Etudes lacaniennes 

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D'après une lecture de :

J. Lacan, L’angoisse, séance du 13 mars 1963
Nestor Braunstein, La Jouissance, Paris, Point-hors-ligne, 1992

 

 

Le syntagme “sujet de la jouissance” est proscrit par la psychanalyse, n’existe pas dans ses textes et ses “statuts”, bien qu’on le trouve employé au moins une fois par Lacan dans le Séminaire L’angoisse, pour dire précisément qu’“en aucune façon il est possible de l’isoler en tant que sujet”. Cela signifie sans doute qu’un tel sujet ne peut exister que sous forme de mythe, un lexème pour désigner l’état du “sujet” livré au pur réel antérieurement à l’emprise du signifiant. Mais il n’y a pas plus de pur réel (sinon pour un sujet) qu’il n’y a de sujet “réel”. L’expression de “Moi-Réel” employée par Freud en 1915 (Métapsychologie), et jamais reprise ailleurs dans ce sens, désigne bien déjà un Moi jeté dans la Détresse, abandonné à l’Autre, et donc au moins potentiellement au signifiant. Paradigmatique est la dualité Sujet-Autre, ou Sujet-Chose, mais impossible est le réel auquel ces deux signifiants semblent renvoyer, car ils renvoient d’abord mutuellement l’un à l’autre... La première relation est signifiante, car comme l’écrit Braunstein : “D’un côté il y a le désir invoquant, celui de l’Autre ; de l’autre, il y a la jouissance, celle de l’être. D’un côté, la parole invoquante, ; de l’autre, le cri nu" (Braunstein, p. 115). On remarque que cette relation est en forme de chiasme, car d’une part la jouissance, on peut la supposer à l’Autre (en tant qu’être suprême omnipotent) autant qu’à l’être du sujet dans sa souffrance ; d’autre part le cri de ce dernier témoigne autant du désir et du manque que l’appel invoquant du grand Autre maternel. Concernant le sujet, le chemin va du S non barré dans “son ineffable et stupide existence” (comme l’écrit Lacan à propos du S apparaissant en haut et à gauche dans le schéma "L", vers le barré, c’est-à-dire le sujet du désir comme castré qui est aussi le sujet du signifiant. Ce parcours de la jouissance au désir, sans exclure une certaine récupération de la jouissance, passe par une division, une double entame où  l’Autre et le sujet doivent chacun manifester un manque même si son initiation, si l’on peut dire, est toujours le fait de l’Autre tandis que son application marque surtout le sujet. Le tableau dit justement de “La division subjective", présenté dans le Séminaire L’angoisse, montre bien comment le sujet S ne peut se faire entendre de l’Autre qu’en “corporisant” son cri, en le transformant en objet partiel offert au désir de l’Autre, lequel apparaît alors comme manquant : le sujet passe ainsi de la détresse initiale à un état intermédiaire d’aliénation et d’angoisse. Ce n’est que dans un troisième temps, celui de la division propre du sujet, qu’après avoir inscrit sa jouissance en l’Autre sous la forme de l’objet ‘a’, le sujet advient comme sujet de l’inconscient à la fois divisé par le signifiant et séparé de l’objet de la jouissance par toute l’épaisseur du fantasme.

Donc à la rigueur “sujet barré” ($) n’a d’autre signification que “jouissance perdue”, et l’on comprend dans ces conditions que le concept même de “sujet de la jouissance” contredise la théorie du signifiant. Un tel sujet n’existe pas dans le réel, et le seul signifiant qui puisse dire la jouissance du pré-sujet S n’en est lui-même pas encore un : c’est le cri primordial. Quand la jouissance apparaît, pure douleur d’exister, il n’y pas encore de sujet et quand elle réapparaît, sous les auspices de l’objet, il n’y en a plus. Cependant, dans les dernières formulations de Lacan, une ambiguïté subsiste : celui-ci indique en effet que l’inconscient travaille, en assurant la répétition des signifiants premiers, et par-là même jouit. Ce qui ferait écho, selon Nasio, à la notion d’“auto-perception du Ça" (p. 63) avançée in extremis par Freud en 1938, et donc à une sorte de “subjectivation” de l’énergie. Si l’inconscient jouit, pourquoi ne pas alors admettre un “sujet de l’inconscient” jouissant ? Lacan pourtant s’y refuse, car pour lui si l’inconscient travaille et jouit en travaillant, il y va d’un savoir  qui produit lui-même un sujet spécifique, qui n’est plus tout à fait le sujet du signifiant (et encore moins la jouissance ou l’énergie en tant que telle) mais le sujet supposé savoir : outre que ce sujet n’est que supposé, comme son nom l’indique, sa jouissance est extrêmement différée, partielle et imaginaire, en rapport avec l’objet ‘a’ qui par ailleurs est le résultat ou résidu de ce procès inconscient. Le point important à souligner, dans cette articulation sujet de l’inconscient/jouissance, c’est que la seconde apparaît presque comme un attribut de l’inconscient : l’inconscient jouit, “fait jouir”, est responsable de cela, mais si l’on avançait maintenant que la jouissance est cause de l’inconscient, ou que la jouissance est première et l’inconscient second, ce rapport nous ferait sûrement tomber dans une théorie de type  biologisante. En effet la jouissance ne peut pas être première : comme “mode d’être” anté-subjectif elle reste mythique ou impossible, et comme “relation-à” post-subjective elle implique d’abord l’existence d’une syntaxe inconsciente. Mais cette dernière hypothèse est également à écarter, la jouissance ne peut qu’être première au sens où en théorie du moins l’inconscient est jouissance et pas seulement structure signifiante. Nous sommes manifestement en présence d’une aporie dont il faut sortir. Dans l’hypothèse où nous nous plaçons maintenant, disons que la jouissance ne peut qu’être seconde, et comme elle ne peut pas l’être par rapport à l’inconscient, cela n’est possible qu’à partir du réel lui-même, c’est-à-dire à partir de ce qu’en tout état de cause la jouissance n’est pas. Mais la théorie de Lacan s’enferre dans cette idée mythique que la jouissance ferait signe vers un réel évidemment impossible et inatteignable. Elle entretient également le mythe d’un sujet réel à même la jouissance primitive, et donc impossible au même titre que celle-ci. Mais si la jouissance n’est plus première (même et surtout en tant que mythe), plus rien ne s’oppose à ce qu’elle “existe” dans une sorte de plénitude seconde, si l’on peut dire, et le sujet avec elle dont elle partage alors le titre et le statut. Cela suppose alors la priorité d’un réel sans sujet et sans statut qui, en tant que réel de dernière instance de la jouissance, et uniquement pour cela, peut être nommé : le “Joui”. C’est le réel qui est cause du sujet, pas le signifiant, c’est le joui qui produit la jouissance, pas l’inconscient.

Mais de ce fait il y a bien un sujet de la jouissance, et le grand commandement analytique qui édicte Tu ne jouiras pas de toi-même est sinon invalidé du moins rendu largement inutile : en effet “soi-même” signifie d’emblée la jouissance, la jouissance du sujet, même si effectivement ce n’est pas “de” soi-même que l’on jouit mais “de” l’Autre. Le thème de la jouissance “de” soi reflète, c’est le cas de le dire, le mythe narcissique d’une structure imaginaire parfaite et omnipotente, synonyme cliniquement de psychose. Mais il ne faut pas s’y tromper, la théorie lacanienne du sujet de l’inconscient prend elle-même sa source dans une problématique de la psychose comme manque à l’image, et en l’occurrence dans la psychose paranoïaque comme manquement à ce manque : le fou sait qui il est, ne vit pas séparé de son image et de ce fait, naturellement, l’image dégringole. Certes l’aliénation provient de l’Autre symbolique, et le sujet se définit par ce qui se dit (éventuellement de lui) en l’Autre, mais la scission elle-même est de nature imaginaire tout comme la structure ou le dispositif subjectif dans son ensemble. Structure qui est bien celle d’un rapport à soi, donc typiquement imaginaire et narcissique, mais marquée d’un impossible radical émanant du symbolique (la surface du miroir). Le réel qui s’en déduit est celui d’une jouissance interdite. En résumé l’on peut dire que la jouissance comme le sujet sont fantasmés comme réels, définis ou causés par le symbolique — et à ce titre antinomiques —, mais finalement dépendants d’une structure imaginaire commune qui est celle de la subjectivité, ou encore de la “jouissance de soi”. Nous opposons résolument à ceci la thèse d’une jouissance du sujet comme ayant directement la structure de la “jouissance de l’Autre”, mais qu’on ne peut absolument pas confondre avec sa cause qu’est le réel ou le “joui”. D’une certaine manière ce “joui” peut s’entendre en deux sens différents : “joui” est l’autre nom du réel comme cause, nous l’avons dit ; mais le sujet conçu par la psychanalyse comme antinomique à la jouissance est également joui, en tant que terme apporté et dualysé par la vraie jouissance subjective et corporelle. Néanmoins ces deux sens reviennent rigoureusement au même, l’objet de jouissance (le sujet analytique), le sujet de cette même jouissance (l’Autre sujet) et enfin le joui comme cause étant unidentifiés, en dernière instance seulement, à l’Un ou au réel. (“Seulement” veut dire que les termes ont certes leur existence et leur sens propres, mais qu’ils finissent par s’unidentifier, via le sujet unilatéralisant, au réel qu’ils “sont” d’abord, non pas en tant qu’“eux mêmes” mais justement en tant qu’Un.)

 

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