- Sauret (M.-J.), La
psychologie clinique : histoire et discours, Toulouse, Presses
universitaires du Mirail, 1993.
- Valdinoci (Serge), Vers
une méthode d'europanalyse, Paris, L'Harmathan, 199
Il est
impossible de séparer la vocation clinique de la psychanalyse de ses thèses
métapsychologiques et de ses fondements théoriques, dans la mesure où la
science freudienne (et lacanienne) se focalise d'abord sur la catégorie de
sujet. Si la définition de l'homme comme sujet relève sans doute de la
pensée philosophique en général, la spécification de ce dernier comme "sujet
de la parole", abordable ou "traitable" comme tel par une clinique, revient
sans conteste à la psychanalyse en tant que théorie orientée vers une
pratique (tandis que la justification d'un "sujet de la jouissance" nous
fera quitter cette pensée philosophique elle-même). Au carrefour de ces deux
déterminations, surgit la question de la science et du rapport qu'entretient
de fait ou de droit le sujet de la clinique avec le "sujet de la science".
Il faudra bien nous demander si la mainmise par des sciences positives
telles que la médecine ou la psychiatrie sur ce sujet parlant doit être
considérée comme une aberration par excès ou au contraire par défaut de
science - d'où une redéfinition générale de la science et de la clinique en
fin de parcours. Mais auparavant, isolons les marques anthropologiques
majeures constituant le sujet de la clinique d'après la psychanalyse
freudienne, en tant que (re)mise à jour par Lacan, ce qui veut dire
démarquée nettement de la "psychologie clinique" traditionnelle encore
dominante. Le principe premier est qu'il n'y a pas de clinique sans parole,
sans sujet parlant, mais le terme de clinique suppose aussi que l'on puisse
rendre compte d'un malaise dans la culture. Pour la psychanalyse, l'homme
est un fait pathologique en soi, non à cause d'une dégradation tardive de sa
condition, mais en raison de sa dénaturation originelle. La maladie de
l'homme tient à sa dérégulation biologique, notamment la perte de ses
instincts reproducteurs, mais aussi corrélativement à l'édiction d'une loi
négative par laquelle il intervient activement sur le sexuel en acceptant de
renoncer à la jouissance absolue. Le simple fait de parler constitue cet
interdit (ou témoigne de cet impossible). Le clivage entre hommes et femmes
ne reconduit absolument pas la répartition naturelle entre mâles et
femelles, puisqu'il dépend avant tout de l'accès au symbolique, au
"Nom-du-Père" comme dit Lacan qui se met en place au moment de
l'Œdipe et qui indique véritablement
au sujet "d'où il vient" (paternité) et surtout ce qu'il n'est pas. : le
simple enfant naturel d'une mère. Il faut ajouter au tableau (déjà
"clinique") que la transmission du Nom-du-Père et le renoncement à la
jouissance s'effectuent sur fond de parricide (imaginaire ou symbolique) et
donc de culpabilité, ce qui laisse l'humanité aux prises avec une névrose
constitutive, un malaise dont la cause - ici interprétée comme langagière -
appelle une clinique elle-même fondée sur le principe du langage. Bien sûr
le point essentiel, l'avancée incontestable de la psychanalyse (laissant
loin derrière toute psychologie) réside dans la thèse d'une jouissance
prohibée au cœur de l'humain,
mais toujours à cause du langage (loi) qui cause à son
tour le désir et la possibilité d'une jouissance sexuelle limitée. Attribuer
la cause au signifiant plutôt qu'au réel de la jouissance - ou, dans le
meilleurs des cas, alternativement à l'un et à l'autre - aura été d'ailleurs
le "péché" de la psychanalyse, puisque découvrant la jouissance elle
continue de déclarer prioritairement : "l'homme parle" plutôt que "l'homme
jouit". Elle se dote alors d'une clinique entièrement axée sur le signifiant
- tout en reconnaissant l'incidence d'un réel pulsionnel avec le concept
d'objet - mais ne sait pas trop à quel saint - celui du signifiant ou celui
du réel - vouer la jouissance ! En fait elle caractérise plutôt la
jouissance comme réelle et causée par le signifiant, alors que nous disons
au contraire : la jouissance est la signifiance en tant que forme
transcendantale de la présentation en général, mais elle est causée
directement par le réel (bien qu'elle possède aussi, à un degré moindre, sa
cause immanente en soi, justement comme "sujet"). On voit que nous faisons
intervenir, avec leurs potentialités critiques, analytiques, de tout autres
concepts de réel et de jouissance. Le concept d'"homme" change également :
on ne suppose plus au départ le "parlêtre" - l'homme dont la nature serait
la culture, le langage -, aux prises avec une jouissance "extime" (interne
et externe, à perdre et à conquérir à la fois) ; on pose l'homme réel (en
tant que réel - ou Un - plutôt qu'en tant qu'homme) tirant (de) lui-même sa
jouissance à partir du joui (de) soi qu'il est d'abord réellement. Ainsi
l'homme ne naît pas malade : nous verrons un peu plus loin en quel sens, dès
lors, une clinique humaine reste encore théorisable et praticable.
Si tout ce qui parle est clinicable, pour la psychanalyse, de sorte que le
sujet clinique rejoint immédiatement le sujet historique, il s'en faut de
beaucoup que cette sorte de lien social et aussi bien historique que Lacan
appelle "discours" suffise à situer d'emblée ce sujet, à en pointer
l'origine. Nous devons rendre compte d'une préhistoire de la clinique où
celle-ci se définit avant tout comme clinique de l'âme. Nous verrons bientôt
que la théorie des quatre discours, élaborée par Lacan, permet de structurer
et en même temps d'historiser les différentes phases de la clinique du
sujet. Mais de même que le sujet parlant ne laisse pas entièrement recouvrir
son acte de parole dans la structure d'un discours, on ne peut pas réduire
le sens de la clinique - en tant finalement que clinique de l'acte - au seul
discours ; c'est la prise en considération de l'"âme", cette préhistoire du
sujet, qui permet de situer en même temps l'origine de la clinique (comme
d'ailleurs du sujet) au niveau de l'âme et sa résolution au niveau de
l'acte. Théoriquement, cela signifie qu'il faut coupler la théorie des
discours avec celle - plus ancienne dans la pensée de Lacan - de la
sublimation pour couvrir le champ entier de la clinique et rendre compte de
son histoire comme de sa préhistoire. Ce qui est alors en jeu, dans les
différentes formes de sublimation, c'est une certaine conception de la cause
: cause efficiente dans la magie, cause finale dans la religion, cause
formelle dans la science, et cause matérielle dans la psychanalyse. Tout
discours, d'une certaine façon, s'inscrit implicitement dans l'ordre de la
seule cause formelle - car il n'est pas question de confondre la magie, par
exemple, avec un "discours", ni de confondre la pratique (l'acte)
psychanalytique avec le discours de l'analyste, ni par conséquent, et plus
généralement, l'acte sublimatoire réel avec l'imaginaire du discours. Or la
clinique psychanalytique est bien une clinique de l'acte, une clinique du
sujet parlant comme tel, et même s'il suffit effectivement de disposer les
discours pour retracer l'histoire de cette clinique, demeure encore le
problème de son origine, de sa préhistoire.
Au départ, donc, "clinique" prend la signification presque magique de
clinique de l'âme. Mais lorsqu'on évoque la cause efficiente - l'injonction
du chaman produisant ses effets -, on n'exclut pas pour autant que
l'injonction elle-même ne soit signifiante, tout au contraire. De même qu'il
faut bien un repérage signifiant pour établir le tout premier constat
"clinique" qui soit : le constat de décès. C'est toujours une trace
signifiante (outil, peinture, sépulture) qui permet aux anthropologues
d'authentifier un squelette comme appartenant bien à l'humanité. Rappelons
que le sujet clinicable se dit étymologiquement du sujet couché (clinique
vient du grec classique "clinè" : lit), ce qu'illustre au fond l'état limite
du cadavre... Mais surtout il faut inférer l'expérience humaine de la
maladie, la conscience même de la pathologie, à partir de son traitement par
la magie. On considère que le néolithique a certainement vu apparaître une
conscience de la pathologie mentale, comme le prouvent les restes de crânes
trépanés. "La folie est un fait humain que l'interprétation du groupe, à en
juger par ce qui se pratique dans les sociétés dites "primitives", attribue
à l'Autre : au divin" écrit M.-J. Sauret (La psychologie clinique,
histoire et discours). En pratiquant les incantations, le
"psychothérapeute" (littéralement "soigneur de l'âme") magicien n'est donc
au mieux que l'instrument de l'Autre divin, lequel occupe strictement la
place de la cause (du mal comme de la guérison). Si l'on s'attarde un brin
sur l'anthropologie historique de la clinique, c'est notamment pour prévenir
contre une mésinterprétation récurrente de la psychanalyse, suffisamment
répandue pour qu'un Lévi-Strauss suggère l'identité de principe entre le
traitement par la magie et la cure psychanalytique. En réalité, seule
l'hypnose assortie ou non de la suggestion peut entretenir pareille
confusion, du moins quant à la conception de la cause qui est en jeu. L'acte
(et l'identité) du sujet disparaît complètement sous l'agissement du
"guérisseur". Pour en revenir à l'âme, passant du contexte magique au
contexte religieux, soulignons qu'au 4è siècle "psychothérapie" désignait
l'art de convertir les païens : on gardera en mémoire ce sens préhistorique
du mot clinique, pour transformer le moment venu cette con-version (à
l'Autre) en une in-version (en Soi), dans un temps qui ne pourra être que
celui de la post-histoire du sujet.
Venons-en maintenant à ce qui permet de structurer effectivement une
histoire de la clinique : la formalisation des discours. Tout part de
l'événement de parole dans lequel le sujet se représente : S1/$
dans les écritures de Lacan. Mais on sait que le signifiant ne représente
quoi que ce soit (le sujet, en l'occurrence) que pour un autre signifiant,
c'est la loi même du symbolique : S1 -> S2. Le plus intéressant n'est pas là
du point de vue de la psychanalyse et du freudisme. "Ce qui s'échappe dans
cette représentation du sujet ($) par un signifiant (S1) pour un
autre signifiant (S2), c'est ce qui de son être de sujet n'est pas du
signifiant et que Lacan fait rentrer dans son calcul sous la forme de la
lettre (a), ce qui rajouté au signifiant pourrait faire croire à la
complétude du sujet. C'est pour cette raison que ce (a) est propice à
désigner le plus-de-jouir, conséquence de la division du sujet avec la
jouissance, après quoi il court [$ // a]" . Il reste à désigner le
rapport S2/a qui marque lui aussi un échec, celui du savoir à rendre compte
pleinement du réel, puisque ce rapport nommant l'objet ne serait rien sans
l'existence du premier nommant, lui, le sujet. Ce mathème est enseignant de
ce que toute interrogation du savoir passe par une position subjective
consistant en un acte de parole, et qu'elle produit un reste irréductible au
savoir et à cet acte même, causant le désir du sujet "puisqu'il y localise
la part d'être qu'il perd à parler" . Cette structure du discours est
fondamentale pour la clinique lacanienne justement parce qu'elle impose une
séparation de l'acte et du produit, de la vérité et du savoir, du sujet et
de la jouissance. C'est pourquoi il n'y a pas de science du discours mais
éventuellement un discours de la science (celle-ci n'étant qu'une
possibilité parmi d'autres de discours), ni davantage de science du sujet
mais seulement une théorie du sujet ; encore celle-ci n'est-elle formulable
qu'à travers une clinique, c'est-à-dire à partir de l'épreuve d'un défaut de
vérité et de science concernant ce sujet. Lacan a écrit qu'il ne saurait y
avoir - pensant alors à la logique - qu'une science du réel. Intuition
lumineuse ! Mais à considérer le réel comme manquant au sujet, rapporté au
manque de signifiant, il ne pouvait s'agir à son tour que d'une science
impossible, ou d'une pratique quasiment ludique mimant la science (la
topologie du dernier Lacan). Il faudrait également interroger le fait que,
dans la théorie des discours, le discours du maître occupe une fonction de
paradigme pour tout discours possible, comme celui où s'exhibe le mieux à la
fois la différence signifiante et la séparation du sujet et de l'objet. Mais
cela revient de facto à poser le terme du signifiant (S1) avant le terme du
réel (en l'occurrence l'objet 'a'). Au fond, il ne s'agit pas seulement
d'une inversion entre signifiant et réel, c'est toute l'épaisseur imaginaire
du discours comme semblant qui fait barrage au réel chez Lacan.
Venons-en
justement à ce discours du maître en tant qu'il conditionne une des phases
historiques de la clinique, la première. Le discours du maître apparaît
justement avec la position même du discours, par les philosophes grecs,
comme seule source et seul garant de la vérité. La vérité quitte l'Olympe
pour investir les Ecoles de philosophie et l'Agora où se déroulent les
débats politiques ; le primat de la parole est établi par Socrate,
fustigeant ces imposteurs que sont les sophistes pour s'imposer comme le
seul maître du discours, du discours véritable qui a pour nom "philosophie".
Il y a sans doute, comme l'a signalé Lacan, une ambiguïté entre Socrate
maître et Socrate hystérique (celui qui affirme ne rien savoir, etc.), mais
dans l'ensemble même le non-savoir de Socrate relève de la maîtrise (du
discours, proprement). "Socrate est un maître qui commande au savoir"
précise M.-J. Sauret, car "avec les bonnes questions (S1) il accouche
(maïeutique ->) le savoir (S2) de l'esclave" . Alors, se dégageant de la
magie et du mythe, médecine et philosophie se rejoignent dans l'ordre du
discours pour donner naissance à la première psychopathologie, celle de
l'Antiquité, qui répertorie un certain nombre de maladies mentales (non
distinguées comme telles cependant). Le point important réside dans la
naturalisation de la cause, principe qui permet à Hippocrate en s'adonnant
conjointement à l'observation et au raisonnement de fonder véritablement la
science médicale. Mais l'autre aspect de cette clinique naissante doit être
laissé à la philosophie qui, suivant la méthode de la réflexion rationnelle
et personnelle, interroge et souvent stigmatise les passions humaines
assimilées à des maladies. Cicéron, rappelant ici la thèse de ses maîtres
stoïciens, le dit clairement : "Entre l'émotion, la passion, le vice et la
folie, il n'est pas de différence de nature mais de degré. Si bien que l'on
peut dire que l'on est responsable de sa folie, du moins à sa naissance. La
folie n'est que l'absence, à l'origine, de la surveillance de soi-même" . La
clinique d'inspiration philosophique et morale repose donc sur un rapport à
soi de type dirigiste et autoritaire, voire conseilleur et bienveillant,
mais qui toujours conformément au discours du maître postule l'efficience du
signifiant (tel ou tel mot d'"ordre", telle ou telle "raison" invoquée où se
retrouve le sujet) et sa capacité à "régler" le problème, à réparer la
fissure du réel apparue lors de la maladie.
Examinons le
deuxième discours, celui que Lacan nomme le discours de l'université et qui
produit une clinique où le savoir comme tel prend le pas sur le dire du
maître (déjà refoulé au moyen-âge chrétien), ce qui ne laisse pas de le
supposer néanmoins. Donc l'agent, ici le savoir (S2) vise la place de
l'autre occupée par l'objet cause du désir ('a', vécu comme manque au savoir
par l'étudiant inscrit à l'université). Sous le savoir, le maître (S1)
occupe la place de la vérité - même si ce n'est pas la vérité qui parle,
ici, mais le savoir. Enfin c'est le sujet ($) qui prend la place de la
production, puisque c'est bien ce que l'université produit pratiquement de
mieux : des hystériques avides de savoir. Historiquement, le savoir est bien
le nouveau maître du moyen-âge, avec l'essor des universités - où s'enseigne
supposément l'universalité du savoir - et en son sein la reconnaissance de
la médecine comme une discipline tout aussi respectable que la philosophie
ou la rhétorique. La clinique du savoir, entée sur ce discours de
l'université, dépend de deux facteurs étroitement liés : le rapport au
christianisme et l'universalisation. Le religieux chrétien apporte un
bouleversement radical dans l'approche de la maladie et aussi du corps en
général. "Le christianisme emboîte le pas aux grecs sur la conception du
corps : élément négatif, d'impureté, lieu des "désirs de la chair".
Néanmoins en parlant de la résurrection des corps, il prend non seulement le
contre-pied des grecs qui n'ont pas l'idée qu'un corps puisse être immortel,
mais prépare l'attention sur et pour le corps" . Alors que l'âme, de plus en
plus rationnelle et de moins en moins païenne, a tendance à s'universaliser,
le corps en tant que lieu d'une souffrance sublime, se singularise plutôt.
Il en sera de même pour l'âme lorsque celle-ci, suffisamment tourmentée ou
sceptique, confiera ses secrets les plus intimes à la plume et à travers
celle-ci pourra s'exhiber en public (Cardan, Montaigne). L'"humaniste" est
cette figure même (ou quelque peu anticipée) du sujet rétif à
l'objectivation et à l'hégémonie du savoir. Bien entendu, le talon d'Achille
du discours de l'université est le dogmatisme, la répétition et la
stagnation du savoir. On voit bien par exemple comment la médecine
médiévale, dans et à cause de l'université, tente de maintenir un schéma
dichotomique strict épistémè/technè, entièrement à l'avantage du premier
terme, ce qui refoule et paralyse bien évidemment toute clinique. Prenons
exemple du fait que les médecins de la faculté de Paris prohibent la
dissection au nom du "savoir" dispensé, seul jugé digne d'intérêt. Comme
nous le disions, l'étudiant "type" - pas seulement au moyen-âge - épuise la
définition de sujet frustré. Son rapport à la clinique est donc totalement
passif.
Le discours de
la science, ou discours de l'hystérique, constitue la troisième combinaison
possible des effets de la parole et le troisième lien social isolé par
Lacan. Ce discours est attribué à l'hystérique dès lors que c'est le sujet
($) lui-même, désormais, qui se trouve en position maîtresse à la place de
l'agent. Ce sujet, qui n'est autre historiquement que le "bachelier" issu
des universités, se demande quelle est la vérité du savoir enseigné et
accumulé à partir de la parole des maîtres devenus "grands auteurs". Ainsi
le sujet Descartes ($) suspend ces savoirs acquis, le temps de
promouvoir un signifiant maître S1 (la pensée, "cogito") susceptible de
produire un savoir fiable et certain (S2). Ce nouveau quotient S1/S2
constitue la science au sens le plus classique ; elle porte sur l'être du
"donc je suis", ayant écarté ou laissé derrière elle l'acte même du sujet
qui pourtant l'inaugure, ayant surtout forclos la cause réelle de cet acte :
l'objet perdu 'a'. Comme le remarque Sauret, "le point de suture entre
l'être et la pensée (qui efface le sujet) est maintenu par Descartes sous la
figure du Dieu non trompeur où il incarne un sujet supposé savoir toujours
susceptible d'être interrogé" . Or cette disjonction du sujet et de la
science fut productrice au point de donner naissance à la clinique moderne,
celle que nous allons décrire maintenant dans ses grandes lignes. Si au
XVIIè siècle on ne prétend pas encore objectiver le sujet directement
puisque cela reviendrait à nier le principe et l'existence même de l'âme,
apparaît dans la clinique médicale en général une nouvelle espèce de sujet,
le sujet objectivant qui n'est autre que le regard-objectif, l'œil du
savant. Ce regard est le vecteur d'une causalité formelle appliquée
désormais à la médecine, avec deux conséquences majeures : d'une part
l'accès possible au "soma" par l'autopsie enfin autorisée et une approche
quantitative du corps (abandon de la "physis" grecque comme seule référence
qualitative), d'autre part une formalisation ou une mise en discours de la
maladie elle-même à travers la catégorie de "symptôme". Le symptôme permet
de procéder à une généralisation et à une abstraction de la maladie, qui
devient le véritable objet de science, disjoint par conséquent du sujet réel
(le malade) traité en l'espèce comme un épiphénomène secondaire et surtout
réduit au silence. En revanche la maladie se met à parler par la bouche du
médecin : c'est cela la folie de la science ! Au XVIIIè siècle, on a tiré
les conséquences de l'opposition cartésienne entre les animaux-machines et
les hommes-pensants, et donc apparaît la nécessité d'isoler une pathologie
spécifiquement humaine, liée à son existence essentiellement culturelle et
son rapport constitutif au langage. Maintenant donc, le concept de clinique
suppose de réintroduire le sujet forclos de la science mais en le faisant
passer du rang de sujet de l'acte à celui d'objet d'étude, et en lui
appliquant les mêmes procédures que celles en vigueur dans le champ des
sciences naturelles. Deux traditions peuvent être assez nettement
distinguées, bien que relevant toutes deux du discours de la science : la
psychiatrie d'abord, la psychologie clinique ensuite.
Concernant la
psychiatrie, sa méthodologie ressortit pleinement à la clinique médicale,
incluant ses trois dimensions traditionnelles : "1) une observation clinique
qui, à l'aide du regard (ou de l'oreille) objectivée et, toujours, du
symbole, vise à l'existence de la maladie sous la forme du tableau
descriptif (séméiologie) ; 2) un substratum anatomique, reconnu ou exclu,
mais toujours recherché ; 3) une étiologie, postulée à partir de la lésion
(s'il y en a une) ou déduite des symptômes eux-mêmes" . En fait la
psychiatrie à partir de Pinel repose sur deux postulats complémentaires qui
l'ont rendu d'ailleurs fascinante, au carrefour de la médecine et de la
philosophie : le premier est que "le fou n'est jamais absolument fou" comme
le dit Pinel - l'observation et l'intervention cliniques sont donc
souhaitables car parfois suivies d'effets, donc éthiquement nécessaires -,
le second est la distinction implicite (car jamais nette et totalement
avouée avant Freud) du corps et de l'organisme, du corps humain et du corps
machine. Si la psychiatrie est fondamentalement déterministe, elle peut
néanmoins donner différents statuts, différents noms à la détermination. "La
psychiatrie évoluera selon la bi-polarité incluse dans ses prémisses : en
restant sur la dimension organique et anatomique, en appelant
quasi-exclusivement à la dimension psychologique, ou bien en tentant
diverses synthèses de ces deux registres causaux" . Dans tous les cas une
conception unitaire de l'homme en découle et il n'est pas sûr que la
psychanalyse, qui s'intéresse au sujet mais non à l'"homme", ait pu en
produire une critique adéquate. Comme nous le verrons, elle oppose à l'homme
son symptôme, le grain de sable qui grippe toute la mécanique, mais réussit
l'identification du premier au second via le concept de sujet. Nous y
reviendrons. On ne peut pas évoquer ici toutes les perspectives cliniques
qui, se réclamant de la psychiatrie, ont à chaque fois lié et livré la
clinique à des pratiques ou à des théories étrangères à l'"identité" et aux
intérêts du sujet. On pourrait seulement citer la perspective organiciste
qui, de l'examen neurologique à l'évaluation cognitiviste épuise
(apparemment sans s'en lasser) la conception fonctionnaliste d'un sujet
défini essentiellement comme sujet de la connaissance. La perspective
psychogénétique (Bleuler) est importante en ce qu'elle promeut pour la
première fois vraiment l'existence d'une causalité psychique parallèle à la
causalité organique, frayant ainsi la voie à la psychanalyse. La perspective
existentialo-phénoménologique, mise à l'honneur par un Jaspers, ou
différemment par un Binswanger, semble retrouver le sujet et une approche
clinique favorisant l'intuition et la compréhension. Or il faut voir comment
la théorie des discours (ou tout simplement de la parole) chez Lacan déboute
une intersubjectivité ne tenant pas compte de la radicale singularité du
sujet dès lors qu'il parle (liée en fait à une position d'abord structurale,
qu'elle s'illustre du schéma "L" ou du mathème du discours). Bref il ne faut
pas confondre la restauration (ou l'invention, dirons ses partisans) d'une
certaine subjectivité grâce à la phénoménologie, et la position du sujet de
l'inconscient tel que le conçoit la psychanalyse. Enfin que dire de la
perspective psycho-sociologique sinon qu'elle emprunte finalement beaucoup
au premier Lacan, celui qui épingla la fonction de l'Autre comme étant
fondamentale dans la constitution de tout lien social ? Mais la
psychothérapie institutionnelle, l'ethno-psychiatrie ou même
l'anti-psychiatrie n'aliènent-elles pas elles-mêmes la clinique (et donc le
sujet) aux pratiques sociales, alors que ces dernières mériteraient d'être
au contraire - et sont, de fait - mises à l'épreuve et interrogées par la
psychanalyse, cette fois en fonction du sujet ? Quoi qu'il en soit, il faut
noter le déclin apparemment irréversible de la clinique psychiatrique, du
moins dans la perspective thérapeutique qui justifiait originellement sa
pratique, si l'on considère que l'actuel traitement indifférencié de toute
pathologie au moyen des neuroleptiques - voir l'incroyable "Manuel
diagnostique et statistique des troubles mentaux" (D.S.M.) qui est la
nouvelle Bible des psychiatres américains - relève désormais de la
neurologie ou de la biologie (pharmaco-thérapie) beaucoup plus que de la
psychiatrie comme telle. On est parvenu à une inflation immaîtrisable
(folle, littéralement) des appellations nosographiques comme d'ailleurs des
hypothèses étiologiques (les fameux "facteurs multiples" !) due à une
cruelle absence de perspective structurale, c'est-à-dire de perspective
subjective, qui aboutit asymptotiquement à la négation de toute science :
l'idéal d'un individu par catégorie ! En effet les raisons de cette débâcle
sont elles-mêmes structurales : elles proviennent d'une confusion
caractéristique des concepts de sujet et d'individu au profit de ce dernier
exclusivement (en quoi la psychiatrie est bien contemporaine du capitalisme,
prolifération - en tous genres - oblige), ce qui confirme l'appartenance de
cette pratique au discours de la science en tant qu'il exclut le sujet de
l'acte ou le sujet parlant. La radicale subjectivité du sujet est ignorée,
le sujet disparaît sous l'individu nombré, étiqueté (il y aura bientôt,
statistiquement, autant de sortes de maladies que de malades, mais même à ce
stade, c'est la maladie qui déterminera le malade !) - jamais nommé.
Vient peut-être
le moment d'évoquer une autre clinique, quasiment parallèle à la psychiatrie
quand elle n'est pas imbriquée avec elle, une clinique qui n'oublie pas de
nommer le sujet - encore ne le laisse-t-elle pas parler ou se nommer
lui-même - : c'est la psychologie clinique moderne. On sait que la
psychologie revendique depuis bien longtemps son appartenance à la science,
malgré un certain éclectisme. Dès l'époque des idéologues au 18è siècle,
cette discipline se constitue à partir d'un double constat : d'une part la
nature de l'homme épuise la vérité de celui-ci (rejet de la théologie et de
la métaphysique), mais d'autre part l'homme ne fait pas seulement partie de
la nature. Il ne reste pas d'autre alternative que d'objectiver, autant que
possible et en tenant compte de ce paradoxe transmué en simple "difficulté",
théoriquement sinon effectivement surmontable, ce qui par principe s'y
oppose, soit le sujet lui-même. Pour l'essentiel cette démarche clinique
reste soumise au principe d'observation et à une certaine formalisation
discursive qui peut suffire, à la rigueur, pour la classer parmi les
sciences. Plus important encore que ce qu'elle revendique, il faut noter ce
que cette discipline refoule. Elle est amenée à oublier ce qui la cause,
comme ce qui cause (ce n'est pas ce qui "détermine", attention) les actes et
les comportements du sujet ainsi que ses écarts considérés comme
pathologiques : la part de souffrance et/ou de jouissance inadmissible qui
fait qu'un sujet est amené à se dire (et non se montrer), donc se révéler à
toute psychologie possible à partir seulement de ce qui ne "va pas" chez
lui. Bien que de facto elle parte de là, de ce point d'aphanisis du sujet
(dira Lacan), la psychologie fait semblant d'étudier l'improbable "psyché
humaine", une entité - un faktum empirico-philosophique plutôt - qu'il
faudrait d'abord connaître dans son fonctionnement pour comprendre ensuite
ses éventuelles altérations. La psychologie observe et teste maintenant les
conduites, les comportements, les évolutions là où la psychanalyse devra
interpréter les symptômes, c'est-à-dire d'abord écouter le sujet représenté
dans sa parole (comme si le sujet pouvait être ailleurs !). Au fond la thèse
la plus défendue car la plus nécessaire à la psychologie, c'est que le sujet
est une entité psycho-sociale aux prises avec des situations, dont on peut
étudier les conduites et évaluer leur degré de pathologie, mais toujours en
observant l'individu dans son "ensemble" (?). Cependant la notion de sujet
doit être maintenue si la psychologie clinique ne veut pas courir le risque
de perdre son ...objet propre, et devoir rendre à la médecine ce qu'elle eut
tant de mal à lui ravir. Il faut donc concilier cette spécificité avec la
volonté de faire science. Tel était le souci de P. Janet au début du siècle
qui le premier imposa l'expression de "psychologie clinique" et le projet
qu'elle recouvre : il s'agissait ouvertement d'étendre la compétence de la
"science psychologique" au domaine de la clinique, jusqu'ici chasse gardée
du corps médical. Mais aujourd'hui il est singulier de constater que les
psychiatres - ceux qui ne se contentent pas de prescrire - ont souvent
davantage recours aux entretiens, ménagent autrement le "sujet" que les
psychologues cliniciens eux-mêmes. Quoi qu'il en soit psychiatrie et
psychologie se rejoignent sur l'essentiel, "la même conception positiviste
qui les homogénise, au détriment de la seule cause hétérogène inventée par
la psychanalyse, la jouissance" . On ne voit pas non plus comment l'approche
phénoménologique pourrait déboucher sur ce concept. Un seul nom peut résumer
les rapports difficiles, en réalité conflictuels, de la psychanalyse
freudienne et de la psychologie clinique : celui de Lagache. Et une
ambition, un titre : L'unité de la psychologie (1949). M.-J. Sauret résume
très bien la perspective d'ensemble de Lagache: "Dans la logique de ce
dispositif, Lagache désigne comme objectifs pratiques de la méthode clinique
: conseiller, guérir, éduquer. Il n'ignorait pas que Freud avait stigmatisé
ces trois tâches comme impossibles : elles requièrent la décision du sujet
(auquel on s'adresse) sur cette cause [il s'agit du désir et de la
jouissance] qui échappe aux déterminations langagières" . Reprenant sur
Lagache : "les pratiques se répartiront sur ces trois axes : a) dynamique du
groupe, analyse institutionnelle, conseil, b) psychothérapies diverses, c)
techniques éducatives, théories de l'apprentissage et clinique cognitive" .
Bien entendu la psychanalyse fait partie des "psychothérapies diverses"
pouvant ou non être prescrites, le tout dépendant de la conjoncture et
surtout de la "personnalité" du patient. La psychanalyse comme étant un
épisode ou un chapitre annexé à la psychologie générale, voilà l'état de
fait où nous mène en l'espèce le discours de la science, appliqué au domaine
de la clinique. Bien sûr cette situation ne recouvre rien de réel, ni même
d'effectif, juste quelques velléités et tentatives vite avortées.
L'incompatibilité de la psychanalyse et de la psychologie doit être
considérée comme totale, du moins dans le sens où la seconde ne peut rien
apporter à la première sans la dénaturer, alors que l'inverse paraît
beaucoup plus inoffensif. De fait, à l'heure actuelle, il n'y a rien au
moins dans les concepts et peut-être dans les méthodes réelles de la
"psychologie clinique" qui n'ait été emprunté - certes filtré et affadi - à
la psychanalyse ; tout comme d'ailleurs dans la psychanalyse actuelle on ne
trouve quasiment rien, surtout chez les plus farouches adversaires de Lacan,
qui n'ait été "emprunté" au lacanisme à un moment ou à un autre de
l'évolution de la doctrine (cf. Lagache !) - soit cinquante années
d'"avant-garde".
La première
chose à rappeler, concernant la clinique psychanalytique, c'est qu'elle
décomplète essentiellement la psychologie en refusant toute conception
unitaire du sujet, soit à la manière scientiste réduisant le sujet à
l'objet, soit à la manière philosophique survalorisant et universalisant ce
même sujet. Par ailleurs, que la psychanalyse ait été littéralement inventée
par des patientes hystériques, par leur parole singulière et non par le
regard objectivé du savant démontre que cette nouvelle discipline se situe
dans les failles et les insuffisances mêmes du discours de la science,
médical, psychiatrique et même celui des sciences humaines en général. La
caractéristique du discours de l'analyste - venons-y enfin -, ou le génie
particulier de Freud, est justement de ne pas faire le maître (S1) en
rejetant les méthodes basées sur l'hypnose et la suggestion, de ne pas se
contenter du savoir déjà acquis (S2) en se faisant chercheur et découvreur
de vérité, enfin de ne pas tout miser sur un sujet ($) dont la substance
n'aurait pas de mystère - sa démarche est plutôt de rechercher la cause de
l'acte (de parole) dans le désir et la jouissance perdue (a). Ainsi - partie
gauche du mathème, place de l'analyste - Freud place le manque (a) aux
commandes au nom d'une vérité qu'il a nommé l'inconscient (S2), permettant
d'agir - partie droite, place de l'analysant - sur le sujet ($) qui ouvrant
ce savoir inconscient est à même de produire les signifiants maîtres (S1)
refoulés. En psychanalyse le sujet de la science réapparaît, non pour être
idolâtré comme une interprétation hâtive (herméneutique, justement, donc
philosophique) pourrait le faire croire, mais pour être analysé : le sujet
de la science est celui sur qui "opère" la psychanalyse, disait Lacan. Au
fond, il s'agit de l'analysant, c'est lui la science ; en ce sens, et en ce
sens seulement, on peut dire que le sujet de la science est le sujet de la
clinique. Mais le véritable agent de la clinique psychanalytique, c'est
l'objet 'a' que doit "rendre" (au sens où l'on dit qu'une image peut
"rendre" la réalité) la présence du psychanalyste. L'analyse s'intéresse à
ce qui, du sujet, est irreprésentable par le signifiant, même si le but de
la "thérapeutique" est bien de provoquer par la parole une subjectivation
d'où l'on puisse attendre une renaissance du désir. Quant à savoir si
l'analyse est ou n'est pas, est d'autant plus ou d'autant moins une science
qu'elle tient compte dans son calcul et dans sa logique de ce reste
inassimilable au savoir, il est difficile de trancher dès lors que nous
sommes dans une logique de décomplétude (c'est la finitude analytique) et
non de progrès indéfini des connaissances. La critique adressée à cet égard
à la psychanalyse par les instances scientifiques classiques paraît
insignifiante, surtout lorsqu'elle émane de la psychologie clinique
elle-même. L'argument bien connu consiste à dévaloriser la teneur
scientifique d'une observation dès lors que l'agent, en l'occurrence
l'analyste, intervient "subjectivement" avec son propre inconscient. Ici la
critique se dévalorise elle-même en commettant le plus grave des contresens
: placer le sujet psychanalyste au cœur d'un processus supposément
thérapeutique, en idéalisant ce sujet de façon aberrante et contraire à
l'esprit freudien. Car faut-il le rappeler : si le psychanalyste agit,
opère, intervient, c'est d'abord en tant que présence corporelle (corps
parlant, bien sûr) et non parole abstraite (grand "Autre" symbolique), non
en tant que sujet mais en tant qu'objet 'a'.
On peut sans
doute résumer l'esprit de la clinique analytique en disant qu'il s'agit
avant tout d'une clinique de l'acte. Cela se comprend par les circonstances
mêmes qui présidèrent à la naissance de la méthode psychanalytique, dont
nous avons dit qu'elle émanait directement du sujet de l'inconscient -
qu'emblématise la première patiente - dans un acte de parole. "Ce n'est pas
son âme (sa psyché) perdue devant la science que Freud restaure au sujet :
mais sa parole" . Le sujet est à situer, non seulement dans ce qu'il dit,
mais surtout dans ce qu'il ne dit pas, dans ce qui oppose résistance à la
thérapeutique : cela prouve bien a contrario que cette pratique vise au
travail et à l'affirmation rebelle d'une singularité. Mais on peut aussi
expliquer cette clinique par les fondements métapsychologiques de la théorie
freudienne que nous réduirons à deux principes, dont l'un touche à la
détermination et l'autre à la cause, ce qui les suppose disjointes. Pour le
statut de la détermination, rappelons ici avec M.-J. Sauret : "Il y a chez
Freud une démarche constante qui consiste à doter les phénomènes psychiques
non pas tant d'un substratum anatomique mais prioritairement d'une
organisation spatiale qui participe d'une structure de langage" . On n'est
pas loin, finalement, de "l'inconscient structuré comme un langage" de
Lacan. Mais le statut de la cause est bien différent : Freud le cherche et
le trouve du côté de la trop grande valeur affective de certaines
représentations, donc du côté du sexuel qui fait retour par exemple dans les
symptômes. Mais la cause de toute pathologie doit être précisée. Ce n'est
pas le sexuel ou la pulsion en soit qui est en "cause", mais certains types
de disjonction nécessaires pour éviter l'envahissement par la jouissance,
tels que le refoulement, le déni, le rejet. Au fond la cause tient dans le
refoulement, le fait de dissocier une représentation d'une charge sexuelle
insupportable. De ce point de vue on comprend que l'acte est le pendant de
la cause : il rétablit par la parole un signifiant pouvant se charger d'une
certaine valeur de jouissance (un certain savoir) qui conditionne la valeur
de vérité de l'acte. De ce point de vue encore, l'acte est le contraire du
fantasme en tant que celui-ci détermine seulement l'ordinaire des rapports
du signifiant et de la jouissance pour un sujet. Lorsque le fantasme ne
suffit plus à contenir la jouissance, le symptôme apparaît. Ce que l'on veut
noter ici pour finir est le caractère hybride de l'acte, comme moment de
rencontre (et non de superposition comme le symptôme ou de recouvrement
comme le fantasme) de ces deux instances apparemment contraires que sont le
signifiant et la jouissance. L'acte de parole, à la fois concret, corporel
et signifiant, emporte avec lui son énigme au même titre que le sujet qu'il
manifeste. Comme le dit Sauret, "l'acte est, sur la chaîne des
déterminations, solution de continuité : c'est le maillon manquant qui
équivaut au sujet" .
Maintenant si la
clinique analytique s'intéresse à la cause et à l'acte, posons une nouvelle
fois la question : quel est à ce titre son rapport à la science ? On a tenté
d'établir que l'acte, corrélativement avec la cause, était une sorte de
"contact" avec le réel - sans qu'il faille dire que le sujet s'y "réalise".
Quelle discipline peut défier l'impuissance du langage conceptualisé et
codifié de la science à toucher au réel ? Réponse de Lacan : la logique. La
philosophie et la science étant incapables de penser l'acte, seule la
logique comme "science du réel" peut en tenir compte dans ses calculs (plus
tard Lacan essaiera plutôt de le montrer à travers la topologie). Mais, nous
le verrons, la logique lacanienne n'est pas ordinaire en tant qu'elle reste,
malgré tout, la logique de la psychanalyse. Et puisqu'à cette logique
analytique se trouve liée une éthique, présentée fatalement comme une
éthique de l'acte, ne faut-il pas y voir encore et surtout l'éthique de
l'acte psychanalytique, l'éthique de la psychanalyse ? Plus généralement,
l'acte est-il d'abord l'acte du sujet en tant que tel, c'est-à-dire du sujet
de l'inconscient, ou bien idéalement l'acte du psychanalyste ? Et l'on peut
se poser la même question à propos d'un concept vraiment fondamental, un
concept qui, assez curieusement, n'a peut-être jamais été sérieusement
interrogé par la psychanalyse : l'analyse elle-même ! Qu'est-ce que
l'"analyse" ? Qu'est-ce que la "clinique analytique" ? Et qu'est-ce que la
"théorie" (de la) clinique, en tant que clinique ? Que veulent dire ces mots
quand on prend le parti, non d'abord du sujet ni même de la psychanalyse (ce
qui est justifié localement) mais plutôt du réel comme cause ? Nous semblons
revenus au point de départ.
Prenons un
nouveau départ en effet en tentant d'infléchir d'emblée la signification de
ces termes en leur accollant par exemple de nouveaux préfixes. Nous nous
appuierons cette fois sur les travaux de Serge Valdinoci, lequel a travaillé
le concept de clinique dans son ouvrage Vers une méthode d'europanalyse
. Dans cette théorie la psychanalyse est donc remplacée par une
"europanalyse" (soit une analyse dans l'interne), et si la clinique est
conservée c'est pour donner "lieu" à une inclinaison qui correspond moins à
une position du sujet qu'à une "posture" humaine, comme c'est le cas aussi
chez François Laruelle dans un contexte différent. Il s'agit d'invertir en
général, plus que de convertir à la manière de l'hystérique que n'a jamais
cessé d'être au fond la psychanalyse ; en l'occurrence inverser la clinique
subjective de l'acte en une clinique humaine du tact. Valdinoci postule un
minimal de pensée qu'il appelle la pensée endoceptive, ou pensée noire, ou
encore pensée première qui se caractérise comme étant non-position mais
plutôt inclinaison. "Contre la pathologie et la crise de la pensée seconde
au sens philosophico-historique, la pensée première (...) se déprend de
toute conscience de soi et adopte une posture, un "être-en-position"
clinique " . "Clinique" veut dire en l'occurrence qu'elle - la pensée
première - "ausculte" la pensée sous son espèce seconde en elle-même, ou
encore qu'elle "s'ausculte comme Autre (philosophique) en l'Un d'homme" . Le
principe d'analyse réside justement dans cette possibilité en général de
l'Autre-en-Un, elle est analyse de "crise" ou de séparation de la pensée
d'avec l'homme ; tandis que le principe de clinique réside plus précisément
dans l'autoauscultation, ou torsion de soi, ou encore catharsis de la pensée
en tant qu'elle s'apparaît sous sa forme philosophique. Il ne s'agit surtout
pas d'une clinique naïve autopratiquée à même les énergies du corps, dans un
esprit reichien par exemple. Cette clinique a une chance d'intégrer la
psychanalyse dès lors au contraire qu'elle se pratique à même le langage, à
condition que le statut de celui-ci soit à son tour réformé, inversé ou
"tordu" de telle sorte que la description représentationnelle rejoigne une
inscription préalable. D'où une méthode dite de
"description-en-inscription", ou méthode en zigzag, chargée d'effectuer un
passage dans la limite par opposition au passage à la limite utilisé
habituellement en philosophie. La visualisation de la torsion fait
apparaître deux lignes qui constituent les deux principaux repères de la
clinique, une ligne dite de réintégralisation (soit l'autoauscultation dont
on a déjà parlé, effectuée d'après l'Autre en soi) et une autre dite
d'intégralisation pure (simplement en soi), la première relevant également
de droit de la seconde, il faut le mentionner. La clinique réintégralisante,
confrontée à l'Autre philosophique, se manifeste comme rétorsion,
précisément des distorsions philosophiques. Au contraire la clinique
d'intégralisation pure est torsion opportune, induction analytique sans
réduction de "tors" (sinon celui de la réintégralisation elle-même, dans un
certain sens). L'avantage de cette clinique europanalytique est de laisser
littéralement sur place, de dédaigner le principe d'introduction minant la
philosophie (elle n'en finit pas de s'introduire, on le sait bien, et de
s'auto-a-percevoir, suivant donc le paradigme de la perception, ici dépassé
par Valdinoci) pour oser partir directement de l'interne, de sorte que
l'endoception soit générale et absolue. Comparée à la clinique
réintégralisante, "cette méthode sans les limites du philosophique en
général relève d'une clinique son seulement première et endoceptive, mais
également générale" . Il faut comprendre que sans les limites du
philosophique, l'Autre devient lui-même un Autre général (non
philosophique), qualifié de "milieu illimité d'univers" soit un niveau ou
une puissance d'immanence encore plus élevée que celle que l'on peut opposer
au philosophique. Une première remarque s'impose, justement à ce niveau là :
S. Valdinoci fait-il de ce milieu, de cet interne d'univers, bref de cet
Autre général l'instance dernière du réel ? Si oui on ne voit pas comment il
pourrait rejoindre la problématique laruellienne du Réel-Un. Sinon - dans le
doute - il faut poursuivre encore un peu avec lui cette
inscription/description.
Il s'agit
maintenant de découvrir la structure originelle de la torsion produisant les
deux lignes, une structure dite d'"effondrement" en le réel invisible.
Considérant la pensée du XXè siècle, par exemple, Valdinoci distingue trois
moments du basculement du visible vers l'invisible, de la pensée extérieure
à la pensée endoceptive ; contentons-nous de les nommer dans le sens de la
plus grande internalisation : xénoception, nociception et exoception. Mais
ceci concerne seulement la réintégralisation ; à ces trois points
correspondent rigoureusement trois autres dans l'internalisation, de telle
sorte qu'au plus éloigné de l'effondrement radical sur l'une de ces lignes
répond le plus proche sur l'autre. Ainsi, pour les nommer à nouveau dans
l'ordre, intéroception, proprioception et déception sont les points d'appui
rétorsionnels et intégralisants d'une autoauscultation clinique complète.
Concrètement, dans le langage, la clinique applique ou plutôt s'implique
comme redescription intégralisante (par exemple de thèses philosophiques),
mais s'enlevant toujours en un enfoncement inscriptif parallèle et plus
proche du réel. "Par le biais d'un langage détranscendantalisé et employé,
c'est-à-dire investi par l'interne de pensée, les redescriptions - une fois
corrigées suffisamment - s'alignent sur les inscriptions" . Le concept ici
spécifique d'un langage "employé" permet d'éviter les "ruptures"
épistémologiques, les procédés de renversement et de déplacement chers à la
philosophie au profit d'une méthode d'inflexion continuée qui, avec le
principe d'inclinaison, fait toute l'essence de la clinique. A ce propos
Valdinoci parle volontiers de "science vive" ou de "préscience", qui n'est
autre que cette inclinaison (mise en clinique - ce n'est plus tout à fait le
"couchage" ou l'alitement correspondant au sens préhistorique du mot
clinique !) des représentations philosophiques (psychanalyse incluse, cela
va de soi). Si l'on garde l'appellation de science (quoiqu'en l'espèce
"théorie" et "clinique" conviennent mieux, selon nous), c'est uniquement
comme science du réel - interne et non spatialisé ou objectivé - incluant
seulement une ligne d'objectivité qui est justement la double ligne clinique
précédemment décrite. "Cette prescience est expérimentation d'homme, depuis
l'Autre général d'univers, mais en épaisseur d'homme" écrit S. Valdinoci.
Alors, clinique d'homme contre clinique du sujet ? Europanalyse contre
psychanalyse ? L'auteur oppose en l'occurrence la prescience à ce qu'il
appelle la "volonté de savoir" de la psychanalyse, la fonction
d'infiltration du langage (par la pensée noire) à sa fonction de filtre
refoulant dans la psychanalyse, etc. On ne peut pas ici mener ni même peser
les arguments d'un débat qui promet d'être riche et compliqué. En soi, il
n'y a pas lieu de s'effaroucher d'une pensée qui s'affirme "en l'interne" et
qui prétend renouveler le sens du précepte socratique de la connaissance de
soi, cette fois sur le mode de l'endoception qui par le fait est un concept
neuf ; ni s'inquiéter qu'on puisse identifier cette théorie à une clinique,
et cette même clinique à une mystique. La question pour nous est plutôt de
savoir si cette théorie n'est pas plus proche qu'elle ne le prétend, sinon
de la psychanalyse, du moins de ses fondements et présupposés analytiques
avec des effets en retour possible. Pour le dire d'une manière simplifiée à
l'extrême, l'ambiguïté théorique majeure reste celle-ci : l'interne réel
est-il finalement l'Autre ou l'Un ? Cela ne paraît finalement pas clair, car
même si la définition du réel-homme ou réel interne renvoie plutôt à l'Un,
les principes d'inclinaison et d'analyse paraissent surdéterminants par
rapport au réel lui-même, qui semble toujours devoir être "introduit" -
alors que théoriquement c'est à partir de lui que toute introduction (y
compris en lui) doit pouvoir se faire.