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D'après une
lecture de :
Alain Juranville,
Lacan et la philosophie, PUF, 1984
L a
temporalité propre de la jouissance se détache, de manière assez nette, de
celle du bonheur et a fortiori du plaisir. Une première façon de l’exprimer,
malheureusement naïve, serait d’opposer le plaisir comme ce qui est
transitoire à la jouissance comme ce qui est permanent ; or cela ne
reflèterait justement que la différence, non essentielle, entre le plaisir
et le bonheur. On pourrait également rapprocher le temps de la jouissance du
temps de la répétition qui caractérise la vie dans son ensemble,
l’insistance de la vie des sujets en particulier où la jouissance devient
“compulsion de répétition”, en sachant que ce sont plutôt des traits, des
signifiants qui se répètent et que ce qui préserve la vie ne poursuit
d’autre but, en l’occurrence, que la mort (pulsion de mort). A partir de là
il y a deux façons d’interpréter ce réel qui se dresse derrière le mur de la
répétition et qui ne peut être qu’une jouissance mythique, celle-là même que
Lacan appelle parfois la jouissance de l’Autre ou de la Chose. Selon une
première lecture, le temps de cette jouissance appartiendrait à un passé
immémorial d’“avant le temps”, donc à l’éternité. Interprétation idéale pour
qui considère la jouissance comme étant d’abord essentiellement mythique,
n’apparaissant réellement qu’après-coup, après un lent processus de
“récupération” qui est aussi subjectivation de la jouissance. Ainsi Nestor
Braunstein s’appuie sur La recherche du temps perdu de Proust pour
montrer que ce qui est retrouvé en l’occurrence, contrairement à ce
qu’indique le titre, ce n’est pas le temps mais bien la jouissance d’avant
le temps, la jouissance comme abolition du temps à travers la recherche
subjective de “la première fois”, et selon une méthode d’anamnèse elle-même
quasi-analytique. Voilà le réel de la jouissance, qui n’est pas dans le
temps, mais qui dépend pourtant, pour être énoncé et donc pour exister de
quelque manière, de l’instance symbolique c’est-à-dire en l’occurrence du
récit. Argument classique qui consiste à broder sur l’éternité de l’instant,
sur l’affranchissement de l’ordre du temps par le biais de l’imagination, de
l’intuition et de la mémoire. Dès lors le concept de récupération de la
jouissance fait-il autre chose que ramener à du temporaire et à du
fantasmatique l’éternité des origines ? “Une minute affranchie de l’ordre du
temps a recréé en nous, pour la sentir, l’homme affranchi de l’ordre du
temps" (Proust). Mais notre réserve la plus sérieuse est la suivante : de ce
que la jouissance ne soit pas dans le temps, c’est-à-dire hors du “cours” du
temps selon la “succession” d’un passé, d’un présent et d’un avenir,
s’ensuit-il qu’elle ne soit pas “du” temps, constitutive voire constituante
du temps lui-même ?
Il est clair qu’une
autre théorie du temps comme d’ailleurs de la jouissance s’impose, ainsi
qu’Alain Juranville en a montré les grandes lignes dans son livre sur Lacan.
Dans la jouissance, selon cet auteur, s’effectue l’épreuve même du temps, à
condition de considérer ce temps comme réel et opposé au temps imaginaire,
qui est celui du “monde”. L’épreuve de la jouissance n’est pas hors du
temps, bien au contraire, et elle se produit dans le corps. Et Juranville
d’apporter cette précision capitale : “Ce qui ne fait que caractériser la
jouissance comme jouissance du signifiant”. Le corps, c’est-à-dire le sujet,
n’est pas du monde, car il se constitue du signifiant. Rappelons Lacan : “Un
corps, cela se jouit. Cela ne se jouit que de se corporiser de façon
signifiante". C’est justement en quoi il y a épreuve : épreuve de la
jouissance ou épreuve de la signifiance, puisque jouir c’est poser le
signifiant comme signifiant. “Le temps réel n’y est autre que la position,
qui n’est pas savoir, mais épreuve. Il ne saurait y avoir de savoir de la
jouissance. Le savoir suppose l’émergence du signifié et le monde, la
jouissance relève du signifiant" (Juranville). Voilà qui ne manque pas de
cohérence et qui débouche, de surcroît, sur une conception du sujet de la
jouissance comme “jouissance que prend l’être à la jouissance”, “effet de
sujet produit par la jouissance lorsqu’elle jouit d’elle-même, toujours
encore ”. Malgré son indéniable originalité, la thèse de Juranville ne
tarde pas à retomber sur les difficultés de la théorie lacanienne du sujet.
Bien qu’il soit corps jouissant, fondé sur le réel hors monde, le sujet ne
peut pas ne pas assumer en même temps la consistance de l’imaginaire qui
définit en revanche le monde, et relève d’une autre temporalité. Il y a donc
contradiction. La difficulté provient de ce que le réel, le temps réel qui
devrait être celui de la jouissance, n’est définissable qu’à partir du sujet
— le sujet restant le concept central, paradigmatique — et que, par
ailleurs, celui-ci est encombré d’une fonction de nouage des différentes
dimensions du temps (y compris la jouissance). Une théorie non-philosophique
doit rompre avec cette idée que le sujet est temps (vieux préjugé
substantialiste), ou qu’il peut constituer le temps comme temporalité,
existentialité, etc., et enfin avec la croyance qu’il y a consubstantialité
entre le sujet — même corporel — et le réel. Il ne suffit pas non plus —
autre préjugé philosophique — que la jouissance soit “épreuve”, épreuve
corporelle sans doute hors-monde comme le dit Juranville, pour que celle-ci
renvoie au réel ou au “temps réel”. Le réel n’est pas une épreuve, sauf à le
confondre avec l’existence ou la jouissance. Il faudrait donc séparer le
réel d’une part — qu’on peut appeler le “joui” — et le champ de la
jouissance d’autre part qui est la dimension forcément corporelle et
imaginaire du sujet (mais selon un ordre d’immanence qui, sans être celui du
réel, lui est propre). On a donc raison de dire que la jouissance est
temporelle, voire jouissance du temps, épreuve, etc., mais on a tort de
vouloir y emprisonner le réel. Quant au sujet il n’a pas à advenir, il
existe comme champ transcendantal de jouissance. L’ignorance de ce champ, et
a fortiori de l’antériorité du “joui-réel” sur le champ lui-même, ne permet
pas de concevoir une jouissance du sujet comme temporalité (signifiance,
etc.), avec un véritable statut théorique, mais seulement une ré-jouissance
de style “éthique” où concourent ensemble philosophie et psychanalyse. Mais
comme la condition même de ce champ, il faut faire droit au réel qui n’est
pas la temporalité mais le temporalisé, celui-ci étant cause de
celle-là.
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