- D'après une lecture de :
- Jacques Lacan
On se propose d'examiner le
problème de la causalité dans le cadre d'une stratégie lacanienne qui,
épistémologiquement, tente de concilier l'inconciliable : Aristote et
Descartes. Lacan se sert principalement des concepts et principes
aristotéliciens relatifs à la causalité, conservant la quadrilogie mais
problématisant surtout la "cause matérielle", tout en reliant cette logique
à la démarche moderne et cartésienne de la philosophie du sujet, laquelle à
son tour s'en trouve bouleversée. Lacan interroge ou plutôt "secoue"
l'imposante synthèse aristotélicienne comme s'il en espérait quelque
révélation majeure sur la structure du sujet de l'inconscient. Trois ou
quatre exemples. La "matière" (hylè) selon Aristote, ce quasi non-être a
t-il quelque chose à voir avec le "réel" non-symbolisable que suppose la
notion freudienne de "pulsion de mort" ? Que veut dire Lacan en affirmant
qu'"Aristote a tout à fait loupé la question de la causalité matérielle" :
cela signifie-t-il qu'il cherche lui-même à établir une causalité matérielle
générale qu'aurait manquée Aristote en se cantonnant à une cause matérielle
parmi d'autres espèces de cause ? Du côté de la "forme", maintenant, ne
peut-on voir dans l'assomption des êtres en direction d'une réalité
essentielle mais inaccessible (le premier moteur immobile, Dieu), les
conditions d'une théorie du désir de l'Autre où la cause se maintenant
toujours séparée institue le manque chez les sujets ? Ou encore : on sait
que les catégories de l'être, établies par Aristote, correspondent assez
fidèlement au répartitoire de la langue grecque elle-même, de sorte qu'on
pourrait presque dire que l'être advient en parlant. Il suffirait de
remplacer l'"être" par le "sujet" pour retrouver le principe majeur de la
psychanalyse : l'avènement du sujet dans la parole. D'où l'audacieux mixage
par Lacan des problématiques aristotélicienne et cartésienne, notamment dans
"La science et la vérité", puisque nulle "production" du sujet (ou de
l'être) n'est bien sûr envisageable du seul point de vue de Descartes. Quant
à la physique d'Aristote, si elle contredit radicalement les principes de la
scientia nova qui soutiennent la démarche cartésienne - finalisme qualitatif
contre mécanisme quantitatif - peut-être n'est-elle pas sans intérêt pour
une théorie dynamique du psychisme incluant la dialectique du désir. Cette
disposition
à œuvrer selon ses fins naturelles qu'Aristote désigne par
l'entéléchie et qui contrevient si évidemment à l'"ob-jectalité" du monde
dans la conception moderne, finalise le système tout entier de la causalité
et rend proprement inséparables les effets et les causes : on va retrouver
dans un instant ce principe d'interdépendance des effets et des causes dans
la logique temporelle de l'"après-coup", qui est celle du sujet de
l'inconscient, mais sous une forme en quelque sorte inversée. La doctrine de
l'entéléchie n'est-elle pas encore lisible dans les termes quasiment
éthiques qui définissent la visée de la cure, soit l'avènement du sujet du
désir ? Telle est, d'une façon générale, ce que produit le nouage de deux
épistémologies contraires : l'incompatibilité de la psychanalyse avec l'une
ou l'autre de ces doctrines dans leur état initial, et la fondation d'un
discours consistant spécifique.
Venons-en donc
plus positivement à la conception lacanienne de la causalité matérielle,
opposable en réalité autant à la doctrine aristotélicienne qu'à la science
cartésienne. Laissons cette fois le raisonnement téléologique à ses rêves
d'unité et de plan universel de la nature. La science cartésienne part au
contraire du dualisme de la pensée et de l'étendue, livrant celle-ci à la
prédominance de la cause efficiente ou opérationnelle, dans le cadre d'un
système déterministe où règnerait l'automatisme des lois et qui pourrait
déboucher par exemple sur une perspective évolutionniste. On peut toujours
discuter du type de déterminisme en vigueur dans la science moderne - absolu
ou statistique-relativiste -, mais pour l'essentiel la psychanalyse
considère que les conceptions causalistes de la science antique et de la
science moderne butent sur la même énigme et conduisent à la même impasse :
celle de l'origine. Pour Aristote, cette énigme est le "premier moteur
immobile", car ce qui cause le mouvement indéfini ne peut pas être lui-même
en mouvement. Pour Descartes et la science moderne, l'"origine de la cause",
si l'on peut dire, n'est pas moins requise bien qu'elle ne soit pas
volontiers admise : plusieurs indices témoignent d'un déterminisme total
mais "second", d'essence philosophique, qui consiste à réduire le principe
de cause à celui de détermination, même si finalement la détermination
dernière doit s'avérer elle-même indéterminée, inconnue, voire
inatteignable. Ces signes pourraient être : la "philosophie spontanée" des
savants, qui montre que l'éthique, la subjectivité trouvent toujours moyen
de se glisser dans les interstices de la technique, de la mesure et du
calcul ; la présence d'un "désir du savant" comme étant son véritable atout,
son génie inventif et sa vraie "intelligence" ; la nécessité d'une référence
externe, comme le Dieu de Descartes, qui garantisse la véracité du système,
etc. Ces signes d'un dualisme non résolu font pourtant système, au sens
philosophique du mot ; ils nourrissent l'idéal de la science, mais
proviennent d'abord de son impuissance. Impuissance à reconnaître le manque
qui la fonde - et non qui la freine. C'est Lacan qui renverse la
perspective, en associant justement Descartes et Aristote : tous deux font
de la cause dernière une cause manquante, idéale et transcendante, tandis
qu'il fait du manque en tant que tel la véritable cause. C'est en quoi
Aristote a méconnu la véritable nature de son "sujet", de sa matière, dont
l'imperfection et le non-être auraient pu servir de cause générique. Quant à
Descartes il n'a pas vu lui-même - ou il a recouvert immédiatement - le
statut de la vérité (celle du cogito, dans son retranchement) comme cause.
Il ne reste plus à Lacan qu'à rebaptiser ce manque radical du nom de "réel",
indiquer sa trace ou plutôt sa place logique dans le "sujet de
l'inconscient", pointer les phénomènes où il affleure comme "formations de
l'inconscient". La causalité concerne ces différents niveaux, noués par la
catégorie, le paradigme du sujet ; car chez Lacan, si le réel comme manque
est cause, il est aussi la vérité d'un sujet. En tout cas il faut bien
distinguer les deux concepts qui apparaissent désormais disjoints. Celui de
cause, d'une part, nettement référé au manque, réel et subjectif à la fois :
"il n'y a cause que de ce qui cloche" ; "l'inconscient nous montre la béance
par où la névrose s'accroche à un Réel lui-même non déterminé". Celui de loi
ou de détermination d'autre part, référé par contre au symbolique, et à
l'inconscient dans ses productions ou "formations" : "Je suis certes
maintenant, à ma date, à mon époque, en position d'introduire dans le
domaine de la cause, la loi du signifiant, au lieu où cette béance se
produit". Cette dualité se répercute de façon essentielle dans la cure
puisque, là où l'enchaînement des déterminations signifiantes achoppe, la
jouissance (ou le réel) prend le relais ; après la remémoration, quand il
n'y a plus de signifiant disponible, vient la répétition où s'annonce la
rencontre avec le réel. Seulement, dans cette théorie, la vraie cause, le
vrai manque en cause se trouve toujours produit et d'une certaine manière
déterminé par l'enchaînement signifiant : c'est là où la vérité du sujet
joue son rôle de cause, dans ce croisement, là où le déterminisme absolu
(dans l'idéal) du signifiant échoue et où s'indique un réel. Il est
essentiel de remarquer que si la chaîne a besoin du manque réel pour
fonctionner selon ses lois, le réel indéterminé n'est lui-même qu'un produit
de la chaîne. Pris dans l'alternative, ou bien une cause absolue
indéterminée, ou bien des déterminations sans cause, Lacan choisit la
solution du manque comme cause réelle, en tant que produit des impasses -
l'"impossible" même - du symbolique. Selon les périodes de l'enseignement de
Lacan, cet impossible est soit connoté du sujet comme tel ("lui-même"
absent, impossible), soit de l'objet 'a' en position centrale de manque.
Pour illustrer ce fonctionnement
causal propre à l'analyse, évoquons quelques conséquences sur le plan
clinique, et notamment le mode de temporalité qui l'accompagne. Il s'agit
d'une logique originale dite de l'"après-coup", rompant avec la logique
temporelle linéaire et continue prévalant dans la science. On peut assister
à son émergence dans l'œuvre de Freud, comme répondant à une double, et
apparemment contradictoire, exigence : faire droit à la véritable cause - la
cause exacte ou "scientifique" selon Freud - du symptôme de conversion (en
l'occurrence la paralysie hystérique), tout en la référant au sujet et non
plus à une simple lésion physiologique ou neurologique - comme l'idéologie
"scientiste" le voudrait. Freud découvre finalement que la formation des
symptômes s'effectue par la voie de la symbolisation, quand le sujet
investit sur certaines représentations courantes, à partir de leur puissance
d'équivoque - donc en tant que "signifiants" matériels, avec leurs
structures phonématiques -, un sens qui lui est propre et qui le restera, et
qui surtout éclaire rétroactivement la vie passée du sujet. La cause du
symptôme, non seulement n'est plus efficiente, mais elle n'appartient plus
au passé (au sens où une cause serait dite "antérieure" à ses effets) ; elle
est plutôt "formelle" au sens où elle tient à une structure signifiante qui
consiste dans la synchronie de ses relations, et surtout elle est
"matérielle" car le sens donné à la représentation repose paradoxalement sur
un "vide de sens" initial, un arbitraire, une énigme que seul le sujet - de
l'inconscient - est à même de savoir-sans-savoir, dans le fantasme qui prête
forme à la jouissance. La cause matérielle du symptôme, c'est qu'un quantum
de jouissance s'y voit incrusté, sur le mode de la perte, de l'interdiction,
du refoulement. L'effet d'"après-coup", c'est que le tissu signifiant ne
délivre son sens qu'"une fois" constitué en totalité (par exemple une
phrase), au point de produire ce signifiant "nouveau" indécidable, qui
normalement fait parler ou écrire, et dans le cas du symptôme va "rappeler"
un signifiant passé en l'"affectant" d'une valeur de jouissance négative.
Notons que si le sens du passé (ce qu'on peut appeler la "cause") est donné
rétroactivement, il ne saurait y avoir à cela aucune anticipation, de sorte
que toute cause finale est écartée du processus. Il s'agit bien d'une
logique subjective, où le sujet se trouve constitué lui-même "après-coup",
d'après la loi du signifiant mais aussi à cause du réel de la jouissance,
qui s'y meut, s'y présente parfois comme symptôme.
L'on ne saurait trop insister
sur la dimension originellement clinique de la cause freudienne, là où "ça
cloche", là où l'on est purement et simplement pris en défaut ne pouvant
qu'accuser la béance entre une cause matérielle indéterminée et son résultat
symptomatique. C'est cela même la dimension de la cause, l'hiatus entre la
cause et l'effet qui, lorsqu'il est comblé, notamment par "le progrès de la
science, fait s'évanouir la fonction de la cause. (... ) L'explication de
quoi que soit, renchérit Lacan, aboutit à mesure qu'elle s'achève à n'y
laisser que des connexions signifiantes, à volatiliser ce qui l'animait
(...) c'est-à-dire la béance effective" . Lacan de marteler cette différence
entre la clinique et la science, le plan de la cause et celui de la
détermination. "Elle se distingue de ce qu'il y a de déterminant dans une
chaîne, autrement dit de la loi. Pour l'exemplifier, pensez à ce qui s'image
dans la loi de l'action et de la réaction. Il n'y a ici, si vous voulez,
qu'un seul tenant. L'un ne va pas sans l'autre. (...) Au contraire, chaque
fois que nous parlons de cause, il y a toujours quelque chose
d'anticonceptuel, d'indéfini" . Bref il n'y a de vraie cause matérielle que
lorsque la pensée s'y perd et n'y peut rien ("les miasmes sont la cause de
la fièvre" ), parce que justement "ça cloche" même entre la cause et l'effet
et qu'à partir du second l'on n'est jamais sûr de retrouver la première. -
On pourrait donc parler d'une causalité unilatérale du manque, où manque
(béance, etc.) renvoie à "matériel" soit très précisément "quelque chose de
non réalisé " . L'on comprend dès lors que cette unilatéralité n'est pas si
unilatérale que cela puisque "non réalisé", à son tour, renvoie à "dérobé et
à "perdu". La cause qui prend maintenant le nom d'objet 'a' - cause du désir
- est contemporaine de l'opération de coupure ; "cette part de nous-mêmes
dans la machine" est comme telle le corrélat exact du signifiant. Cela
confirme ce que nous supputions depuis le début : la cause" réelle"
lacanienne n'est pas encore affranchie du symbolique ; la dualité
irréductible réel/symbolique signifie justement que l'uni-latéralité de la
cause est impossible (elle manque à elle-même, elle est l'impossible)
puisque l'on aura toujours deux "côtés" et non un seul. - Au contraire, la
causalité unilatérale chez F. Laruelle signifie l'existence d'un côté
unique, encore que cela ne soit pas celui de l'Un (le Réel) mais celui de
l'Autre (le signifiant, par exemple). Il s'agit exclusivement de
l'unilatéralisation causée par l'Un-Réel, voire, dans la théorie la plus
récente de Laruelle, par l'Un-transcendantal, clone du premier. C'est dire
de toute façon combien le réel n'est plus du côté (pas de côté du tout) de
ce qui "cloche", mais qu'il unilatéralise et indifférencie absolument le
mixte du réel et du signifiant, du signifiant et de la jouissance, soit
généralement le symptôme y compris celui constitué par la théorie de Lacan.
Celui-ci affirmait que "le progrès de la science fait s'évanouir la fonction
de la cause" , mais si cela consonne juste pour la science cartésienne et
l'épistémologie, c'était compter sans cette science transcendantale d'avant
la science et d'avant la philosophie, rendue possible à cause de ce réel-Un
d'avant le réel unitaire que prétend être la philosophie.