Etudes lacaniennes 

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D'après une lecture de :

Alain Juranville, Lacan et la philosophie, Paris, PUF, 1984

 

 

Si le signifiant peut être cause de la jouissance, il n’en est pas pour autant l’objet, qui est le corps. Il n’y a de jouissance que du corps, mais il n’y a de jouissance que par le signifiant. Est-ce suffisamment clair ? Pas sûr, car les deux citations placées en exergue ne recouvrent peut-être pas une même réalité du signifiant. Si, rigoureusement parlant, le signifiant est “au niveau” de la substance jouissante, c’est-à-dire le corps, n’est-il pas plus ou moins assimilable à ce corps et ainsi à l’objet même de la jouissance, ce dont on jouit, voire ce qui jouit ? Nestor Braunstein explique bien que “la parole sort la jouissance du corps et se charge de donner corps à la jouissance”, et encore ceci : “la parole articulée doit, à la fois, la laisser passer et la contrôler, régler son voltage” tel un “diaphragme de la jouissance" (Braunstein, p. 74). Toutefois le problème demeure entier de savoir quel statut donner au signifiant (et pas seulement à la parole) par rapport à la jouissance, en sachant qu’il ne saurait se limiter à celui d’un simple intermédiaire. Que veut dire Lacan par “niveau de la jouissance ? N’est-ce pas là infirmer toute assimilation précipitée du signifiant avec l’ordre symbolique ? Donc le signifiant n’est pas seulement ce qui à la fois permet, filtre et interdit la jouissance ; il doit lui être beaucoup plus consubstantiel. C’est le moment d’interroger également la signification de la “cause” dont parle Lacan, et sa référence explicite, dans le passage concerné du séminaire Encore, à Aristote et à la théorie des quatre causes. Comme cause matérielle, le signifiant est en rapport avec cette partie du corps désignée par l’“objet ‘a’” ou le “plus-de-jouir”. Cause finale, il l’est de mettre un terme, de “faire halte" à une jouissance supposée débridée, psychotique et mortelle. Dans cette foulée, l’efficience et la forme trouvent également (et sommairement) leur justification respective.

Tâchons d’être plus explicites : pourquoi le signifiant est-il cause de la jouissance ? Réponse : parce que jouir, c’est signifiant. “Jouir, en général, c’est poser le signifiant comme signifiant”, écrit Alain Juranville (p. 221). Maintenant de quel signifiant parle-t-on exactement ? Il s’agit avant tout du Phallus, c’est lui qui est d’abord posé comme signifiant et qui détermine la jouissance dite justement “phallique” ou sexuelle. “Poser” le signifiant, règne de la jouissance, s’oppose à “être” selon le signifiant, règle première du désir. Le signifiant est posé au moment de la rencontre du désir de l’Autre, qui est l’accomplissement humain du désir, lorsque “la Chose apparaît dans l’écartèlement de sa castration" (id.) c’est-à-dire comme désirante (la Chose est ici l’Autre réel). Le sujet est alors posé comme signifiant-phallus pour cet Autre, et pose à son tour la signifiance du phallus. Il faut bien voir que cette “position” est le tout de la jouissance, en tant qu’épreuve, et épreuve corporelle qui est aussi présence du temps réel (par opposition au temps imaginaire du plaisir et du bonheur). Cette épreuve, du moins à ce stade de la position du signifiant phallique, n’est pas encore un savoir : elle est simplement pure signifiance, et, comme nous l’avons dit, position du signifiant comme signifiant. On pourrait aisément ajouter, bien que Juranville ne le fasse pas : position du signifiant comme jouissance. Ou encore plus précisément : position du signifiant phallus comme jouissant. Car ce n’est pas tellement que l’on jouisse du phallus, qui est à la fois le corps et le symbole d’une partie du corps (cf. les objets ‘a’), mais il faut plutôt soutenir que c’est le phallus qui, en tant que corps, jouit (corps toujours partiel, car délaissant le reste du corps comme souffrant, “mis en souffrance” : souffrance et jouissance étant inséparables à ce niveau). De toute façon, en tant que corps partiel, le phallus n’en est pas moins signifiant et c’est bien ce signifiant qui à la fois jouit (comme “sujet”, si l’on veut, mais c’est le sujet “idiot” dont parle par ailleurs Lacan) et qui constitue le seul “objet” de jouissance — ce qu’on appelle “plus-de-jouir” n’étant que substrat en l’occurrence. Cette réversibilité sujet/objet en matière signifiante, qui est plutôt une triade circulaire sujet/signifiant/objet, sera à déconstruire en priorité le moment venu.

Or ce qui est vrai pour la “jouissance phallique” en ce qui concerne le signifiant, l’est aussi à un niveau très différent pour l’“Autre jouissance”, la jouissance “féminine”. La première dépendait directement du Phallus, qui est bien un signifiant “pour autant qu’il est utilisé comme tel" (Lacan, Le transfert, p. 278), mais un signifiant non verbal auquel le titre de symbole convient plus proprement, et même “symbole à la place où se produit le manque de signifiant" (id.) dit Lacan. La jouissance phallique ne peut donc pas être considérée comme la pure jouissance du signifiant, qui est jouissance du signifiant verbal. Si de la jouissance phallique Lacan précise qu’elle est “hors-corps”, et plutôt au niveau du symbolique, c’est bien pour marquer la différence qu’il entend creuser entre le signifiant, essentiellement corporel, et le plan strictement symbolique du Phallus. Donc la vraie jouissance du signifiant est la seule jouissance du corps, mais c’est une jouissance de la parole et de l’écriture, de cette écriture parlante qui mérite le nom de “savoir inconscient”. Cette jouissance est toujours Autre, infiniment, et c’est pourquoi on la dit jouissance de l’Autre (génitif subjectif) ; mais bien que corporelle — en ce sens que le corps de l’Autre est précisément posé comme signifiant, à la fois pur corps et pur signifiant — elle reste imprésentable et donc “impossible” dans le monde, présentée paradoxalement sous le registre du “manque” de signifiant, signifiant “à venir” “toujours nouveau”, etc. : S(A). Elle n’est pas hors-corps comme celle du phallus qui, à partir du symbolique, se déploie dans le monde imaginaire du discours ; au contraire elle est vraiment en-corps, mais radicalement hors-monde... Les signifiants verbaux sont corporels mais ils ne réfèrent à aucune unité imaginaire et mondaine du corps. C’est désormais de la Lettre — dernière phase du signifiant — que Lacan dira qu’elle est jouissance, jouissance de la Lettre donc et jouissance à la Lettre (pour retrouver le sens du génitif subjectif).

Comment penser maintenant le rapport entre ces deux jouissances très différentes ? La seconde est clairement présentée par Lacan comme “supplémentaire”, c’est-à-dire qu’elle suppose la première comme possible et effective. L’Autre jouissance a beau être pure, elle n’est pas pour autant absolue car toujours relative à la castration, dont elle représente le “pas-tout”. Si la femme n’est “pas-toute” dans la jouissance phallique, c’est bien qu’elle l’est un peu. Si l’Autre jouissance n’est pas, en principe, “sexuelle”, elle n’a de sens que passée la rencontre des deux sexes qui constitue l’épreuve de la première jouissance, et la position du signifiant comme signifiant. Mais seule “la” femme peut jouir du signifiant sans le savoir, jouir de ce savoir, et c’est bien cela qui fait la différence. On a vu la présence de la castration au sein même de l’Autre jouissance, examinons maintenant les effets de cette seconde jouissance sur la première. Ils sont eux-mêmes de toute nécessité, car ce qui permet à la jouissance phallique d’éviter le phallocentrisme d’une positivité absolue (tentation perverse) et d’être reliée effectivement au manque qui constitue tout langage, ce n’est pas le signifiant phallique en tant que garant de la cohérence de la chaîne parlée (même si lui-même n’étant pas un signifiant verbal n’y est que représenté par le Nom-du-Père), c’est plutôt le signifiant manquant de la jouissance féminine — ce sur quoi les femmes restent muettes —, en rapport cette fois avec l’infinitude du langage ou ce qu’on a appelé le signifiant toujours “nouveau”. Mais comme la parole ne se soutient que d’une énonciation finie, cette infinitude de l’“Autre jouissance” signe en même temps son impossibilité radicale. Elle a cependant pour effet de maintenir ouverte la béance du langage dans le champ de la jouissance phallique. Le phallus est bien symbole d’un manque ou d’un Autre, mais dans l’ordre essentiellement fini qui est celui de l’homme et de sa jouissance. Tandis qu’il n’y a pas de signifiant du manque du côté de la femme et de l’Autre jouissance, domaine de l’infini, même s’il faut bien passer par le signifiant et le discours pour dire qu’un tel manque ek-siste et pour que cette Autre jouissance ait du sens. Car en elle-même elle est réfractaire au discours, étant jouissance d’un signifiant “pur” qu’ignorent le discours et la jouissance phallique. La notion du signifiant pur, exploitée par Juranville, peut prendre selon nous deux aspects : celui d’une matérialité agrammaticale liée sans doute aux articulations de la parole concrète (temps et intonation), mais aussi, plus théorique, celui d’un impossible à dire qui ne saurait être que le réel même du sujet. Le signifiant pur, ce serait le sujet, soit une impossibilité radicale depuis les axiomes lacaniens.

D’ailleurs ce n’est pas si important. Quoi qu’en dise Lacan la catégorie du sujet ne se limite pas à une conséquence du symbolique mais, avec l’interprétation de Juranville, elle est plus proche de la signifiance en tant que telle à condition de distinguer celle-ci de l’ordre symbolique. C’est justement la dimension du corps et de la jouissance qui l’impose. Il y a un sujet implicite de la jouissance, dans la théorie analytique — bien qu’elle n’en veuille rien savoir —, qui est le signifiant lui-même. C’est en tant qu’il est signifiant que le corps jouit, puisqu’en réalité c’est le signifiant qui jouit et dont “on” jouit. Mais le “on”, ici, ne peut référer à un autre sujet que le signifiant lui-même, et non à tel ou tel signifiant qui ne ferait que le représenter. C’est plutôt le signifiant dans son ensemble qui représente le sujet pour la jouissance. Or même si cela est une “vérité insue” du lacanisme, elle n’est pas satisfaisante pour autant en théorie. Si d’après le texte de Lacan, le signifiant est “cause de la jouissance”, et non son objet ; si à partir de Juranville on peut avancer que le signifiant est ce qui jouit, soit selon nous le sujet de la jouissance ; — finalement la thèse du signifiant-sujet n’est pas acceptable, car rien ne peut limiter le concept de jouissance (hormis le réel) ni celui de sujet comme sujet de la jouissance, et c’est la critique de cette thèse qui nous amène justement à une autre théorie du sujet. On dira peut-être que le signifiant jouit, que le corps jouit, et l’on soulignera cet aspect en quelque sorte “positif” de la théorie analytique. Mais si l’on considère la dualité “signifiante” la plus générale, celle du sujet et de l’Autre, l’on remarquera qu’elle débouche néanmoins sur une thèse attribuant la jouissance plutôt  à l’Autre ; la thèse du sujet, de sa jouissance, est en revanche déniée, voire reniée, malgré son caractère fondamental pour la théorie générale du signifiant. Mais pour nous il s’agit d’aller plus loin : afin d’éviter la confusion de la signifiance et de la jouissance, il faut renoncer à la confusion du sujet et du signifiant. Cette question du sujet est donc centrale. Il faut faire “basculer” le lacanisme à partir de ce levier-ci plutôt que par la thèse de l’Autre (la jouissance féminine, le signifiant pur, etc.) qu’on ne fera jamais que radicaliser davantage, soit en l’exacerbant vers une mystique soit en la plaquant sur une quelconque philosophie de l’altérité. La jouissance consiste bien toujours en une position, éventuellement du signifiant ; mais c’est le sujet de la jouissance, le corps, qui seul pose le signifiant comme signifiant, et donc le cause. Encore cette cause n’est-elle en vérité que seconde, car dès qu’il est causé, posé, signifié comme signifiant... , donc joui, ce signifié là ne dépend plus d’aucun sujet, d’aucune relation, il renvoie d’abord à son propre réel.

 

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