D'après une
lecture de :
Nestor
Braunstein, La jouissance, Point-Hors-Ligne, 1992
Le concept de surmoi est analysé et déployé systématiquement
par N. Braunstein d’après une tripartition préalable des jouissances qui
fait l’ossature même de sa thèse. Le surmoi en général est présenté comme un
soutien de la jouissance et même comme un impératif ; mais comme il y a
trois jouissances il faut distinguer trois surmois qui ne reflètent pas la
même conception de l’impératif, et tiennent diversement compte du sujet de
l’inconscient. Le problème est posé en ces termes : “S’agit-il de jouir
avant, à la place de, ou après la castration ; aurons-nous à prendre parti
pour la jouissance de l’être, pour la jouissance phallique ou pour la
jouissance de l’Autre ?”. Le surmoi qui commande la jouissance de l’être,
donc avant la castration et en évitant d’y accéder, s’adresse à un sujet
psychotique auto-destructeur ignorant tout du Nom-du-Père et de la loi du
désir. Seulement peut-on vraiment parler d’un “commandement” quand le surmoi
se confond avec l’appel des mères et lorsque la jouissance du sujet se
ramène au nihilisme et au masochisme primaire ? Vient alors ensuite un
surmoi typiquement freudien, celui qui encourage et même impose la
jouissance phallique sous son aspect le plus apte à répondre de l’interdit,
à savoir le symptôme. Commander prend ici le sens tout à fait restreint, et
même contradictoire, d’interdire. S’il s’agit encore d’un impératif de la
jouissance (et non d’une interdiction de celle-ci, sauf à confondre le
plaisir et la jouissance), ce n’est cependant que dans le but d’interdire le
désir et d’en fermer l’accès au sujet en l’occupant par une jouissance
maligne : la voie est donc ici celle de la névrose, de l’inhibition
coupable, du symptôme et de l’angoisse. Reste enfin la jouissance de
l’Autre, une jouissance “autre” à laquelle correspond également un surmoi
inédit : le surmoi proprement “lacanien”. Celui-ci ne déclenche pas
automatiquement la jouissance comme le grand Autre maternel, il n’interdit
pas davantage ni même n’impose des satisfactions compensatrices ou des
affects douloureux comme le père castrateur ; ce surmoi vise (“impose” dans
ce sens précis) la jouissance à travers le “semblant”, dans l’ouvert
qu’impose le discours et la distance avec l’objet qui est le résidu du
discours. Ce surmoi est transgressif par rapport au précédent puisqu’il
demande de passer outre à la castration symbolique, non pour passer à une
jouissance sans frein mais pour accéder à la reconnaissance du “désir qui
loge chez le sujet et en faire la Loi qui fraye la voie à la jouissance”.
Le point délicat ici est la place qu’il convient de réserver
à la perversion. A première vue on pourrait être tenté d’en faire soit une
possibilité, un risque encouru, soit même un équivalent de l’autre
jouissance en raison du caractère transgressif qu’on lui a reconnu. En
réalité la perversion est davantage liée à la névrose, dont elle est le
“négatif” selon Freud. “Négatif” est précisément à interpréter comme
l’“envers” de la névrose, c’est-à-dire une autre face de la même structure
qui est fondamentalement celle de la jouissance phallique, mais avec deux
surmois opposés. De même que la névrose interdit le désir et rend impossible
la jouissance, la perversion impose la jouissance mais rend impossible le
désir, et donc dépossède finalement le sujet de sa jouissance. Entre la
perversion et l’autre jouissance, la différence est structurelle et tient à
la reconnaissance du semblant, ce semblant qui est pour Lacan la première
conséquence de l’inexistence du rapport sexuel — à savoir que le réel n’est
pas et que l’être est langage. La jouissance autre consiste à jouir et à
savoir jouir de faire semblant ; tandis que la perversion se prétend un
savoir-jouir qui n’est en réalité qu’un faire semblant de jouir : soit une
jouissance au service de l’Autre (jouissance supposée, évidemment). Le
psychotique pense réaliser en “soi” la perfection et la complétude du
rapport sexuel : il se fait Chose, ou indistinctement Sujet (non castré) et
Chose (mère). Le pervers pense réaliser ce rapport et cette perfection en
l’Autre, en s’offrant lui-même comme objet pour combler tout manque en
l’Autre (cela vaut surtout pour la structure basique du masochiste ; le
sadique, lui, offre surtout ses services et se donne par là même). Quant au
névrosé, il voudrait bien aussi être un objet pour l’Autre, mais il n’est
pas sans avoir repéré le semblant qu’il éprouve (mais aussi qu’il réprouve)
jusqu’à la nausée : à la fois il ne peut pas croire et ne peut pas ne pas
croire en l’existence d’un rapport sexuel, et dans les deux cas il en est
malade. Le plus remarquable est que cela soit l’objet lui-même qui se donne,
qui se présente sous les auspices du surmoi interdiseur. C’est la grande
découverte de Lacan dans la confrontation qu’il organise entre l’impératif
catégorique de Kant fondant la moralité et la loi sadienne de la jouissance,
non moins catégorique et inconditionnelle d’après Lacan. En effet cette loi
vient de l’Autre et exclut notamment toute pathologie (au sens kantien du
terme), tout ordre naturel qui ferait conjoindre le Bien et mon bien-être,
ou celui de n’importe qui. “J’ai le droit de jouir de ton corps, peut me
dire quiconque...” et Lacan ajoute : “En quoi la maxime sadienne est, de se
prononcer de la bouche de l’Autre, plus honnête qu’à faire appel à la
voix du dedans”. Sade donne la vérité de Kant parce qu’il révèle la nature
d’abord objectale, vocale pour être plus précis, du surmoi. C’est à cette
voix que le philosophe s’identifie et c’est elle aussi que nous devrions
“écouter”. Mais pourquoi devrions-nous servir la jouissance de l’Autre,
pourquoi accepter ce masochisme moral qui résume la réalité de la jouissance
névrotique ? L’analyste au contraire (si l’on prend ce nom générique pour
désigner le produit de la cure) ne se prend pas pour ‘a’, le manque chez
l’Autre, mais pour le semblant de ‘a’, c’est-à-dire i(a), soit le manque
“intérieur” ou structurel du sujet lui-même qui conditionne la mobilité et
la pérennité de son désir.
La structure
générale de la jouissance, pour la psychanalyse, est donc celle du
sacrifice. Aucune des trois jouissances n’y fait exception ; chacun de ces
surmois, à sa manière, représente un impératif qui ordonne de donner,
et les sujets y vont de bon cœur : le psychotique se donne tout entier et
réintègre la Chose maternelle, tout en ayant l’impression de se garder de la
castration ; le pervers donne le produit de ses actes en vue du colmatage
infini de l’Autre; le névrosé se donne beaucoup de mal pour donner
finalement peu : seulement sa demande ; enfin l’analyste se donne comme
celui qui a accepté de perdre et peut perpétuer le rite, le rite de payer et
de faire payer, de payer pour perdre et de perdre pour payer. Ainsi la
boucle du sacrifice se ferme ; c’est autant celle du surmoi que celle de la
jouissance, puisque le surmoi or-donne la jouissance. A comprendre cette
fois au sens où il la rend possible en l’inter-disant, en la faisant passer
par le crible de la loi du langage et du désir. Cette loi du sacrifice, nous
avons assez montré qu’elle allait au mieux avec la structure perverse de la
jouissance en tant que donnée, pré-donnée même a priori à l’Autre. Mais même
dans sa version perverse, qui est proprement celle du surmoi, la jouissance
ne jouit pas vraiment car elle n’a pas de sujet. Le seul qui soit à sa
disposition est le sujet du signifiant, essentiellement incompatible avec
elle, et cet objet ‘a’ comme complément — ce qui a pour effet d’amputer un
peu plus la réalité et la crédibilité de cette jouissance. Il faudrait que
la jouissance de l’objet ‘a’ par l’Autre soit unilatérale, et d’autre part
que le surmoi soit identifié résolument à l’objet. Il y aurait alors
jouissance du surmoi, un surmoi rendu inopérant et impuissant à ordonner
quoi que ce soit. Il serait plutôt l’ordonné premier, cause à la fois
de l’interdit surmoïque et de la jouissance (non perverse) de celui-ci.