Etudes lacaniennes 

un site de  Didier Moulinier

Analyse

 

 

Non-psychanalyse

 
Accueil
Analyse
Causalité
Clinique
Dialectique
Discours
Ecole
Epistemologie
Ethique
Expérience
Formation
Histoire
Judaïsme
Linguistique
Logique
Mathématiques
Névose infantile
Phénoménologie
Philosophie
Politique
Pratique
Pratiques sociales
Problématologie
Réel quantique
R.S.I.
Savoir
Sujet de la Science
Technique
Théorie
Théorie du Sujet
Topologie (1)
Topologie (2)

 

 

 

 

D'après une lecture de :
Jacques Derrida, Résistances de la psychanalyse, Paris, Galilée, 1999

 

 

Dans son livre Résistances de la psychanalyse, Jacques Derrida pointe la difficulté ou l'ambiguïté constitutive de l'"analyse" sous le nom de "Résistances" : résistance à la psychanalyse aussi bien que résistance de la psychanalyse. Le propos de Derrida ne porte pas tant sur la signification plus ou moins opportune du préfixe "psy" devant "analyse", que sur le statut de l'analyse elle-même comme discours voire comme écriture, et d'abord tel qu'il se développe et se précise dans le texte freudien. On constate régulièrement, presque normalement, une résistance sociale et idéologique plus ou moins virulente à l'analyse ; cependant le concept opératoire de "résistance-à-l'analyse" recèle lui-même une forme de résistance de la psychanalyse... à elle-même, comme si une duplicité interne affectait celle-ci depuis son origine, c'est-à-dire depuis son invention. Derrida l'impute directement au désir d'interpréter qui peut s'interpréter lui-même comme volonté d'en "découdre", de délier un nœud ou de solutionner un problème. Etymologiquement, la tentation est grande de passer du verbe grec analuein (délier, dissoudre) au latin solvere (délivrer, acquitter). La violence interprétative consiste précisément à vouloir donner raison au sens, à l'interprétation elle-même, et à interpréter la résistance comme résistance à l'interprétation en tant que donneuse de solution. La résistance à l'analyse n'a de sens et donc de véritable statut théorique chez Freud qu'en tant que refus du sens, ce qui enferme aussitôt l'analyse dans un cercle herméneutique. Cependant il faut bien admettre que Derrida ne parle d'ambiguïté, de double résistance s'épousant l'une l'autre, qu'à partir du moment où il en introduit lui-même le principe, donc à inférer directement de la déconstruction et de sa puissance critique, voire analytique. Par exemple c'est la déconstruction qui problématise l'opération analytique de dénouement, émet l'hypothèse d'un nœud "originel" in-solvable, hétérogène au sens et au travail analytique (c'est l'ombilic du rêve selon Freud), tout en rejetant les catégories du simple et de l'originel. C'est la déconstruction - c'est Derrida - qui analyse l'étymologie d'"analyse" pour y retrouver, plutôt y accoucher l'identité de principe entre "analyse" et "résistance". Citons ce passage où Derrida fait apparaître les deux motifs constitutifs de tout concept d'analyse : "La concurrence de ces deux motifs figure dans la figure même de la langue grecque, à savoir de l'analuein. C'est d'une part ce qu'on pourrait appeler le motif archéologique ou anagogique tel qu'il se marque dans le mouvement en ana (remontée récurrente vers le principiel, le plus originaire, le plus simple, l'élémentaire, ou le détail indécomposable) ; et d'autre part un motif qu'on pourrait surnommer lythique, lythologique ou philolythique, marqué dans la lysis : décomposition, déliaison, dénouement, délivrance, solution, dissolution ou absolution, et du même coup achèvement final ; car ce qui double le motif archéologique de l'analyse, c'est ici un mouvement eschatologique, comme si l'analyse portait la mort extrême et le dernier mot, de même que le motif archéologique en vue de l'originaire se tournerait vers la naissance" . La récurrence de ces deux motifs en psychanalyse montre, d'après Derrida, que celle-ci n'a pas pu produire un nouveau concept d'analyse, qu'elle n'a pas pu résister à l'héritage sémantique - qui est aussi la tentation du sens, comme on l'a dit -, tout en révélant l'extrême contiguïté des concepts d'analyse et de résistance. Il n'y a pas de concept unifié de la résistance, puisqu'elle apparaît au moins sous cinq formes dans la théorie de Freud, mais une identité plus originaire entre analyse et résistance, résistance comme résistance-à-l'analyse et analyse comme analyse-des-résistances. La première est bien présente dans la compulsion de répétition où l'on peut voir une résistance irréductible, insensée par son caractère régressif et dissociatif, bref la résistance de l'inconscient tout court en tant qu'elle fait échec à la perlaboration ; inversement l'analyse comme analyse-des-résistances résiste (sous la forme paradoxale de la non-résistance, de l'écoute) à cette forme de non-résistance (à elle-même) qu'est la compulsion de répétition, de sorte qu'on est bien fondé à parler d'une résistance de l'analyse (d'abord à elle-même) : l'aporie est à son comble, à savoir que les concepts d'analyse et de résistance apparaissent maintenant soudés, inséparables, presque interchangeables. Et pour finir, il faut qu'ils le soient jusque dans le projet même de la déconstruction, dans son auto-définition voire son auto-analyse, comme résistance-analyse d'un niveau encore plus subtil.

La déconstruction se donne pour tâche d'analyser les fantasmes analycistes de retour à l'originaire, ou de saisie de l'élémentaire, selon les deux versants "archéologique" et "lythologique" cités précédemment. A vrai dire, ce procès concerne également toutes les philosophies qui utilisent l'analyse d'une manière ou d'une autre, fût-ce sous forme d'une analytique de constitution comme la phénoménologie transcendantale. Jamais cependant la déconstruction n'objectivise ses "objets" ; elle pratique plutôt le surenchérissement et la dramatisation (ici de l'analyse), mène sans cesse un double jeu conformément au double bind ou "stricture de la double bande" (selon l'expression de Derrida) d'où elle procède, qui est à la fois sa configuration et sa compulsion propres ; elle se prévaut des figures multiples de l'indécidable et d'une "restance" - plutôt que d'une présence - qui se donne ou plutôt s'annonce comme finalement inanalysable. Il serait tentant d'affirmer que si toujours un reste "résiste" à l'analyse, ou pareillement si toujours une résistance demeure, la déconstruction devient elle-même une simple résistance à l'analyse, parmi tant d'autres. Or justement celle-ci n'est jamais simple, mais double : il resterait toujours quelque chose hors de l'analyse, mais il resterait aussi toujours quelque chose de l'analyse. Le but final - ou peut-être le présupposé initial - étant la disjonction, la différence entre analyse et psychanalyse via le concept de résistance. Un des concepts opératoires de l'"hyper-analyse" derridienne est sans conteste la répétition, l'itérabilité. Comme "condition de constitution" de tout concept en général, l'itérabilité représente "le devenir-analysable en général" en même temps qu'elle perturbe toute analyse et toute conceptualité, en produisant les éléments marginaux ou parasitiques capables de résister à l'analyse, "par exemple à l'analyse comme psychanalyse" . Dans ces parages Derrida reconnaît le projet d'une "nouvelle analytique générale" et donc implicitement la thèse d'une distinction entre analyse et psychanalyse. Une fois encore il s'agit de généraliser, de relancer interminablement l'analyse et surtout de contester toute position analytique. "Il n'y a pas de position analytique, écrit Derrida, dès lors que la résistance n'est pas identifiable" . Mais si un concept de résistance, autre que celui de "résistance à l'analyse" en général, s'avère finalement infondé chez Freud, le concept clef de "résistance" n'est-il pas imposé par Derrida comme outil de déconstruction ad hoc ? En effet rien ne prouve qu'il soit réellement central en psychanalyse et puisque Derrida, dans cet écrit, semble confondre "la psychanalyse" avec "Freud" (ou s'il reconnaît "des" psychanalyses il ne mentionne que Freud), il serait dans ces conditions facile de lui opposer Lacan et sa critique de l'analyse des résistances. Il semble bien que le concept de résistance généralisée soit produit ici par Derrida pour maintenir l'écart entre analyse et psychanalyse et seulement ensuite re-produit dans le contexte restreint de la théorie freudienne, où bien entendu, après-coup, on en trouve maintes confirmations. Tel est l'effet hyper-transcendantal de la "différance", à savoir qu'elle crée elle-même les risques de position ou d'idéalisation que le philosophe déconstructeur devra ensuite analyser, interminablement. "J'ai rappelé en somme un principe d'analyse interminable : un axiome d'interminabilité" écrit-il encore. Comment concilier alors qu'on puisse et qu'il faille "toujours analyser" avec le caractère "inanalysable" du double bind lui-même, ou bien avec ce qui se refuse toujours à l'analyse ("la complication originaire, le non-simple, l'origine raturée, la trace ou l'affirmation du don comme trace" ) ? Peut-être la solution de cette énigme se situe-t-elle dans le couple déconstruction/différance, en ce que le premier de ces termes inclut la possibilité et même la nécessité d'en découdre, au sens d'interrompre, tôt ou tard, avec la dissociation. On s'en doute, le principe de la déconstruction doit être lui-même double, et la dualité qu'il reste maintenant à souligner apparaît comme la plus puissante, philosophiquement parlant, puisqu'il s'agit du "principe de philosophie suffisante" - concept non derridien mais laruellien. Celui-ci se cache toujours finalement dans le sort fait au réel - c'est pourquoi il est d'essence éthique -, soit comment l'Un du réel réapparaît au beau milieu du discours et dans le principe même de celui-ci. En l'occurrence, la déconstruction hyper-analytique s'appuie en dernière instance sur le paradoxe ou l'antinomie d'un double "il faut" éthique : il faut toujours analyser, mais aussi il faut savoir prendre en compte ce qui résiste à l'analyse. (A cet égard, la grande différence entre la psychanalyse et la déconstruction, entre Lacan et Derrida, par exemple, est la suivante : pour le premier l'inanalysable est de l'ordre d'un réel irréductible, tandis que pour le second l'inanalysable, c'est la déconstruction ou la différance elles-mêmes, voire le couple qu'elles forment toutes deux, soit encore ce que nous appelons la suffisance philosophique.) Terminons-en : la teneur éthique (à une parenthèse près, la précédente) du paradoxe est qu'on ne peut s'y installer, car "on ne s'installe pas dans un paradoxe", on ne peut qu'en endurer la tension exactement comme on ne peut que "souffrir dans la passion" le double bind lui-même. Le ressaisissement éthique du texte (comme souvent chez Derrida) est impressionnant (on ne peut que citer) : "c'est que sans lui, sans ce double bind et sans l'épreuve de l'aporie qu'il détermine, il n'y aurait que des programmes ou des causalités, pas même des fatalités, et aucune décision jamais n'aurait lieu. Aucune responsabilité, j'irai même jusqu'à dire aucun événement, n'aurait lieu. Pas même l'analyse. Pas même le lieu" . Derrida se "sauve", sauve la déconstruction en sauvant nécessairement l'analyse - la "stricture" est à ce prix - et sauve la philosophie dans sa dimension éthique fondamentale, soit la capacité du discours à faire silence pour se ressourcer dans la question. Derrida épuise le concept d'analyse, mais au fond toujours au nom de l'exigence philosophique. L'hyper-analyse consistant à repousser (déconstruire) toujours plus les frontières de l'analysable, tend à substituer à la résistance une forme particulièrement "pure" ou extrême de suffisance, celle de l'écriture ou de la différance (inanalysables car depuis toujours en-analyse) comme le lieu même de la question.

 

 

 

Accueil | Brèves du jour | Evénements | Liens psychanalytiques | Publications | Psychanalyse et... | Non-Psychanalyse | Lectures de Lacan | Lexique de Lacan | Jouissances | Perversions | Contact