- D'après une lecture de
:
- Catherine Clément,
Vies et légendes de Jacques Lacan, Paris, Le livre de poche, 1981
- Alain Didier-Weill,
“Bénir, Maudire ou mi-dire Lacan ?”, in Esquisses psychanalytiques
n°15, 1991
- Anne Levallois, “L’Ecole
de Lacan”, in Retour à Lacan ?, Paris, Fayard
-
Depuis sa fondation la psychanalyse n’a d’existence sociale
qu’en s’appuyant concrètement sur un réel, un lieu nécessaire à sa
transmission qu’on appelle une Ecole. Ce terme n’est pas anodin puisqu’il
suppose l’existence d’un maître fondateur et une fonction de directeur
remplie en général par le même. Lacan fonda et dirigea sa propre Ecole et
l’on peut dire que l’“histoire” qui en découle, avec ses rebondissements et
ses crises, donne toute sa dimension réelle au “sujet” de la psychanalyse.
L’Ecole, fondée par un sujet, ne peut en même temps qu’être un lieu
d’exclusion pour le sujet. Plus exactement nous dirons que l’Ecole et le
sujet entretiennent un rapport symptômal : par exemple Lacan est le
symptôme de son Ecole, l’Ecole Freudienne de Paris, comme celle-ci est à son
tour le symptôme de Lacan. Mais fondamentalement ce type de rapport, symptômal, analytique lui-même, incluant ici une dimension politique reste
surdéterminé par le transfert qui est une notion immédiatement clinique —
disons plutôt théorique et clinique — : c’est ce qu’il faudra
montrer.
Avant d’expliquer le fonctionnement transférentiel de l’école
psychanalytique, penchons-nous sur la situation paradoxale du maître
fondateur en tant qu’exclu. La vie et l’œuvre de Lacan illustrent à elles
seules une théorie de l’exclusion du sujet. Tout commence en fait, du point
de vue de la doctrine, avec la fameuse “division du sujet”, illustrée chez
Freud par le regard de l’enfant découvrant le manque de pénis de la mère,
manque dont l’autre nom est le phallus. Tout finit avec la topologie
lacanienne où se suivent figures et structures toujours dépendantes d’un
“trou” et cela jusqu’au triple trou du nœud borroméen. Pourtant, dans ce
dernier cas, se pose la question de l’Un à savoir le rond de ficelle qui,
coupé, permet de libérer les autres ronds. “Y a d’l'Un”, disait Lacan. La
formule concerne le sujet qui, dans sa fonction de coupure (en topologie),
n’existe vraiment qu’en tant qu’Autre. C’est alors ce qui finit par se
produire pour Lacan lui-même. Rejeté une première fois de l’I.P.A., il se
tient lui-même ensuite en position d’exclu au sein de la communauté
analytique, bien qu’il tende parallèlement à en devenir le centre grâce à
son enseignement. Mais “pour être Autre enfin”, il fallait qu’il tranche le
lien par lui institué, il fallait qu’il dissolve son Ecole. “Qu’il suffise
d’un qui s’en aille pour que tous soient libres, c’est, dans mon nœud
borroméen, vrai de chacun, il faut que ce soit moi dans mon Ecole" (Lacan).
On voit que division, scission, exclusion (voire forclusion) et dissolution
en réalité ne font qu’Un — l’Un qui est l’Autre exclu, chez Lacan. Il est
certain que Lacan, comme “pas-un”, pourrait-on dire, a lié sa théorie à son
sort. Il est donc paradoxal et sans doute injustifié de prétendre, comme
Catherine Clément, garder Lacan (le souvenir, l’homme) tout en se gardant de
la théorie. Cet auteur distingue résolument en Lacan le prophète
(théoricien) et le “shaman” (plus ou moins poète), au point que dans sa
parousie “le geste de dissolution de janvier 1980 était moins un geste de
prophète qu’une fidélité à la solitude du shaman" (p. 200). Catherine
Clément est obligée de placer le shaman au-delà du psychanalyste, toujours
complice du maître en ceci qu’il rend ineffaçable la dette transférentielle,
la transformant en asservissement. Tour à tour analyste, maître d’Ecole,
Lacan tient aussi le rôle de l’hystérique provocant ses auditeurs lors des
séminaires, et enfin celui de l’universitaire participant à la sédimentation
de la culture. Tout ceci forme le prophète, plus ou moins dérisoire. Mais
“c’est le shaman seul qui devient poète”. Comment ne pas voir que l’on nous
parle ici d’un “Autre” Lacan, rien d’autre en fait qu’un Lacan imaginaire,
disons au mieux un Lacan …aimé. Enfin l’image finale embrase le tout :
“C’est la part du phénix en lui qui est l’inspiration”. Pourquoi le phénix ?
Car tel l’oiseau de feu, “il finit, comme il est logique, par allumer
lui-même le bûcher de ses propres excréments” — tout ceci pour renaître,
naturellement. Il n’est pas sûr que pareille mystique ou pareille poétique
de l’exclusion — d’un sujet évaporé et renaissant, au désir éternel — rende
compte de l’intervention de Lacan dans le présent, qui est d’abord le
présent de la psychanalyse.
Il nous faut revenir plus précisément au présent de l’acte
analytique, et voir comment la fondation de l’Ecole se veut au service de
cet acte et en découle directement. “Le psychanalyste, dit Lacan, a horreur
de son acte. C’est au point qu’il le nie, et dénie — et maudit celui qui le
lui rappelle, Jacques Lacan, pour ne pas le nommer”. Cet acte essentiel
consiste, rappelons-le, à “s’autoriser de soi-même” à la fois dans la
décision de pratiquer et dans la pratique psychanalytique elle-même.
Qu’est-ce qu’il y a de si horrible dans cet acte au point que certains
analystes voudraient l’éviter en le convertissant en acte d’obéissance ?
Rien d’autre que la castration symbolique, ce point d’où le réel troue le
symbolique et d’où ek-siste le désir de l’analyste, comme d’ailleurs celui
de l’analysant, si bien que l’acte de s’autoriser s’articule d’une question
: “comment savoir si je suis fidèle à moi-même, à ce qui est advenu dans mon
analyse, quand je dis être devenu analyste ?" (Alain Didier-Weill). Or
l’obsession de celui qui recule devant l’acte, qui lui préfère l’obéissance
à une règle (celle de l’I.P.A., en l’occurrence), n’est pas tant la fidélité
au réel de l’analyse que la fidélité prétendue à Freud. Concernant les
conventions de la pratique analytique, initiées par Freud mais non imposées
par lui, cela revient à pervertir des énoncés symboliques en énoncés
surmoïques où le “moi” de l’analyste peut trouver une assurance à bon marché
à défaut d’une vraie “autorisation”. A. Didier-Weill écrit à ce sujet :
“l’énoncé surmoïque se spécifie d’être proféré par un Autre qui, n’étant pas
divisé, ne renvoyant à aucun trou, à aucune énonciation, est tout entier
réductible à son énoncé" (id.). Celui qui obéit au lieu de s’autoriser,
pérennisant et pervertissant ainsi l’amour de transfert, reçoit en retour ce
message imaginaire de Freud : “Puisque tu ne me trompes pas, sache
que tu ne te trompes pas" (id.). Aucune justification, aucune
autorisation subjective ne vaudrait mieux que cet accès direct à l’être de
Freud par l’amour de Freud — ce que signifierait, selon Lacan, l’obéissance
à la règle institutionnelle. Il suffit alors de désobéir, non à Freud
lui-même (puisqu’il n’a rien imposé), mais à ceux qui aiment et bénissent
Freud au point de fixer pour lui, (d’)après lui, sa règle, pour être
“maudit” et déclaré hérétique. C’est bien ce qui est arrivé à Lacan en 1953.
Or il semble que, passant du freudisme au lacanisme, l’histoire se répète
quelque peu...
Une critique et même une contestation internes au lacanisme
ont lieu depuis la mort de Lacan, visant l’attitude légitimiste et surtout
dogmatique des héritiers “officiels” de Lacan, nommément l’Ecole de la Cause
freudienne dirigée par Jacques-Alain Miller. En réalité nous distinguerons
deux types de critiques : l’une qui est fidèle à l’esprit lacanien et même
réclame en quelque sorte un “retour à Lacan” (dans l’esprit du retour à
Freud de celui-ci) ; l’autre qui est plutôt anti-lacanienne (par “réaction”
disons, car elle lui emprunte et lui doit beaucoup) et pourrait viser
indistinctement l’ECF comme l’EFP, l’école dissoute une première fois par
Lacan. Nous allons voir que la question du Sujet et de l’Un, sous l’espèce
du signifiant Lacan, s’y pose de manière cruciale, qu’elle est le prétexte
et la cause même de cette critique. Commençons par la première, celle des
lacaniens. Au fond, on reproche à l’ECF actuelle de “garder” et d’exploiter
un “vrai” Lacan imaginaire de même qu’on pouvait reprocher à L’IPA
d’occulter et de momifier Freud. Notamment l’ECF pérennise abusivement un
lien, établi par le transfert, avec un “sujet supposé savoir” qu’incarne
Lacan pour ses disciples. Ce que n’acceptent pas certains élèves de Lacan,
s’appuyant sur le “s’autoriser soi-même”, c’est que l’on puisse dire
simplement, comme J.-A. Miller, que “l’Ecole a pris le relais de Lacan”. Ce
dernier va jusqu’à distinguer deux classes d’élèves. La “première classe”
réunit ceux qui “aiment encore Lacan” et ainsi “le métaphorisent par
l’Ecole” (Miller). Il est clairement fait appel au sens du sacrifice des
élèves qui doivent laisser au vestiaire leurs sentiments ou leur
mécontentement éventuel à l’égard des instances de L’Ecole, puique tout y
est fait pour l’amour de Lacan. Certains opposent alors le fonctionnement de
l’EFP (Ecole freudienne de Paris), du temps de Lacan, à celui de l’ECF: “A
l’EFP, le rôle biface de Lacan (le Maître et le Passant) engendrait une
division chez ses auditeurs: au lieu topographique qu’était l’Ecole
freudienne — où des commentaires de textes instituaient des élèves —
s’opposait un lieu topologique, le séminaire, dans lequel Lacan, le
Passant, requérait de ses auditeurs qu’ils s’autorisent à entendre en
analystes" (A. Didier-Weill). Cette ambivalence de l’Ecole, reflétant la
division du sujet de l’inconscient, aurait disparu au profit d’un simple
rapport d’obéissance, d’autant plus mesquin qu’il prendrait la forme d’une
demande d’amour et de fidélité, non pas envers le nouveau directeur de
l’Ecole bien sûr, mais toujours “pour” Lacan. Il est donc demandé
d’acquiescer — non à ce que dit le directeur : puisqu’on admet justement une
“deuxième classe”, de rebelles ou d’individualistes, se moquant volontiers
de l’Ecole et de son directeur, refusant de voir Lacan métaphorisé par
l’Ecole —, mais au tout (non critiqué, non problématisé) des énoncés
de Lacan. “Lacan est un bloc. Doit être pris comme tel" (id.). On voit bien
en effet l’aspect aliénant d’un tel acquiescement, puisqu’il n’y a pas de
barre, pas de “pas-tout”, pas même de véritable assentiment (ou confiance)
qui ne peut se faire qu’à partir d’un manque — à la fois dans l’Autre
(Lacan) et dans le sujet (l’élève). “L’acquiescement articulé par le sujet,
quand il parvient à s’autoriser, est ainsi un oui-de-oui dont la structure
logique est celle même du sujet divisé. Ce oui-de-oui indique le temps
logique par lequel le sujet doit passer pour s’exprimer là où, dans l’Autre,
il y a un trou devant lequel le sujet est seul à l’instant angoissant où il
doit répondre" (id.). Ce oui-de-oui singulier prend le visage grimaçant, à
“cause” de l’Ecole, d’une bénédiction : un “oui oui” collectif. Oui à tout,
dit le lacanien de l’Ecole… Or il existe une autre façon de prendre et de
comprendre “tout Lacan”, qui n’exclut pas l’amour. “Du point de vue
analytique, le rapport entre un dire qui dit “tout” le bien (bénir) [l’ECF]
et un dire qui dit “tout” le mal (maudire) [l’I.P.A.] instaure un dualisme.
Dualisme venant à la place de la division d’un mi-dire qui, seul, peut
porter le réel à l’existence" (id.). Reste que ce “mi-dire” peut être
interprété à son tour différemment. Les nostalgiques de l’EFP, par exemple,
y voient la nécessité d’un tri ou la liberté d’un choix. Ce n’est pas
exactement le “tout” Lacan que prône l’Ecole lacanienne de psychanalyse (ELP),
parce qu’elle envisage avec justesse la théorie dans sa globalité
subjective, comme une articulation d’RSI.
Du point de vue non-psychanalytique, nous n'avons pas à
prendre parti pour telle ou telle conception de l'Ecole. De plus les
considérations sur l’Ecole de Lacan voire sur le style du personnage
échappent rarement à la trivialité. L'important est que la plupart des
écoles ou des associations lacaniennes admettent le cartel et la passe, les
deux inventions les plus originales de Lacan en matière de transmission. Ces
pratiques mettent véritablement à l’épreuve — c’est-à-dire à la fois
épuisent et universalisent — quelque chose comme le “sujet de la
psychanalyse”. Il reste qu’un tel sujet, métaphorisé par l’Ecole, ne peut se
réaliser ou plutôt s’épuiser que dans la multiplication des écoles et
leur libéralisation ; de sorte que, finalement, celles-ci soient réellement
“utiles” au psychanalyste (et non l’inverse), “à son service” voire “en
libre service”, c’est-à-dire davantage des objets de jouissance que des
objets de désir ou de fantasme. A condition bien sûr que le dogme du
désir-de-l’analyste le cède à une véritable théorie de la jouissance… de
l’analyste. On peut donc imaginer, à la limite, une “non-Ecole” de
psychanalyse (pure force de proposition théorique, sans existence sociale ou
institutionnelle nécessaire), d’essence individuale plutôt que duelle
ou transférentielle, donc dégagée du “sinthome” ou du “fantôme” Lacan.