- D'après la lecture de :
- Jean Allouch, “Tel 36 53
75”, in Esquisses psychanalytiques, 15, printemps 1991
- Philippe Julien, Le
retour à Freud de Jacques Lacan
De même que Lacan préconisait un retour au texte de Freud,
non pour le gélifier mais pour s’en servir, il faut lire Lacan ce qui veut
dire “tout” Lacan. Or la prise en compte du “tout-Lacan” nous oblige à
préjuger du rôle absolument central pour la théorie lacanienne du ternaire
réel/imaginaire/symbolique. Il nous permet notamment de baliser les grandes
phases de la doctrine lacanienne, à chaque phase étant mise en avant l’un
des termes du ternaire. Le mieux est tout d’abord d’entendre Lacan lui-même
: “Le fait (...) que j’ai commencé par l’Imaginaire, et qu’après ça, j’ai
assez dû mâcher cette histoire de Symbolique avec toute cette référence,
cette référence... linguistique (...). Et puis, ce fameux Réel que je finis
par vous sortir sous la forme du nœud" (Lacan, Le Séminaire, Livre XXII,
R.S.I., 1974). On peut isoler trois grandes dates qui correspondent à
trois moments de crise dans l’itinéraire de Lacan, mais qui mettent toutes
trois en jeu R.S.I, soit pour en créer la possibilité imaginaire,
soit pour le nommer symboliquement et en distinguer les termes, soit
pour en effectuer réellement le nouage.
1936 : l’intervention à Marienbad, texte intitulé “Le Stade
du miroir”, véritable prise de position de Lacan dans la psychanalyse. Il
s’agit d’imposer une théorie de l’imaginaire qui permette de réformer la
conception freudienne du Moi comme système perception-conscience, cette
réforme étant commandée par la crise affectant alors la psychanalyse dans le
traitement et la compréhension des psychoses.
Cependant le ternaire R.S.I. n’est pas nommé comme tel avant
la conférence du 8 juillet 1953 : “Le symbolique, l’imaginaire et le réel”,
texte jamais publié, tout comme d’ailleurs celui de 1936. Que cette non
publication soit volontaire ne fait aucun doute et confirme la stratégie de
Lacan de se maintenir loin devant son public. N’est-il pas étrange que le
fameux “Discours de Rome”, prononcé deux mois après la dite conférence, ne
mentionne en aucune manière la distinction R.S.I. ? A la fois trop profond
et trop opérant pour être vulgarisé ou pour être présenté comme un simple
concept, R.S.I. apparaît comme ce que nous avons appelé un nouveau paradigme
pour la psychanalyse. Revenons-y un instant. Jean Allouch donne au terme de
paradigme tout le poids et le sens épistémologique attribués par Kuhn dans
La structure des révolutions scientifiques, c’est-à-dire que le
nouveau paradigme modifie notamment les problématiques et les pratiques de
la discipline envisagée. En l’occurrence la “révolution” se produit à
l’intérieur du “champ freudien”, quoi qu’elle le révèle a posteriori
et le nomme : fondamentalement ce qui se produit en clair avec Lacan, ce
n’est plus seulement l’affirmation de l’inconscient mais la position
d’un sujet de l’inconscient. Tous les autres thèmes comme le désir,
le fantasme, la jouissance, toutes les autres thèses de Lacan sur le
symbolique, l’imaginaire, le réel, sur la distinction de ces trois instances
ou bien sur leur nouage tournent autour de cela. Le paradigme freudien
propre à la psychanalyse, jusqu’alors, était l’”abord du cas”. Dans un sens,
il ne faut rien voir d’autre sous ce terme que la définition freudienne du
sujet pour la psychanalyse. Faire cas de l’“enveloppe formelle du
symptôme”, comme le dit Lacan lui-même, c’est circonscrire un sujet à la
fois au sens clinique (sujet du symptôme, sujet de l’inconscient) et au sens
épistémologique d’“objet d’étude” : les cas cliniques analysés par Freud
ayant une valeur effectivement canonique et donc paradigmatique pour
plusieurs générations d’analystes. Certes R.S.I. n’est pas un paradigme dans
ce sens de modèle, mais il l’est au sens “matriciel” que lui donne Kuhn,
c’est-à-dire la possibilité de généraliser un schéma formel et conceptuel
qui s’avère en l’occurrence le support du sujet. Dans ce sens là, R.S.I.
constitue bien le tout premier paradigme pour la psychanalyse, là où le cas
freudien ne permettait qu’une méthode.
La troisième date retenue comme manifestant une nouvelle
crise dans le parcours lacanien est celle de 1975, soit l’apparition dans ce
parcours des nœuds borroméens. Ici les trois ordres ne sont pas seulement
nommés, c’est-à-dire distingués, mais au contraire noués : ils se
définissent alors comme consistance. La “crise” est maintenant la
suivante : “La thériaque, au lieu de persister à se présenter comme étant ce
à partir de quoi pouvait être réenvisagé l’ensemble des problèmes, devenait
elle-même le problème" Allouch, p. 28). Nul doute que cette crise ne soit
celle du “sujet”, car comme le remarque encore Jean Allouch, “En effet,
présenter un certain nouage borroméen de R., S. et I., comme supportant le
sujet comme tel revient à situer ce sujet en rapport avec les trois
consistances et non plus avec le seul symbolique — même si ce symbolique
n’était jamais seul. Désormais les trois consistances seraient
équivalentes dans l’événement d’une subjectivation (...). On le voit, il y
a là un coup porté au primat du symbolique, et donc, c’est le moins que l’on
puisse dire, à la place tout un temps réservée à la définition du sujet par
deux signifiants" (id.). L’au-moins-trois du ternaire R.S.I. vient donc
révolutionner en profondeur le dualisme freudien.
Cependant il nous faut poser la question de la suture au texte freudien.
A cette occasion une difficulté pourrait bien apparaître, sous la forme d’un
dualisme entre le ternaire RSI d’une part, et l’imaginaire de la
consistance d’autre part.
En effet la théorie du nœud se soutient de trois propositions bien
distinctes : d’abord son existence réelle, son nouage symbolique
ensuite, sa consistance imaginaire enfin. Si le nœud correspond
surtout au réel du point de vue du procès théorique qui amène effectivement
Lacan de l’imaginaire au réel, en revanche pris en
lui-même sa consistance est surtout de l’ordre de l’imaginaire. On peut
penser que la mise en avant d’une des trois dimensions, à ce stade, vient
encore brouiller voire refouler la question du sujet qui tendait pourtant à
s’éclairer. Mais selon les théoriciens de l’ancienne ELP (Ecole Lacanienne
de Psychanalyse), la suture au texte freudien, seule façon de prendre ce
texte en sa totalité, comme nous l’avons dit, s’effectue sur la question
même de l’imaginaire. Deux citations extraites du livre de Philippe Julien,
l’une de son introduction, l’autre de sa conclusion, nous le confirment :
“l’enjeu n’est pas de faire un bilan, mais de montrer la portée d’un
autre imaginaire, autre que celui de la deuxième topique de Freud” (p.
23) ; “l’enseignement de Lacan du début à la fin fut un débat avec
l’imaginaire. Posé d’abord comme tel, en tant que lié au narcissisme du
moi (1932), l’imaginaire est ensuite soumis au primat du symbolique (1953),
pour revenir différemment lorsque Lacan aborde enfin le rapport du
symbolique au réel (1964)" (p. 225). Apportons quelques précisions à ce
sujet. Le “premier” imaginaire, celui des années 30, était celui du moi
narcissique en tant qu’image du corps. En 1960, Lacan fait cette remarque
décisive : “Le phallus, soit l’image du pénis est négativisé à sa place
dans l’image spéculaire”. Ce qui signifie que l’investissement libidinal du
corps sur l’image n’est jamais complet : il y a un blanc ou un point aveugle
que Lacan nomme “–j”. Il y a donc un trou dans l’imaginaire, lequel ne fait
d’ailleurs que s’ajouter au trou du symbolique (le refoulé irréductible) et
au trou du réel (l’absence de rapport sexuel), tout en faisant le lit de
l’objet petit ‘a’, cause du désir. L’important est que l’imaginaire fasse le
lien entre les deux trous inconciliables du symbolique et du réel
(casse-tête de Lacan dans les années 60) : il le fait justement dans le
fantasme avec l’objet ‘a’, “en tant qu’il y a à faire réponse sur le manque
en l’Autre" (p. 201). C’est possible et imaginable grâce à la pulsion et à
l’imaginaire du corps troué. L’imagination d’un triple trou, c’est ce
qu’apporte justement le nœud borroméen ; autant dire qu’il s’agit maintenant
de faire lien entre ces divers trous, mieux encore, de trouver une
consistance au nœud-trou. L’imaginaire est cette consistance même.
C’est l’imaginaire non plus du spéculaire et de la dualité, mais de l’union
et du trois-en-un. L’union n’est supportée par aucune substance, mais se
réduit au contraire à une pure présentation, un pur espacement à trois
dimensions… Par ailleurs, cet imaginaire consistant n’est autre que le
corps, en tant que troué.
Du point de vue de la pratique analytique, la préférence
donnée à l’imaginaire trouve appui sur la nature essentiellement imaginaire
du transfert, dont on ne niera pas qu’il représente le phénomène central de
la cure. Quelques précisions concernant l’imaginaire du transfert. 1° Avant
1953, le transfert est destiné à permettre la restitution au sujet d’une
image constituante : à la fois l’analyste le guide et lui sert d’écran blanc
pour imprimer cette image. 2° A partir de 1953, Lacan ne fait plus du
psychanalyste une statue immobile mais cherche au contraire à mettre en
valeur sa mobilité, sa faculté de se placer toujours au lieu de l’Autre par
rapport à la parole de l’analysant. 3° En 1964, le psychanalyste n’investit
pas seulement une place, il se doit de supporter l’objet pour l’analysant et
prêter son image spéculaire i(a) pour justement inviter l’analysant à mettre
celle-ci sur la place du petit ‘a’. C’est à cette image, note Lacan, que
s’adresse l’amour. C’est pourquoi un transfert d’amour (l’amour de
transfert, en réalité) doit s’opérer depuis le narcissisme initial jusqu’à
ce point où l’image i(a) “promet au-delà d’elle ce qui la fait tenir : un
corps" (p. 229), c’est-à-dire au fond l’objet ‘a’ lui-même : “ce que nous
appelons le corps, ce n’est que ce reste que j’appelle l’objet petit ‘a’"
(Lacan). Il s’agit donc que l’analyste se laisse “appliquer au miroir”, en
lieu et place de l’image i(a) jusqu’à ce que l’objet s’en détache, et le
psychanalyste avec, réduit à rien. La fin de la cure intervient lorsqu’on
peut se débrouiller avec son image pour imaginer comment “y faire avec son
symptôme”. Parvenant à l’extrême mobilité de son image spéculaire,
l’analysant peut devenir analyste s’il s’imagine à la place quelconque de
l’autre, et s’il se laisse appliquer au miroir par et pour l’autre.
On voit que la thèse d’un “deuxième imaginaire” est opérante
et sans doute fondée. Mais on pourrait faire la remarque que l’on trouve
tout aussi bien chez Lacan un “deuxième symbolique” comme un “deuxième
réel”, et peut-être même trois de chaque selon l’agencement différent des
trois lettres en fonction des époques : I.S.R., S.I.R., R.S.I.… Cette thèse
était commandée par l’hypothèse de la suture au texte freudien, que
l’imaginaire était censé opérer. Ne fallait-il pas l’imputer directement au
“sujet” dont la pertinence paradigmatique est décidément sous-estimée chez
les lacaniens, même lorsqu’ils mettent au centre de leurs préoccupations le
ternaire R.S.I. ? On peut tourner la chose comme l’on voudra, ces trois
lettres ne désignent jamais que des dimensions ou des a priori du sujet :
Lacan n’a cessé de le répéter. Aucune des dimensions n’est à
privilégier. Il faudrait donc reprendre la description de la théorie
lacanienne (nous voulons dire : dans sa version explicitement “lacanienne”)
de façon plus systématique en montrant comment cette question du sujet
préside à toutes les autres tout en étant plus ou moins évacuée en tant que
telle. Ne croyons pas que cela nous ramènerait à des généralités sur le
"sujet du désir" et sur l’éthique, nous y verrions au contraire se dessiner
un sujet pour la clinique tout à fait inédit. Mais nous ne le
verrions que par transparence, pour la raison suivante : c’est que ce sujet,
comme tel, n’appartient déjà plus à la théorie psychanalytique, étant
produit de droit par la “non-psychanalyse”....