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D'après une
lecture de :
Nestor Braustein,
La jouissance, Point-Hors-Ligne, 1992
"Il n’y a pas
d’autre définition de la drogue que celle-ci : c’est ce qui permet de rompre
le mariage avec le petit zizi." (Lacan)
L a
psychose consacre la séparation du sujet par rapport au grand Autre
symbolique et sa confrontation directe avec l’objet, un sujet
hors-aliénation placé tout entier sous la dépendance du désir de la mère,
cet Autre réel. Mais le psychotique ne choisit pas cette position
structurale tandis que, nonobstant les déterminismes sociaux ou autres, on
peut dire que le toxicomane fait le choix de son a-diction, de sa
non-aliénation ou sa déconnexion de l’ordre symbolique. En somme ce n’est
plus tout à fait un exil, dû à la forclusion d’un élément symbolique majeur,
mais une protestation, un refus d’en passer par le désir de l’Autre et la
cession de la part de jouissance qu’il implique. Le “drogué” ne veut rien
céder de sa jouissance, en quoi il s’apparente plutôt au pervers — mais ce
seul trait ne suffit pas à le ranger définitivement dans cette catégorie,
car à leur manière également le fou et le névrosé ne cèdent pas sur une
certaine forme de jouissance. Le plus souvent on a plutôt affaire à un
comportement pervers au sein d’une structure névrotique. La “structure”, en
psychanalyse, tient compte du positionnement du sujet par rapport à la
jouissance, en tenant compte de l’Autre et de l’objet. Par exemple on
pourrait dire que le suicide est un acte de “folie” de la part d’un sujet
névrosé. Certes la toxicomanie est bien, sous certains aspects, une forme de
suicide, mais le rapport à la jouissance n’est pas le même : le suicidé,
comme le psychotique, est fou — au moins un instant — de croire qu’il peut
incarner la jouissance en tant que “sujet” (non castré ou non barré), dans
la fulgurance du “se donner la mort”. Bien sûr il ne fait que se donner à
la mort (qui est l’Autre le plus réel), tout en gravant sur l’Autre
symbolique — société, famille, Dieu, “univers” stigmatisés — la marque de
son inconsistance (“tu n’auras pas pû empêcher ça!”). Névrose au niveau de
la décision consciente impliquant le désespoir, perversion de l’acte en tant
que le sujet occupe une position d’objet (ce corps, jeté à la face du
monde), mais folie également de croire que ce corps peut signifier le monde,
en être le symbole sacrifié, et donc signifier la destruction du monde avec
sa propre destruction. Il n’empêche qu’à la différence du fou, le drogué ou
l’alcoolique a fait le choix de se droguer (en réalité il a fait le “choix
de la névrose”, comme le dit Freud, ce qui l’a conduit à se droguer), et il
est non moins vrai qu’à la différence du suicidaire ce n’est pas comme
signifiant qu’il manifeste et qu’il livre son corps à l’Autre, mais comme
objet dégradé et pourrissant, bien fait pour colmater le manque et assurer
la jouissance d’un Autre pressenti comme non moins pourrissant (le drogué ne
fait-il pas marcher la machine “pourrie” du monde capitaliste qui l’a
“pourri” (gâté) et maintenant le laisse pourrir ?). Comme le drogué passe à
l’acte quotidiennement et ne se contente pas de le ruminer intérieurement,
dans son seul fantasme, on peut parler de perversion et plus précisément de
masochisme. Mais on ne peut pas parler de folie car le sujet ne se prend pas
directement pour le signifiant du manque dans l’Autre, écrit S(A) par Lacan.
La grandeur de la folie va bien ici avec le sublime du suicide. Mais ce
n’est pas de cela qu’il s’agit dans la toxicomanie. Comme l’écrit Braunstein,
“il n’y a pas un mort, mais un “se donner pour mort”, qui ne revendique par
le corps avec un dédain orgueilleux, mais qui le dégrade et le montre dans
la misère de ses servitudes”. En revanche le “principe”, sinon la structure,
de toutes ces manifestations subjectives reste l’“a-diction”, soit “la
séparation comprise comme une opération opposée à l’aliénation”. Il s’agit
toujours de forcer l’accès à la jouissance en déniant le passage par le
discours (lien social) et la dette symbolique, parce que celle-ci
signifierait le renoncement à la jouissance. Le toxicomane se débarrasse de
cette dette en livrant son corps en échange — échange purement économique
(il faut dire que la société le lui rend bien, puisqu’elle fournit l’objet
du délit via les trafiquants : on ne peut pas séparer le problème de la
consommation de la drogue et celui de sa distribution) et non échange
symbolique donc, car ce corps est vidé de toute signification phallique,
sexuelle, et bien sûr ne fait plus l’objet d’intérêt érotique (à cet égard
il y a une totale correspondance entre l’impuissance de l’homme alcoolique
et le dévergondage de la femme elle-même alcoolique, son corps ayant perdu
toute valeur à ses yeux — sinon marchande, comme pour la prostituée). On
retomberait plutôt dans l’auto-érotisme originaire qui est proprement la
jouissance de la mort. La drogue est davantage un substitut à la sexualité
qu’elle n’est elle-même, comme substance, un substitut de l’objet sexuel. Il
ne s’agit pas, comme le dit Lacan, de remplacer le “petit zizi” mais bien de
“rompre le mariage avec le petit zizi”, et ce mariage, avant d’être sexuel,
est d’abord symbolique. Le drogué ne veut pas entrer dans le jeu du désir de
l’Autre, des concessions et des discours : plus de discours !, l’a-diction
est le rejet de toute é-diction de tout Autre.
On comprend que si le
psychanalyste pense pouvoir intervenir en l’espèce, ce ne peut être au moyen
d’interprétations qui ne feront que conforter le sujet dans son déni. La
voie est étroite car seul le silence pourra sans doute lui témoigner d’une
présence symbolique, mais en même temps il fuira devant un tel silence
absolu, tandis que le geste d’aborder avec neutralité l’a-diction dont il
souffre (jouit), pour l’aider à “gérer la situation”, le maintiendra dans le
mépris de l’Autre dans lequel il verra le psychanalyste au même titre que le
médecin ou l’éducateur spécialisé. Il y a donc à faire silence, mais
seulement sur l’a-diction, sur la toxicomanie. Le sujet en sera assurément
dérangé car il s’est rebaptisé lui-même “toxicomane” et se figure qu’il est
là pour “en” parler : beau prétexte justement pour différer l’analyse.
Comprenons bien qu’il s’agit de restituer, non pas un sujet inscrit au
registre du symbolique, comme le croit trop souvent Lacan, mais au registre
du corps. Le toxicomane se veut et se fait objet en-corps ; il faut donc, et
il n’y a pas d’autre issue que de lui proposer l’image d’un sujet corporel
n’ayant pas, surtout pas, à exclure la jouissance. Le corps fait le tri
lui-même de la jouissance qu’il peut supporter, et cela n’a rien à voir avec
l’échange phallique. Ce corps de jouissance reste pourtant signifiant ; il
est strié de S(A), parcouru du manque de l’Autre — ce qui évite de définir
dogmatiquement l’Autre comme manque, justement —, et le parcours
thérapeutique n’a rien à voir avec la parole (seule) ou avec des techniques
corporelles (seules). Il consiste à repérer ces striures, ces passages de la
jouissance ainsi que le passage enfin à l’autre corps, via d’autres striures
et d’autres parcours, indépendamment de la notion spéculative du “désir de
l’Autre”. Dans un premier temps il faut transformer ce désir, plutôt mal
ressenti par le drogué, en jouissance de l’Autre. Et il faut lui proposer de
participer, par le moyen du signifiant, à cette jouissance ; transformer sa
dope habituelle en un dopage au signifiant. Mais nous entendons par là
exclusivement la jouissance (du) signifiant. Il y a bien un certain “dopage”
de l’Autre dont il faut jouir. Il s’agit toujours de jouir de la jouissance
de l’Autre dont le dopé ordinaire, dans son versant pervers et même
névrotique, est de toute façon une composante objective. Alors s’il n’existe
pas dans le monde de jouissance de la dope qui ne revienne à une affreuse
souffrance, le dopé sous l’effet de la jouissance de l’Autre (qui
est aussi dopage absolu) présente maintenant une forme a priori qui
l’abstrait de tout dopage effectif et pathologique, l’autorise même à
envisager une jouissance inédite en qualité de “déjà-dopé” (et non
d’“ancien dopé”, qui en est sa version mondaine effective mais inefficace
quant à la guérison, car bien souvent négatrice de la jouissance à travers
les formes de sublimation proposées).
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