- D'après une lecture de :
- Alain Juranville, Lacan et
la philosophie, Paris, Puf, 1984.
Celui qui tient un discours le
fait, de toute évidence, pour répondre à une question qu'il se pose ou pour
apporter une solution à un problème. Il y a un problème lorsque croyances et
certitudes défaillent devant le réel. Historiquement - car c'est l'ère
historique elle-même - on peut dire que le discours est causé par un
symptôme social qui a pour nom Ecriture, et qui témoigne que quelque chose
cloche, quelque chose s'est déchiré dans la (fausse) harmonie du monde
traditionnel, ne serait-ce que la séparation critique des discours et des
groupes sociaux qui les supportent. Cela se traduit par une question,
portant non directement sur le réel ni même sur le symptôme en soi
(l'écriture), mais plutôt sur l'être ou mieux encore sur l'être-un de ce qui
est, soit le fantasme d'une unité retrouvée. C'est à la fois parce que la
question n'existe que comme langage et parce que le langage est ce qui fait
croire à l'être-un du réel, que la question sur l'être programme a priori la
seule réponse possible : l'être et le langage, le questionné et le
questionnant constituent la réponse elle-même sous la forme élaborée mais
très aporétique du discours philosophique. Autrement dit, la réponse de la
philosophie à la question soulevée par le problème du réel, la réponse à la
question de l'être, c'est la pérennité de la question. Le refus de conclure
caractérise la philosophie. La vérité ne saurait être proposée partiellement
car elle doit être préservée et gardée comme l'enjeu absolu de la question,
de la question de l'être. Naturellement il est d'autres discours, refoulant
plus ou moins ou différemment le problème de la vérité au profit de la
question, mais la philosophie est le discours princeps, celui qui ouvre avec
son questionnement la possibilité d'autres questions et d'autres réponses.
Si la question est toujours
formulée dans l'élément du langage et par le discours, rappelons-nous que
son motif ou sa cause n'appartient pas au langage mais directement au réel
(c'est le "problème", la déchirure ou l'écriture), ce qui veut dire que,
malgré la philosophie, la question dans sa vérité n'est pas la question de
l'être mais la question du sujet. La vérité de la question de l'être, c'est
ce qui apparaît toujours comme le problème de l'Un (ou du non-Un) pour un
sujet dans l'écriture. Toute question, en tant que telle, en tant qu'elle ne
fait pas cercle avec sa réponse, est d'emblée subjective. La question tout
court, c'est toujours "pourquoi moi ?". De même "qui suis-je" (question
antérieure à toute philosophie) prime évidemment sur "que suis-je ?". De
sorte que le discours, causé par la première mais articulant plutôt la
seconde de ces questions, fait preuve d'une constante impuissance au regard
du sujet ; impuissance à le concerner et à le toucher vraiment puisque son
but est seulement de convaincre, sa méthode limitée à la "séduction" de
celui qui utilise en l'autre cela seul qui ne demande qu'à être séduit,
c'est-à-dire imité, et ne saurait par là même désirer changer. -
Apparemment, il en va tout autrement dans le discours analytique qui fait
littéralement "éclater" la question philosophique. Celle-ci "est dans
l'inconscient une mise en question" précise Lacan, soit encore "la mise en
question du sujet dans son existence" par la structure quadripartite du
signifiant. La philosophie rabat le sujet sur l'être (un être scellé à
l'imaginaire du discours), tandis que la psychanalyse interroge l'être comme
sujet. Reste à savoir comment ce sujet, dans la théorie de Lacan, se
confronte au problème de l'écriture (la lettre, pour lui) et du réel
(l'impossible, corrélativement).
Pour Lacan, il n'y a pas de
sujet du discours si celui-ci n'est pas seulement l'acte individuel de
parole (ce qu'il est aussi, bien sûr) mais une structure existentiale
propre, elle-même susceptible de différentiation (cf. la théorie des "quatre
discours"). Le discours étant alors le lieu des identifications imaginaires,
il ne peut servir de repère qu'à un sujet supposé savoir, un semblant de
sujet répondant à un discours du semblant ; en revanche il y a un sujet de
la parole, puis un sujet de l'écriture comme "écriture parlante" (A.
Juranville) dans la sublimation. Il semblerait au contraire que le sujet de
la philosophie s'identifie plus aisément au sujet du discours. Or cela
s'avère également inexact. En effet la vérité du sujet de la philosophie
n'est pas le discours mais la théorie. Un philosophe, Jean-Luc Nancy,
l'avoue lui-même : "La théorie - c'est-à-dire le sujet - a toujours consisté
à se poser comme la pensée de l'abîme ouvert entre l'acte de la pensée et le
discours de la pensée" (Ego Sum). Pour parler en langage lacanien,
on dira qu'elle assume, entretient et par là résout la différence entre réel
et symbolique dans une nouvelle consistance "imaginaire", non spéculaire
mais idéelle ou "fictionnelle", située "théoriquement" au-delà de
l'effectivité du discours. La théorie comme le lieu - ou plutôt le
nœud - de cette disjonction
inclusive entre réel et symbolique représente ainsi
l'éminence du sujet mais aussi la vérité du discours philosophique. Au fond
il ne s'agit pas autre chose que de l'éminence de la différence, ou de la
décision. Et ce qui vaut ici pour la philosophie vaut à l'identique pour la
psychanalyse. Là encore il faut distinguer entre le discours analytique,
lui-même symptôme social, donc par rapport au sujet faisant à la fois
refoulement et retour du refoulé, et l'acte analytique (la "psychanalyse")
promouvant cette fois un savoir et une jouissance du sujet. Naturellement
discours et acte ne vont pas l'un sans l'autre, c'est pourquoi le terme de
théorie est avancé pour désigner le lien analytique dans son ensemble et la
question du sujet. Rappelons que la théorie analytique pose comme condition
de la question et du discours l'existence d'une faille dans la jouissance.
Mais ceci ci est conforme à la philosophie : il y a un problème, un manque
initial et c'est pourquoi la pensée questionne l'être-un de l'étant, soit la
plénitude. A travers le déploiement du discours, principalement le discours
analytique, elle parvient à un savoir lui-même faillé, un savoir inconscient
mais dont on jouit sûrement. Or il n'est pas sûr que l'acte en tant que tel,
plus exactement la jouissance au savoir auquel conduit cet acte, ne puisse
théoriquement être émancipé du discours. Car même si le discours est
effectivement incontournable pour l'être parlant, il n'en demeure pas moins
que le savoir (caractérisé comme inconscient, ou plus radicalement comme
immanent) ne doit pas sa consistance au discours, à la logique, au
symbolique, au mythe, etc. (toutes choses ne pouvant conduire au mieux qu'à
un savoir spéculatif) mais uniquement au sujet. Un sujet que, naturellement,
il s'agit de définir par rapport au réel et non par rapport au symbolique
comme le fait Lacan.
Venons-en justement à la
structure du discours selon Lacan, puisque c'est de la structure dont il
part, et à ses quatre éléments constitutifs : l'autre, l'agent, la vérité et
la production. Eléments qui correspondent à des places possibles pour une
énonciation, et sur lesquels par conséquent glissent, en fonction de chaque
discours, les termes d'une structure signifiante constituée par le sujet, le
plus-de-jouir (l'objet 'a'), le savoir et le signifiant maître (S1). C'est
bien parce que cette structure s'adosse à la possibilité d'une parole
sublimante (et donc chaque discours à une forme de sublimation) que le sujet
peut s'inscrire dans un discours, alors même qu'il n'y a pas, comme nous
l'avons vu, de "sujet du discours" et que l'articulation signifiante propre
au discours n'est pas exactement celle de la parole. - L'autre est d'abord
celui qui questionne et donc celui à qui est adressée la réponse. Sa place
est théoriquement celle du "sujet", sujet barré auquel le savoir manque.
Celui qui tient le discours est l'agent : il ne jouit que l'objet 'a'. La
vérité se détermine comme position du signifiant, la thèse du discours où
est donc déposé le savoir (S2). Enfin ce que Lacan appelle la production
n'est pas autre chose que l'effet produit en l'autre. C'est ce dernier
terme, finalement, qui est signifiant (S1). Rappelons qu'aucun savoir absolu
ne peut exister à la place de la vérité, hors monde, puisqu'un savoir qui se
saurait - spéculatif - ne serait plus signifiant. Reste donc le savoir comme
inconscient. D'où l'échec relatif de tout discours, marqué selon Lacan par
une impossibilité et une impuissance : impossible de prévoir (contrairement
à la prétention de tout savoir qui se saurait) le surgissement de la
question elle-même puisque celle-ci dépend de l'autre ; impuissant par
ailleurs est le discours à concilier ce qui est signifiant pour l'agent (sa
vérité) et l'effet produit en l'autre, contradiction que Lacan nomme "la
barrière de la jouissance, à s'y différencier comme disjonction, toujours la
même, de sa production à sa vérité" (Radiophonie). - Nous déduisons
l'existence des "quatre discours" en fonction de la simple rotation des
termes par rapport aux places. Soulignons particulièrement les déplacements
du sujet, le sujet barré de la castration, ainsi que le statut de la vérité.
Dans le "discours du maître", le plus arbitraire de tous, le sujet est à la
place de la vérité : c'est l'illusion par excellence d'une vérité totale où
penser et être, sujet et vérité sont le "même" ; où le sujet se croit
identique à son propre signifiant, le signifiant-maître qu'il énonce. Le
discours universitaire, quant à lui, condamne le sujet au désespoir de la
non-maîtrise et au bagne de la production ; certes le professeur "sait" et
l'élève ne sait pas, mais la maîtrise, soit la vérité de ce savoir et sa
vraie jouissance n'appartiennent qu' aux "grands auteurs" à travers leurs
textes. L'impuissance de ce discours "c'est la béance où s'engouffre le
sujet de devoir supposer un auteur au savoir" (Lacan, Radiophonie). Le désir
de savoir caractérise, dans une troisième structuration, le discours de
l'hystérique. Seulement ici le sujet se confond avec l'agent et la vérité
avec l'objet 'a' ; le signifiant-maître y est forclos, disparaissant à la
place de l'autre comme "sujet supposé savoir", aimé et idéalisé. De ce lieu
ne peut donc surgir qu'une question vicieuse, compulsive, où se concentrent
tous les "a priori" de la philosophie. Son désir de savoir n'est pas un vrai
désir et son savoir est tout le contraire de la jouissance : il apparaît
toujours fragmentaire et absurde à la place de la production, tandis que la
jouissance, elle, est absolument barrée. Au contraire, le discours de
l'analyste donne un objet au désir : le plus-de-jouir représenté par l'agent
(l'analyste). Le signifiant-maître est ce qui doit être simplement produit
(place de la production) pour que le savoir soit signifiant et posé comme
tel (place de la vérité). Quant au sujet il reste en l'autre, où il pose la
question. Pour le discours analytique, il y a une vérité partielle qui est
celle du savoir inconscient. - Pourtant ce discours analytique connaît la
même impuissance que les trois précédents à assurer la jouissance au savoir.
Comme discours, il ne le peut pas ; il peut simplement faire entrer l'autre
dans le processus sublimatoire où l'autre n'est plus seulement, in
abstracto, sujet d'une chaîne signifiante mais analysant confronté au
travail nécessaire du deuil. Deuil du savoir qui se saurait, effectué dans
le transfert par un retour provisoire à la structure du discours de
l'hystérique. Il n'empêche que le sujet ne peut éprouver seul la vérité de
son savoir : il y faut la production du signifiant-maître par l'analyste ;
et bien qu'en théorie le savoir inconscient en lui-même ne manque de rien
(sinon de se savoir lui-même), bien qu'il n'y a pas de vrai désir de savoir,
on doit pourtant conclure qu'il n'y a pas pour Lacan de jouissance absolue
au savoir. Car pas plus que le discours analytique n'échappe aux liens
structuraux conservés avec les autres discours, cette jouissance au savoir,
dite "Autre jouissance", ne parvient par à se désaliéner de la jouissance
phallique simplement parce qu'elle la suppose a priori.
Le sujet, le savoir, la
jouissance, tous ces termes essentiels de Lacan connaissent finalement la
même "faillite" pour être avant tout les résultats de processus aliénants.
Et le discours analytique, le discours de Lacan, ne se délivre pratiquement
jamais des effets du discours de l'hystérique avec lequel il fait cercle.
Qu'on ne s'y trompe pas : si l'on évoque un "absolu" de la jouissance, c'est
moins pour contredire l'idée d'un savoir inconscient que pour relativiser,
d'une façon générale, l'attache du savoir à la production aliénante du
discours (identifié globalement à la "philosophie"). Bien entendu il ne
s'agit pas de promouvoir un savoir sur la jouissance qui ne manquerait pas
de confondre savoir et discours, et assurerait au sujet la maîtrise d'un
discours sur la jouissance. Cette position typiquement perverse
n'est articulable qu'au discours du maître. Il s'agit bien au contraire, via
l'instance de la "théorie" et de son sujet, comme nous l'avons suggéré, de
poser la jouissance dans une antériorité réelle par rapport à toute
structuration discursive ; non parce que la jouissance serait le seul "réel"
(là encore le risque de perversion affleure), mais parce qu'elle dépend
unilatéralement du réel. Le discours théorique nommant cette jouissance
soumise au seul réel, en tant que discours lui-même radicalement mineur, se
présente aussi bien comme une théorie unifiée (et bien sûr non
totalisante, non cumulative, bref non universitaire) des théories
philosophiques et psychanalytiques du sujet.