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D'après une
lecture de :
Roland Barthes,
Le plaisir du texte, Seuil
Jouir de la voix
n’est pas un thème inconnu de la psychanalyse puisque Lacan, on le sait,
fait de la voix l’un des possibles supports de l’objet ‘a’. Jusqu’alors la
rhétorique réduisait le phénomène vocal à une performance qui devait servir
la bonne compréhension et la bonne communication du message, et qu’on
incluait comme tel dans l’actio, c’est-à-dire l’extériorisation
corporelle et “expressive” du discours. Or telle que l’imagine Barthes,
l’“écriture à haute voix” rompt avec toute forme d’expressivité (subjective)
pour renouer avec la jouissance, comme étant directement et concrètement
celle de la voix, notamment “par le grain de la voix, qui est un
mixte érotique de timbre et de langage”. Il ne s’agit en aucun cas
d’exprimer les profondeurs charnelles, les rythmes profonds du corps pour en
extraire du sens ou bien pour confirmer un sens ; il s’agit d’y voir une
pratique autonome à partir du langage et plus précisément de l’écriture, un
art qui soit véritablement “corporel” touchant même, écrit Barthes, aux
“incidents pulsionnels”. Seule la matérialité des sons peut ainsi traduire
ou plutôt causer quelque volupté. Exemple probant : “Il s’agit en effet que
le cinéma prenne de très près le son de la parole (...) pour qu’il
réussisse à déporter le signifié très loin et à jeter, pour ainsi dire, le
corps anonyme de l’acteur dans mon oreille : ça granule, ça grésille, ça
caresse, ça rape, ça coupe : ça jouit”.
Mais quant à
l’“écriture à haute voix”, on ne peut pas, comme l’affirme en le regrettant
Roland Barthes, se contenter d’en parler “comme si elle existait”,
car elle existe vraiment (même en 1973) malgré l’ignorance dans laquelle
semble se trouver Barthes concernant ce qui répond depuis près d’un siècle
au nom de “poésie sonore”, “poésie concrète”, etc. Il est vrai que l’auteur
rêve d’une pratique et d’une jouissance vocales uniquement corporelles et
non de recherches sonores qui auraient à voir avec quelque instrumentalité
et qui, en outre, ne relèveraient plus de l’écriture mais plutôt de la
musique ou du chant. Mais que signifie au juste “jouir de la voix” ? Faut-il
axer la matérialité vocale sur l’acte concret de la parole, comme Barthes
semble le croire ? N’est-ce pas justement confondre la voix et la parole et
oublier ce qui, indéniablement, rapproche la jouissance de l’écriture ?
Surtout, n’est-ce pas traiter de la même manière, en les confondant, en les
supposant conjointes, deux sortes de jouissance qui correspondent l’une au
génitif subjectif (où c’est celui qui parle/donne de la voix — parole et
voix confondues — qui jouit) l’autre au génitif objectif (où l’on jouit de
la voix de l’Autre, acte de parole et voix étant dissociées) ? Il est
important, pour établir un dispositif théorique rigoureux, que le mixte
parole/voix se cantonne d’un seul côté de la relation, du côté objet. C’est
l’Autre en tant que voix ou parole — peu importe, mais jamais les
deux à la fois — qui emplace le mixte de parole et de voix — confusion
psychanalytique, bien souvent, et ici littéraire — en position d’objet ‘a’.
La voix y gagne une réalité, à la fois objective et subjective, inédite en
quelque domaine culturel que ce soit. Par exemple le fait d’étendre
considérablement le champ de la jouissance au-delà de la voix dite “haute”,
seulement parlante, oblige à reconsidérer par là-même le domaine trop vite
circonscrit de la poésie dite “sonore”. Toutefois ce caractère extensible de
la réalité vocale n’est qu’un effet de jouissance. Le réel premier est un
vocalisé sans voix qui, sans avoir à s’étendre lui-même, rend possible
cette existence et cette jouissance de la voix.
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