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D'après une
lecture de :
Serge Leclare,
Psychanalyser, Seuil, 1968
“L e
corps est un ensemble de zones érogènes” écrit Leclaire, pour montrer qu’en
matière de jouissance corporelle (certes il n’y en a pas d’autre), tout
commence par le partiel, l’extrait, notamment parce tout dépend d’une ou
plusieurs inscriptions rigoureusement localisées. Il s’agit de conjoindre
deux caractères constitutifs de la jouissance, disons ici de l’érotisme, à
savoir le “sexuel” et le “littéral”, la différence sexuelle dans son
inscription à même le corps. A un premier niveau, l’excitabilité sexuelle
caractérise déjà le plaisir en tant que résultat d’une différence sensitive
pure, au-delà du besoin qu’il supplémente ; et surtout il définit le
mécanisme pulsionnel qui, doublant et parasitant la réalité organique,
recherche le retour impossible du même plaisir. Le corps n’est plus le
“même”, il est cet “autre” qui, sans doute dès l’origine, dès la première
différence sensible, recherche le “même” et se perd dans l’illimité — l’a-topie
— de la jouissance. Dans un second temps il faut expliquer, au niveau de
l’histoire subjective, pourquoi l’érogènéité investit prioritairement tel ou
tel endroit du corps, et pourquoi le privilège de la zone génitale est tel
en général qu’il nous fait confondre parfois sexualité et génitalité. On
serait peut-être tenté de répertorier les sources de plaisir en fonction des
principaux orifices humains, et se contenter d’une définition de l’érotisme
à partir des seules sources de la pulsion. Or ce principe doit plutôt être
généralisé, car le terme d’orifice connote trop les nécessités du besoin ;
il est d’autres impératifs, provenant d’autres plaisirs à partir de
n’importe quelle surface de la peau, toujours propre à quelque plasticité du
moment qu’elle est impulsée, dynamisée par un Autre. “L’inscription
dans le corps est le fait de cette valeur sexuelle projetée par un Autre sur
le lieu de la satisfaction ; c’est dans ce projet de désir, qui suppose
l’œil ou le sein eux-mêmes déjà marqués d’érogènéité, qu’est à situer la
vérité de la relation entre deux corps qui apparaît bien là sexuelle en sa
nature”. Le “projet de désir”, comme le dit si bien Leclaire, est donc
déposé par le corps de l’Autre comme une inscription, une lettre qui dessine
et fixe les contours certains de la zone érogène et donc du plaisir, mais
toujours à partir du plaisir de l’Autre qui est aussi jouissance. Il est
important de noter, maintenant, que l’existence de cette lettre fixe non
seulement la possibilité de la jouissance, comme l’ouverture maximale du
plaisir, mais aussi ses limites. La jouissance est le plaisir en tant
qu’initié par la lettre, c’est aussi le plaisir propre de la lettre ou le
plaisir pris à l’inscription de la lettre. Cela même, et le fait que la
lettre soit portée initialement par l’Autre, infinitise évidemment la
jouissance. C’est aussi la raison pour laquelle la lettre se caractérise
comme perdue ; d’avoir marqué la première différence, elle n’est pourtant
pas répétable en tant que telle, car elle n’est pas un signifiant mais
plutôt la marque de l’Autre réel dont la rencontre reste unique (et marquée
d’un certain flou, une certaine — c’est le cas de le dire — impression).
Donc essentiellement la lettre manque, bien qu’elle soit représentée
doublement : du côté du sujet par les bords constitués de la zone érogène,
du côté de l’Autre par le biais de l’objet qui vient à la place de cette
lettre perdue. La fonction de l’objet est elle-même double : d’une part il
réveille l’appel à la jouissance qui fut initialement la lettre, d’autre
part il tend à réduire cet appel en effaçant la différence sensible, en
prétendant la colmater. Quoi qu’il en soit de la nature de cet objet, la
conclusion est que “la lettre ainsi conçue (...) ne saurait être détachée de
son essentielle valeur érogène”.
Seulement subsiste une
énigme : qu’est-ce qui a marqué en l’Autre la valeur érogène de cette
lettre, puisqu’elle en provient ? S’il s’agit encore d’une autre lettre, ou
de la différence entre les lettres, nous allons vers l’assimilation
théorique de la lettre et du signifiant ; et surtout le principe de l’érogènéité
globale du corps doit être définitivement abandonné. Or c’est bien
pourtant ce qu’il faudrait poser dès le départ : à savoir le corps érogène
de l’Autre, le corps de jouissance en tant qu’il ex-siste, et en tant que
tout corps possède cette altérité et cette érogènéité. Mais il n’y a pas de
surdétermination érogène de la jouissance, sous prétexte que la zone érogène
est la marque de l’Autre. C’est plutôt celle-ci qui est immédiatement
jouissance de l’Autre, altérité pure, quelque soit son caractère plus ou
moins local et partiel. De la même manière il faut soutenir que tout corps
possède d’emblée les caractéristiques de l’Autre corps. Cependant, d’être
source (de) jouissance, zone érogène dans son ensemble, n’empêche pas le
corps — ou bien sûr telle ou telle zone érogène particulière — d’être un
effet, non de la jouissance (ce serait absurde et contradictoire : la
jouissance ne se génère pas elle-même, y compris en tant qu’Autre) mais du
“joui” et de l’érogène, c’est-à-dire l’Un en-dehors de toute “zone”
et bien sûr en-deça de la distinction entre le corps global et le corps
partiel.
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