Etudes lacaniennes 

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Symptôme

 

 

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D'après une lecture de :

Gérard Pommier, L'Ordre sexuel, Champ Flammarion

 

 

Le symptôme mérite bien son appellation freudienne de “formation de compromis” dans la mesure où il parvient à “concilier” non seulement le désir et son interdiction, la jouissance et la souffrance, mais peut-être de façon plus spectaculaire et plus inexplicable encore le signifiant et la jouissance dans une association autre que la parole. Le symptôme, on peut le lire dans la réalité du sujet comme le signe d’un manque ou d’un trop plein, d’une angoisse ou d’un raz le bol, en bref le meilleur plaidoyer pour l’existence de l’inconscient. Il n’a pas seulement ce statut de signe qui nourrit les inquiétudes et les interrogations du sujet, il est aussi ce signifiant parmi les signifiants dont la principale loi est celle d’une récurrence obstinée et incompréhensible. Or cette existence de signifiant est inséparable de l’introduction de la jouissance dans l’économie inconsciente. En effet l’inconscient est ce qui jouit précisément de ce signifiant et de sa répétition, et c’est dans ce sens là qu’on peut dire que le symptôme représente une satisfaction, un soulagement. Il s’agit de l’inconscient. Ce n’est évidemment pas le cas du “moi” conscient qui, bien sûr, éprouve plutôt le symptôme comme une souffrance, voire comme une horreur, et préfèrerait s’en passer ; le moi pâtit évidemment de ce signifiant, là où l’inconscient en jouit. Mais la souffrance elle-même, le sentiment douloureux qu’occasionne le symptôme n’en est pas un aspect secondaire ou même un aspect qui s’opposerait simplement à sa face de jouissance ; la souffrance n’est pas le contraire de la jouissance ; bien au contraire elle fait partie de la réalité du symptôme en tant que mode général de la jouissance et n’est jamais totalement sans rapport avec le signifiant.

On peut distinguer, ainsi que le fait Nasio, deux sortes de formations symptomatiques et même deux niveaux de souffrance, sans que cela change quelque chose à la définition du symptôme par la jouissance. Nasio fait une différence entre les formations de l’inconscient, où la circulation des signifiants constitue une mise en acte de l’inconscient et par là-même du transfert (c’est le cas de la plupart des conversions hystériques), et les “formations de l’objet ‘a’” où le signifiant s’échoue dans la réalité brute de l’organique, creusant des foyers de jouissance (objet ‘a’ ou plus-de-jouir) inatteignables par le signifiant et donc par l’analyse. Ce n’est pas que ces formations spéciales n’entrent pas dans le lien transférentiel, simplement elles le font en supprimant toute possibilité d’échange, de circulation ou de liaison signifiantes : “Elles font lien par fusion et non par attache” précise Nasio. Le signifiant (car signifiant il y a) et l’organe (la tumeur par exemple), l’analyste et le patient par conséquent se trouvent tous deux pris et confondus dans une jouissance d’objet (jouissance corporelle partielle) où la signifiance est ramenée à un “faire” : “Le faire est l’expression clinique de ces formations de l’objet et c’est dans un faire que le transfert se résume”. Toute sorte de comportements, d’actes ou de somatisations sont susceptibles de tourner ainsi en formation de l’objet ‘a’ : fantasmes, suicides, lésions organiques, maladies diverses, etc.. On peut dire que le faire est arrêt sur la jouissance en raison d’une interruption de la signifiance, accompagnée d’une altération profonde du rapport analyste/analysant. Plus précisément : “Nous dirons que dans la formation d’un symptôme névrotique, l’articulation signifiante S1/S2 est maintenue. En revanche la lésion d’organe, comme d’ailleurs toutes les autres formations de l’objet à l’exception du fantasme, résulte d’un mécanisme de forclusion. C’est-à-dire qu’ici aucun substitut (S1) de la représentation refoulée (S2) n’est advenu là où il était attendu”. Il ne reste plus alors à l’analyste qu’à tenter de renouer le lien, à ressouder la chaîne en se plaçant, par son écoute, à la place du S2 pour appeler à l’existence c’est-à-dire représenter un S1 qui, dans le sujet, pourra faire lien en faisant sens et par là même relancer le transfert. Mais il est évident que l’analyste n’a pas la possibilité d’atteindre l’objet directement ; il lui faut passer, presque en force, par la création d’un sens qui à son tour, au niveau du sujet, peut parfois créer du signifiant. L’on peut donc revenir de la jouissance brute et compacte, “pathologique” si l’on veut, à la jouissance médiée par le signifiant. Mais, pour l’analyste, quel aura été la véritable nature de son intervention ? Celui-ci n’a pas eu seulement à faire au signifiant. “Dire que l’analyste est en place d’un signifiant qui relance la chaîne, ou dire que l’analyste est en place du phallus qui régule la jouissance, sont des expressions équivalentes”. Concrètement, cela signifie que l’analyste doit incarner l’objet ‘a’ lui-même, ce qui n’est possible qu’à s’y incarner suffisamment, à s’y tenir pour partager cette jouissance tout en n’y étant pas englué comme c’est le cas pour le patient, en maintenant toute la distance qu’autorise le savoir du semblant. Ce que nous enseigne cette distinction subtile établie par Nasio, c’est que dans tous les cas, formations de l’inconscient ou formations de l’objet ‘a’, l’analyste doit être à la fois le signifiant et l’objet pour pouvoir faire désirer. Dans tous les cas il faut relancer le signifiant en occupant la place de la jouissance, et au fond cette place est unique : c’est celle du phallus.

L’articulation de la jouissance et du signifiant s’effectue donc par le phallus ; c’est particulièrement flagrant dans le cas du symptôme qui représente, selon Gérard Pommier, l’une des trois formes possibles de la jouissance phallique (entre la jouissance sexuelle et la jouissance de la parole). Au point qu’il faudra peut-être nous demander si le symptôme n’est pas la forme paradigmatique, et fondamentalement duelle, de la jouissance en psychanalyse. Le symptôme fait partie de la jouissance en général, premièrement en tant que défense ou protection contre une jouissance de l’Autre monstrueuse et annihilante et corrélativement affirmation d’un sujet. Mais ce qui donne son sens proprement phallique au symptôme, et son ambiguïté fondamentale de jouissance et de prohibition, tient à ce que cette négation de la jouissance de l’Autre s’initie d’une fonction paternelle. “Identiquement à la fonction sexuelle de l’homme, un symptôme s’érige au moment où il requiert la conjonction étroite d’une jouissance et de sa prohibition”. Cependant l’interdiction paternelle, et le déplacement qu’elle entraîne, apparaît moins comme une cause que comme la conséquence d’un premier refoulement qui engage également, de façon beaucoup plus primitive et structurelle, la dimension du phallus. Le refoulement originel est ce moment (hors du temps) où, dit G. Pommier, “l’enfant oublie son corps” parce que son existence se ramène d’abord à ce corps offert à l’Autre, représentant le phallus pour l’Autre. La signification du symptôme apparaît alors clairement. “Si le retour du refoulé fait surgir la jouissance de ce corps manquant, ce phallus fantomatique sera la perspective de toute l’écriture symptomatique. Un symptôme pourra se lire selon un système d’analogies et d’équivalences long et complexe, mais au bout de cette chaîne, il y aura toujours la tentative d’écrire que le sujet a la même valeur d’amour que le phallus”. C’est véritablement en cela que le symptôme a valeur de métaphore, beaucoup plus que de métonymie ou de transposition par rapport à la satisfaction sexuelle. Plus que jamais le corps pâtit du signifiant, souffre de ne pouvoir dire une jouissance perdue, incestueuse ; le sujet s’annule lui-même, hypothèque son désir, en cherchant à s’identifier au signifiant phallus. On n’ira donc pas jusqu’à prétendre, comme G. Pommier, que “la fonction première de la métaphore n’est pas signifiante”, qu’“elle cherche une jouissance au travers de l’égalisation”. Certes elle cherche une jouissance, et le symptôme désigne l’égalisation $ = j, mais c’est bien pour cela que le ressort de l’égalisation est d’abord le signifiant. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la jouissance n’a pas vraiment de statut de cause, celui-ci étant justement réservé au signifiant ; il est difficile dans ces conditions d’isoler un “champ” théorique de la jouissance original et autonome. Le champ consubstantiel à la psychanalyse est en réalité celui du symptôme. Etant essentiellement sous la coupe du signifiant, et d’abord du phallus qui signifie la jouissance impossible, le symptôme est toujours en même temps son interprétation : le symptôme est le vrai sujet de la psychanalyse. C’est pourquoi nous disons que la dimension de ce sujet est d’abord clinique, et non éthique, langagière ou autre. En psychanalyse ce sujet tente de se constituer à travers le prisme du signifiant phallique, ce qui ne fait que l’installer dans sa double nature de sujet et d’objet, de signifiance et de jouissance, etc. Il s'agit avant tout de désarticuler ce lien, soit en hissant le symptôme au rang de sujet corporel assumant pleinement, totalement sa fonction de jouissance : le symptôme est ce corps Autre jouissant des signifiants apportés ; soit en le rabattant inversement mais unilatéralement sur l’objet, de sorte que le symptôme s’offre à la jouissance de l’Autre (qu’il n’est plus, dans cette solution), justement comme ce mixte analytique de signifiant et de jouissance que représente le phallus. Dans les deux cas, sujet ou objet, on remarque que le critère de jouissance l’emporte enfin sur celui de signifiance. Mais si l’on a ce rapport de jouissance, à la fois (à) l’Autre corporel  (sujet) et au phallus (objet), si toute la fonction de rapport, finalement, est rapportée à la jouissance, c’est parce que (ou pour que) antérieurement à cette relation — qui les relativise absolument et les isole à jamais — les termes apparaissent comme symptomatiquement réels et Uns. Il fallait d’une certaine façon mettre en acte la jouissance comme Autre radical, la faire fonctionner et sans doute fictionner comme symptôme non-analytique, sans oublier de lui rapporter le complexe symptomal psychanalytique ...pour faire éclater la précession absolue du réel sur la jouissance, du réel singulier, du réel des termes comme étant le “symptomatique” même.

 

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