, mais seulement d’emblée de “deux”
sexualités ou de deux jouissances. Dans ce cas le terme de “choix” pourrait
encore se justifier : on choisirait l’“extra”, le supplément, ou non. Enfin
on pourrait nous rétorquer que nous confondons ici “sexualité” et
“sexuation”, la seconde étant plus pertinemment différenciatrice et dualiste
(mais dans quel but, sinon justement de distinguer deux sexualités ?), voire
encore “sexualité” et “jouissance”. Sur ce dernier point, peut-on
sérieusement envisager, sur le terrain analytique, une jouissance
non-sexuelle, fût-elle résolument “autre”, nous voulons dire concrètement
non fondée sur la différence (l’altérité) des sexes ? N’est-ce pas le réel
que les formules de la sexuation ne cessent pas d’écrire, sur quoi se fonde
toute la théorie analytique ? — Donc d’un côté la sexualité, la différence
sexuelle, est d’essence féminine, le sexe se définit d’emblée comme l’Autre
sexe, mais de l’autre la sexualité apparaît phénoménologiquement comme
phallique — aussi bien, on va le voir, pour les hommes que pour les femmes.
Pour maintenir une dualité (et éviter les difficultés précédentes), nous
distinguerons alors la sexualité (c’est-à-dire la jouissance, comme toujours
duelle, comme impossible à réaliser) et l’acte sexuel, cette fois au sens de
la jouissance seulement phallique. (Cette distinction entre au moins deux
sens du mot sexualité est confirmée par Gérard Pommier, qui présente la
“jouissance sexuelle” comme la première forme de jouissance phallique, mais
intitule son livre L’ordre sexuel pour présenter et qualifier le
champ général du désir et de la jouissance chez l’homme.)
Pour ce qui est de l’“acte sexuel” proprement dit, Nestor
Braunstein nous assure qu’il “constitue un malentendu par rapport à la
jouissance" (Braunstein, p. 130). L’orgasme auquel aboutit dans le meilleur
des cas le dit acte sexuel ne peut être présenté que comme un plaisir
maximum qui, en tant que tel, leurre le désir qui prétend s’y satisfaire et
protège en fait de la jouissance. La sexualité, au sens de l’acte, est donc
“phaïllique”, comme l’écrit Braunstein, car phallique d’une part et d’autre
part productrice d’une perte qui est celle de l’objet, l’objet ‘a’ qui
s’échappe de la rencontre sexuelle et qui est cela seul avec quoi le rapport
peut s’établir. C’est le statut propre de la jouissance masculine, mais
aussi phallique en général, et donc de l’acte sexuel dans sa définition
d’ensemble. (Rappelons au passage que les femmes sont intéressées au même
titre que les hommes par la jouissance phallique : non seulement par
l’“envie du pénis” ressassée à l’envie par Freud, mais parce qu’elles aussi
“possèdent” un pénis (le clitoris) dans la mesure où, petites filles, elles
répondent d’abord par cet organe aux sollicitations de leur mère, puis avec
leur partenaire ensuite, et à d’autres sollicitations plus explicites dans
l’acte sexuel.) — La structure de la jouissance phallique est loin d’être
simple. On a vu tout d’abord qu’elle ne se laissait pas réduire au plaisir
orgasmique, lequel n’a rien, d’ailleurs, d’un plaisir “naturel” ou purement
“physique”. Le phallicisme est réglé par l’instance du symbolique, sous un
angle qui met en avant la dimension spécifique de l’interdit. Pas de désir
sans l’évocation en général d’une pensée interdite, mais c’est bien
l’interdit, la proximité transgressive de cette pensée qui provoque par
ailleurs l’orgasme. L’orgasme qui, à son tour, interdit la jouissance,
interrompant momentanément le désir. L’interdit de jouir fait jouir, et le
fait de jouir interdit en retour la jouissance. C’est pourquoi la
signification du phallus est toujours double, comme étant symbole de la
castration autant que celui de la jouissance. C’est aussi pourquoi la
jouissance est “phaïllique”, manquée d’une part, reportée d’autre part sur
un objet tiers qui empêche de réduire la jouissance du phallus au spasme
pénien ou clitoridien. Le concept de “plus-de-jouir” est plus adéquat pour
décrire ce qu’il en est de la jouissance du “corps”, et celui d’objet en
général permet de formuler la rencontre entre deux corps autrement qu’en des
termes de “rapports” “physiques”. Le “plus-de-jouir” c’est la “capacité
maximale du corps à jouir" (Cinq leçons sur la théorie de Jacques Lacan.,
p. 186) dit Nasio, et cela ne se limite donc pas à la seule jouissance des
organes de la reproduction. La notion d’objet indique, elle, que lors même
du rapport sexuel, nous n’avons pas affaire à la rencontre de deux corps qui
s’embrasseraient intégralement (ce n’est pas faute d’essayer, n’est-ce pas),
mais seulement à la rencontre d’un corps et d’une partie seulement du corps
de l’autre (et pas seulement, disions-nous, l’organe de la reproduction,
comme n’importe quel film porno peut le montrer). Même à considérer ou à
embrasser intégralement le corps de l’autre, celui-ci se trouve réduit à un
objet. Tel est le principe.
Revenons maintenant à l’autre jouissance, à la jouissance
supplémenaire. Elle incarne le fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel et pas
de savoir possible sur la jouissance de l’autre. cela vaut d’ailleurs, en
conséquence, pour la jouissance phallique elle-même. On ne sait jamais
comment faire jouir, ni même si l’autre jouit vraiment, et l’on ignore tout
de l’objet partiel impliqué dans cette jouissance puisqu’il est par
définition perdu, détaché, présent seulement dans le fantasme inconscient.
Dans la jouissance supplémentaire, le manque est plus radical puisque
l’absence de l’objet se transforme en absence d’un signifiant : “La
dénomination la plus correcte pour situer l’instance de la jouissance Autre
est de la désigner comme le lieu où il n’y pas de signifiant. (...) Il
convient de penser ce lieu comme un lieu sans nom, comme le lieu du sexe"
(id.). La thèse de Lacan est que s’il y avait un rapport sexuel cela se
saurait ; or il n’y a manifestement pas de savoir sur cette chose, donc le
rapport fait défaut. Ou alors ce savoir est inconscient, et en tant que tel
il est réservé aux femmes. L’homme, lui, peut accéder au savoir de ce non
savoir, par le biais du discours analytique fondé sur le mathème. On peut
écrire en effet les formules de la sexuation et mettre ainsi à plat le
non-rapport sexuel (c’est-à-dire vérifier, en le démontrant, le caractère
indécidable de l’existence d’un tel rapport). Ici Lacan fait référence à la
religion : “Il n’y a pas eu besoin du discours analytique pour que — c’est
là la nuance — soit annoncé comme vérité qu’il n’y a pas de rapport sexuel"
(Lacan, Encore, p. 17). La nuance c’est que la vérité n’est pas le
savoir ; or un savoir est exigible si l’on ne veut pas réduire le contenu
d’un énoncé au statut de celui qui l’énonce : en l’occurrence Dieu. Lacan
parle du seul Dieu qui soit vraiment Dieu, le Dieu qui parle — Yahvé — bien
qu’il n’ait justement pas de nom. Yahvé rejette le savoir superstitieux des
dieux païens qui sacralise la nature, recherche l’union des contraires,
comme il interdit les croyances et les pratiques sacrificielles qui
entretiennent un savoir illusoire sur la jouissance de l’Autre. Nul ne peut
deviner la jouissance de ce Dieu, qui dit la vérité sur les autres dieux et
sur la religion en général, car justement il n’a pas de nom et c’est ce
signifiant manquant qui ouvre l’univers du discours en refermant celui de la
jouissance. “Dieu, écrit Lacan, n’est rien d’autre que ce qui fait qu’à
partir du langage il ne saurait s’établir de rapports entre sexués" (Lacan,
RSI, p. 100). C’est pourquoi Dieu est la femme (comme elle il
n’existe pas) car le non savoir de la jouissance de Dieu (c’est-à-dire du
signifiant qui le comblerait en l’interpellant) est l’équivalent du
non-rapport sexuel fondé sur le supplément féminin.
Au fond ce qu’on appelle la sexualité n’est que l’élément de
différenciation dans le champ de la jouissance. Il y a la jouissance, et
deux sexes, qui ne sont promis à aucune rencontre ou à aucun rapport réel.
Ou bien il y a la sexualité, l’ordre sexuel, et deux sortes de jouissance
asymétriques puisque l’une, la seconde, est le supplément de l’autre. Quel
que soit le choix des termes, il est clair que les notions de jouissance et
de sexualité se définissent l’une par l’autre ; elles reviennent toutes deux
à dire que l’altérité est première, puis viennent la jouissance et la
sexualité comme telles, et enfin seulement comme des conséquences, le joui
et le sexué. Lacan a assez dit que l’être sexué se définissait comme l’être
parlant, ceci étant la conséquence de cela. Il met en balance avec sa
conception toutes les éthiques qui confondent bonheur et jouissance, toutes
les philosophies néo-panthéistes qui divinisent la sexualité et rêvent d’un
accord, ne serait-ce que tendanciel, entre les deux sexes. Mais jamais il
n’envisage que le terme premier puisse être l’Un, c’est-à-dire un joui sans
jouissance et, en l’occurrence, un sexué sans sexualité. La jouissance en
elle-même n’est pas sexuelle, même si c’est évidemment en tant qu’être sexué
— homme ou femme — que l’on se place par rapport à elle. Ce n’est pas
contradictoire, cela veut dire simplement que ni la jouissance ni la
sexualité ne sont premières, mais qu’un joui alias un sexué
réel les précède. La jouissance est avant tout une relation ; dans sa
confusion même, c’est bien ce que prouve le concept d’objet. Si la sexualité
effective se concentre essentiellement sur le plus-de-jouir, c’est-à-dire
sur l’objet, pourquoi ne pas dire plus simplement que ce dont on jouit,
c’est de la sexualité au sens strictement analytique du terme ? Mais là
encore cet “objet” ne se définit pas d’abord par ce qui le pense,
pourrait-on dire, par ce qui le met en relation, ici dans la jouissance. En
lui éclate la précession du réel sexué, différencié, Un, etc.. Car d’être
posé clairement et sans équivoque comme terme ou effet d’une relation
unilatérale — seule une théorie non-analytique et non-philosophique peut
faire cette lumière —, il se révèle également comme terme, mais dans
sa nuit pure d’avant toute relation, cette fois comme cause.