- D'après une lecture de :
- Michel Fennetaux, La
psychanalyse, chemin des lumières ?, Paris, Point hors ligne, 1989
Sous quelles
conditions une approche épistémologique de la psychanalyse est-elle possible
? Nous disposons à ce jour d'une importante littérature sur ce thème. Au
sens classique du mot épistémologie, c'est-à-dire comme étude critique des
sciences (Bachelard) ou théorie de la méthode scientifique (Popper), une
épistémologie de la psychanalyse devrait confirmer ou au contraire infirmer
la scientificité de celle-ci, notamment en critiquant (discernant,
précisant) la logique des opérations qui sous-tendent son discours et sa
pratique. Mais, justement, la notion de discours a depuis quelque temps
relativisé le seul critère de rationalité au profit de celui de "consistance
discursive", ou tout au moins a contribué à dévisser le rationalisme
classique d'une position idéologique à l'égard de l'épistémologie. Parler
d'un "discours scientifique" revient implicitement à reconnaître l'existence
d'autres discours comme ayant une valeur et une spécificité propres, sans
doute pas toujours "rationnelles"; c'est cette spécificité et cette unité de
chaque discours que l'on désigne par le terme de "discursivité". On pourra
donc se demander s'il existe un "discours analytique" qui réponde à une
"discursivité" propre et bien sûr consistante, et quel rapport (de
compatibilité ou autre) celle-ci entretient avec la discursivité
scientifique. (On entend le mot "consistance" par opposition à celui de
"complétude", donc au sens de Gödel dont le "théorème de limitation" stipule
l'existence d'au moins une expression indécidable au sein de tout système
formel interprétable en langage arithmétique.) L'inconscient, objet de la
psychanalyse, est-il porteur d'une "autre discursivité" ? Or nous n'avons
pas seulement parlé de discours analytique mais de champ pratico-discursif,
que condense le terme de praxis. Il faut que l'épistémologie de la
psychanalyse, pour être juste et légitime, procède "d'une réflexion sur le
mouvement même de la psychanalyse en acte" , écrit Michel Fennetaux (La
psychanalyse, chemin des Lumières ?, Point-hors-ligne), et que "la
spécification de la discursivité adéquate à la praxis analytique surgisse de
cette praxis elle-même" Ces formulations doivent être maniées et
interprétées avec la plus extrême prudence, dans la mesure déjà où elles
pourraient induire un contre-sens sur l'intention de leur auteur qui n'est
pas, bien au contraire, de "réserver" aux seuls psychanalystes le droit et
le soin de cette approche épistémologique. Considérons qu'elles manifestent
simplement le souci de prendre en compte la nature et le dynamisme propres
de l'objet à étudier, afin que l'étude ne se perde pas dans un formalisme ou
un historicisme vain, l'objet étant ici non directement l'inconscient mais
la psychanalyse elle-même, que Fennetaux définit d'abord - c'est un
préalable capital - comme une praxis. Selon lui la légitimité d'un
questionnement épistémologique s'en déduit. Car "praxis" se distingue
nettement de "pratique" : "le "faire" des analystes n'est pas un pur
"faire", mais également "savoir-faire", c'est-à-dire savoir qui ne se sait
pas et, par conséquent, appelle un "faire savoir"" . Etant donné cette
exigence épistémologique interne, pourrait-on dire, à l'activité
psychanalytique, nul doute que la visée du questionnement épistémologique ne
soit "d'éclairer et de jauger la consistance des démarches par où l'on passe
d'un "savoir-faire" à un "savoir ce que l'on fait"". Cette dernière formule
ne renvoie-t-elle pas tout simplement au niveau "théorique" du savoir,
effectivement exigible dans tout procès de connaissance et a fortiori dans
toute discipline constituée ? Pour l'instant cela ne donne pas le moindre
élément de réponse à la question de savoir si ce questionnement doit être
externe ou au contraire interne à la discipline.
Un certain
nombre de présupposés méthodologiques sont nécessaires pour évaluer la
scientificité et/ou la consistance de la praxis psychanalytique. Fennetaux
en énumère trois. - 1° "Si la psychanalyse est, ou peut et doit être une
science, elle est, ou sera et devra être une "science empirique" . L'auteur
inclut à juste titre dans cette définition la notion de "science
conjecturale", un moment prisée par Lacan. L'"empirisme" de la psychanalyse
signifie qu'elle a affaire à un "réel" - nommé "inconscient" - supposable à
certains phénomènes psychiques tels que les rêves, les symptômes, etc., mais
aussi "ek-sistant" à leur objectivation (l'inconscient n'est pas la science
du rêve ni même le phénomène du rêve). Pour autant, l'empirisme ne se pose
pas le problème philosophique de la distinction entre "chose" et "objet",
"réel" et "phénoménalité", voire "objet réel" et "objet de connaissance",
car bien qu'il utilise ce clivage - nécessaire conceptuellement - il tend à
le relativiser et à l'écraser sous la seule distinction pertinente et
nécessaire pour lui, celle de l'objet à connaître et de la connaissance de
l'objet (par exemple, pour l'empirisme, le clivage entre l'inconscient et la
psychanalyse prime sur la distinction éventuelle entre l'inconscient et le
rêve). - 2° "Une proposition, en tant qu'elle est scientifique, ne tient pas
cette propriété de son "contenu", de ce qu'elle dit, mais de la démarche
logique qui supporte sa production" . N'insistons pas sur cet aspect qui
relativise le précédent : outre le contexte empirique et expérimental il y a
lieu, classiquement, d'examiner les conditions de validité logique des
propositions scientifiques ainsi que de leur prétention à l'universalité. -
3° Quant à la validité de ces propositions, notamment des énoncés
fondamentaux de la psychanalyse, "il faut non seulement examiner la
consistance de leur mode d'engendrement, mais en outre supposer que celui-ci
est identique pour toutes ". On cherche par-là à défendre le bien-fondé
d'une démarche synthétique ou empirico-transcendantale permettant de traiter
les questions de fait et de droit conjointement, ce qui est le propre
généralement du questionnement et de la "critique" épistémologiques. Mais le
présupposé fondamental, antérieur à ces questions méthodologiques,
finalement secondaires, touche la définition même de la psychanalyse comme
"praxis" ; c'est par rapport à sa pratique (au sens large), cernant les
"singularités subjectives" sous un mode éprouvé (la cure) quoique non
vérifié scientifiquement, que la question de la discursivité propre de la
psychanalyse se pose à M. Fennetaux (psychanalyste). Doit-elle oui ou non se
plier aux exigences de la discursivité scientifique ? On devine que le
présupposé "praxique", et conjointement l'abord strictement
"épistémologique" (aussi large et rigoureux soit-il comme ici) de la
"science" nous oriente a priori vers une réponse négative.
En attendant il
s'agit de refuser, au nom d'une épistémologie rigoureuse comme au nom de la
simple honnêteté intellectuelle, le "front du refus" ou le scepticisme
ambiant qui voudrait écarter d'emblée la critique épistémologique - et a
fortiori la science - de la psychanalyse pour des raisons, comme on va le
voir, essentiellement triviales c'est-à-dire non fondées ou même non
argumentées. On invoque généralement la double subjectivité
à l'œuvre dans la pratique
analytique pour situer et limiter celle-ci dans le domaine flou de
l'"éprouvé", opposable à celui du "prouvé" soi-disant
réservé à la science. Il y a toujours beaucoup de fatuité et de suffisance -
c'est un aspect du "principe de psychanalyse suffisante", le plus vulgaire
de tous - dans le fait de refuser toute prise extérieure (qu'elle soit
elle-même "ordinaire", philosophique, scientifique, épistémologique...) sur
l'activité psychanalytique sous le prétexte que celle-ci se légitimerait
circulairement : chacun sait que pour exercer cette "profession" il faut et
même il suffit en principe d'avoir été soi-même analysé. Or justement,
chacun sait aussi que la cure personnelle ne suffit pas à produire un bon
analyste ; quant à la cure dite "didactique" ou à l'analyse de contrôle,
celles-ci font justement intervenir un savoir extérieur, théorique,
institutionnel, etc. qui n'est plus rigoureusement situé dans l'immanence de
la cure et s'offre par conséquent à la critique. D'autre part il n'a jamais
été pertinent de déclarer incompatibles l'éprouvé et le prouvable, puisque
ce qui est prouvé dans le discours peut bien s'éprouver également dans le
vécu, et réciproquement. Non seulement cela se peut mais cela se doit car on
ne voit pas comment une science pourrait se contenter de prouver (elle ne
saurait "prouver" son objet - qui a besoin de lui ek-sister - mais seulement
le définir) ni une pratique seulement s'auto-éprouver (il n'y a pas
rigoureusement d'"épreuve de vérité", sauf abus de langage laissant le
concept de vérité dans l'indétermination). Le simple bon sens
(philosophique) dicte que si l'inconscient ou l'acte psychanalytique
s'éprouvent bien dans l'expérience vécue, l'on peut également prouver leur
validité ou du moins chercher à la construire dans le discours.
Naturellement cela ne signifie pas que ça soit toujours facile ou simple
intellectuellement. Autre argument peu sérieux et facilement réfutable :
l'inconscient est logiquement inconnaissable puisqu'il ignore la
contradiction. Encore qu'il faudrait discuter et interpréter ce dernier
principe freudien pour lui-même, il est clair que si la connaissance devait
se limiter aux objets non-contradictoires elle devrait se prendre finalement
elle-même pour objet ; cela répondrait peut-être aux critères gnoséologiques
d'une certaine métaphysique ne faisant aucune distinction entre le réel et
l'objet à connaître, le référent et le signe (donc si l'objet s'avère par
trop matériel ou "chaotique", la connaissance en est impossible : il faut
donc finir par identifier le réel, le vrai, à la connaissance...) mais cela
contreviendrait beaucoup aux principes de la science et même de la
philosophie modernes qui reposent avant tout sur la distinction de la
connaissance et de son objet. Le dernier argument "trivial" tente de mettre
en avant non seulement la nature inobjectivable de l'objet (l'inconscient)
mais le caractère "inobjectivant" du dispositif sujet/objet, qui se
réduirait ici au couple de deux inconscients sujet/sujet. Outre que cela
revient à préjuger fort malencontreusement de la position de "sujet" de
chacun des termes en rapport (s'il y a rapport...), on dénie tout simplement
la possibilité d'une théorie en psychanalyse, ce qui est vraiment nier
l'évidence. On suppute en effet que la pratique, par la grâce du transfert
compris comme relation intersubjective, n'aura pas pu produire de
connaissances dans les conditions d'objectivation requises, ce qui veut bien
dire qu'on ramène la connaissance à cette objectivation selon un modèle des
plus classiques appliqué "négativement" à la psychanalyse, pour conclure
enfin que celle-ci n'a décidément rien à voir avec la science... Mais on ne
tient pas compte du fait que les critères de l'observation scientifique et
le cadre spatio-temporel de référence ont évolué depuis Descartes, de sorte
que l'argument se révèle soit erroné soit mal intentionné en jugeant
anachroniquement cette discipline récente à l'aune d'un déterminisme révolu.
Il nous faudra reprendre cette réplique au "mauvais argument" qui évacue
toujours trop vite la science, en la hissant du niveau où l'intérêt
scientifique s'affirme d'un "progrès" continu voire d'une "révolution" dans
les sciences, à celui où l'on reconsidère globalement la finalité et surtout
l'essence de la science et de son objet : nous aurons alors à décider de la
place à prendre par la psychanalyse à "côté" d'une science transcendantale
de l'Un ou du Réel, dont le concept échappe sans doute à toute
épistémologie.
Outre le
scepticisme récusant a priori la scientificité de la psychanalyse -
scepticisme lui-même récusable, donc -, s'élève une objection contre
l'approche épistémologique externe de la psychanalyse, consistant à proposer
qu'un tel questionnement fût assuré de l'intérieur de la discipline
psychanalytique et donc assumé par elle-même. L'argument paraît sérieux,
pourtant il ne semble pas inquiéter notre épistémologue qui prend d'abord
l'exemple de la mathématique et de son impuissance à se "méta-mathématiser"
ou à se théoriser elle-même, puis aux fins de confirmer ce principe au
niveau des sciences humaines ou plus généralement des sciences de la
"lettre", il prend enfin le cas de l'Histoire. Contestant qu'une "Histoire
de l'Histoire" pût faire la théorie et l'épistémologie de l'Histoire, sans
que s'effectue précisément un changement de niveau épistémologique,
Fennetaux croit bon de préciser : "une chose est l'Histoire comme science,
écrit-il, et une autre, l'Histoire comme "réel", objet de la science", comme
si la distinction du réel et de la science formait le modèle des
distinctions suivantes à quelque niveau que ce soit. Or il est évident que
la différence quasiment ontologique évoquée dans la phrase citée n'est en
rien comparable à la différence épistémologique des doublets suivants
("Histoire de l'Histoire"...), puisque ceux-là se situent exclusivement au
plan du discours. Cette "erreur" nous paraît significative et en annonce une
autre : celle consistant à croire que franchir effectivement des seuils
(qu'on peut appeler épistémologiques) au fur et à mesure que l'on fait la
théorie d'un discours, d'une science, puis la théorie de cette théorie,
etc., revient à passer d'une discipline à une autre ou à changer
nécessairement de discours. Ce serait là surestimer de beaucoup
l'homogénéité des discours dont rien ne prouve qu'ils ne puissent supporter
ce genre de sauts qualitatifs, pour la raison sans doute qu'ils les créent
eux-mêmes sans pour autant s'auto-détruire à chaque fois : si
l'épistémologie ou la théorie de l'Histoire réclament nécessairement
d'autres énoncés que ceux racontant ou décrivant les faits historiques, cela
reste bien pour l'essentiel le discours de l'historien. Nous n'ignorons pas
que l'épistémologie de l'Histoire intéresse aussi les philosophes, voire
d'autres spécialistes ou généralistes du savoir dont le statut importe peu
ici. Seulement voici : même à reconnaître l'existence d'une discipline
épistémologique autonome, intermédiaire entre le discours de l'historien et
le discours du philosophe, chose encore possible, cela n'invalide nullement
l'existence et la légitimité du discours théorique de l'historien sur sa
science ou son écriture de l'histoire. Transposons seulement ce que nous
affirmons de l'Histoire à la psychanalyse : cela suffit pour invalider la
position défensive de Fennetaux vis à vis des éventuelles prétentions
"auto-épistémologiques" de la psychanalyse, en réalité parfaitement
justifiées. En tout cas nullement mises en défaut par les arguments du
discours de l'épistémologue (celui qui revendique le "questionnement
épistémologique" comme tel). Il ne suffit pas de rappeler, comme M.
Fennetaux, qu'"aucun discours ne peut se fonder sur lui-même, pour cette
raison péremptoire que tout discours a pour objet un "réel" qui, par
définition, est toujours "fuyant"" , car si cette condition fonde en le
limitant tout discours, c'est bien pour marquer son attache au réel avant
son enchevêtrement aux autres discours ; or dans son argumentation Fennetaux
privilégie indûment le deuxième aspect. Il faudrait aussi se demander si le
discours analytique ne contient pas déjà en lui-même, dès son principe, plus
d'"épistémologie" que le discours ou la partie de la philosophie portant ce
nom. Il est d'ailleurs à peu près clair que la problématique du
questionnement épistémologique ressortit essentiellement à la philosophie,
comme étant ce discours qui croit et qui affirme qu'on ne peut pas se passer
de lui... Fennetaux termine son nettoyage des positions
anti-épistémologiques en laissant entendre toutefois que, si "les
psychanalystes ont le souci de protéger un agalma infiniment précieux", qui
expliquerait en partie leurs réticences à l'explicitation épistémologique,
un tel effort n'en est pas moins exigible même s'il doit déboucher sur le
constat d'une incompatibilité radicale entre science et psychanalyse : il
restera alors à définir celle-ci comme éthique ayant en charge la question
de notre temps (ce qui, à notre avis, nous ramènera à la question première
de la philosophie et à un tout autre débat que celui de l'épistémologie).
Avant de statuer
définitivement sur l'utilité et le bien-fondé d'une épistémologie de la
psychanalyse, il faut s'assurer de manier l'outil épistémologique lui-même
au niveau qui convient, et s'abstenir de toute trivialité à son égard.
Notamment, il est indispensable de faire droit à la critique poppérienne de
la psychanalyse - ne serait-ce que pour l'invalider - et pour cela d'en
rappeler l'argument principal : la psychanalyse ne peut pas être une science
puisqu'elle est irréfutable. On sait que le caractère principal d'une
proposition scientifique, selon Popper, est sa réfutabilité, et le propre
d'un discours scientifique en général sa capacité à ne pas se refermer sur
lui-même comme un système clos avec une conception absolutiste de la vérité.
L'épistémologie naïve croit qu'un énoncé est vrai lorsqu'il est irréfutable
; ce faisant elle confond deux notions de l'irréfutabilité : celle découlant
d'une validation effective, logique ou positive de quelque assertion, et
celle synonyme d'une non-réfutabilité causée par l'absence de moyens
permettant de réfuter l'assertion - celle-ci mérite alors, dans le langage
de Popper, le nom de "proposition indécidable", à savoir ni vraie ni fausse.
L'épistémologie ne peut pas se contenter de dresser positivement le
catalogue des moyens et des méthodes scientifiques susceptibles de produire
ou ayant déjà produit des résultats ; elle doit avant tout dégager le
critère de démarcation qui permette de discriminer les propositions
appartenant ou n'appartenant pas de droit à telle science ; de sorte que le
couple classique vérité/erreur procédant d'un jugement dans l'absolu le cède
au couple corroboration/invalidation (ou falsification) émis en fonction du
discriminant retenu ; mais le dynamisme ou le progrès de la science découle
en priorité de la possibilité d'invalidation, c'est-à-dire qu'un énoncé
étant considéré comme "vrai" - dérivable logiquement ou vérifiable
empiriquement - à partir du moment où il n'est pas falsifié, la vérité ou
corroboration indéfinie d'une proposition est synonyme de stagnation et non
de découverte scientifique. Si ce qui définit proprement la science
(moderne) est justement sa capacité de découverte et non l'accumulation et
la conservation d'un savoir pérenne, et si la logique de la découverte
scientifique se révèle à ce point "négative", on peut en déduire que la
science confine à une éthique voire à une ontologie du provisoire et de la
conjecture qui ne devrait pas laisser la psychanalyse indifférente. Celle-ci
serait susceptible, au prix d'une véritable "réforme de son entendement" et
pas seulement d'une bonne dose de modestie, de satisfaire aux réquisitions
précédentes ou du moins de s'en inspirer afin de promouvoir l'interlocution
dans ses rangs et chasser sa tendance à la paranoïa théorique : tel semble
l'avis de M. Fennetaux, qui en appelle à une sérieuse critique conceptuelle
dont il voit d'ailleurs en Lacan l'initiateur, critique et exigence
conceptuelles d'autant plus cruciales, note-il, que "les phénomènes dont
s'occupe la psychanalyse ne sont pas reproductibles au sens où ils le sont
dans les autres sciences empiriques. Cependant, n'est-ce pas le cas de la
plupart des sciences dites "humaines" ? L'auteur semble prêt à faire montre
d'une grande indulgence envers la psychanalyse -- lui reconnaissant le droit
à un certain "bricolage", un "pragmatisme théorique" - pour peu qu'elle se
plie, non vraiment aux exigences et aux critères sans doute trop stricts
pour elle de la science, mais avant tout au regard ou au questionnement
épistémologique. Car celui-ci est le seul, après disjonction des discours de
la science et de la psychanalyse, à pouvoir indiquer à celle-ci la voie de
l'éthique. Ce qui suit consonne de la part de Fennetaux comme une prédiction
et un souhait : "Une chose doit, dès maintenant, être en effet clairement
explicitée : l'existence d'une discursivité consistante ne préjuge pas de la
scientification de la psychanalyse". A ce propos, peut-on être aussi sûr que
le constat probable de la non-scientification de la psychanalyse ne ruinera
pas du même coup, et après coup, la pertinence de l'approche épistémologique
? - Mais plus radicalement il existe selon nous une autre voie, une autre
solution, consistant à soutenir que les réquisitions épistémologiques
(notamment poppériennes) ne sauraient être "atteintes" par la psychanalyse
dans la mesure où elle y satisfait déjà largement, voire paradoxalement en
fournit le principe. La psychanalyse n'a pas à devenir une science
conjecturale rigoureuse, car son objet et sa méthode épuisent l'essence de
la conjecture : le sujet de l'inconscient et sa parolisation ; la
psychanalyse est la conséquence de l'impuissance flagrante des sciences
dites de l'"homme" à faire science - et non l'inverse - et - pour renverser
encore plus nettement la perspective - c'est peut-être l'analyse qui aurait
quelque chose à apprendre aux sciences "exactes" comme l'a quelque fois
illustré Lacan, de l'ordre de leur cause.
En attendant, sous l'impulsion même de la psychanalyse, la réflexion
épistémologique tend à se radicaliser, cherche de plus en plus à exhumer les
fondements philosophiques, métaphysiques, de certains de ses objets voire de
son objet principal : la science. A quel réel la science a t-elle à faire,
autrement dit à quelle classe d'"étants" appartiennent ses objets ? Si l'on
prend la fourchette la plus large, la science réduit déjà par principe les
étants à l'ordre du connaissable ; mais surtout elle ramène de façon
caractéristique le connaissable au seul phénoménalisable, et cela au moyen
de paradigmes propres à chaque discipline qui établissent les règles de
validité pour qu'un étant accède au rang de phénomène. A la suite de
Heidegger, M. Fennetaux pense déceler un ""pari sur l'étant" qui est un
présupposé métaphysique, en ce sens qu'il anticipe une propriété d'essence
de l'étant : celui-ci est supposé disponible à l'exercice des paradigmes qui
instituent les phénomènes". C'est-à-dire que tout étant, qu'il entre ou non
dans le moule des paradigmes du phénoménalisable, qu'il y entre tout entier
(en tant qu'être) ou non, se trouve de toute façon réquisitionné pour le
questionnement de la méthode. Il sera ensuite intégré par un des paradigmes
en vigueur ou, à défaut, occasionnera l'invention d'un nouveau paradigme ;
une troisième issue équivaudrait tout simplement à son inexistence ou sa
négation comme étant : à tout le moins, l'on conclurait du
non-phénoménalisable au non-connaissable, et à sa mise à l'écart plus ou
moins définitive. La science ne connaît que ce qu'elle re-connaît, ne
présente que ce qu'elle re-présente, etc., projetant sur le monde sa méthode
avant même de le connaître de sorte que ses résultats mêmes sont entâchés
d'un forçage initial de l'étant. L'on est donc autorisé à parler, comme
Lacan, d'une "épistémologie sphérique" en général, malgré la différence
introduite par Koyré entre l'"univers infini" des modernes et le "monde
clos" des anciens, car cette nouvelle caractérisation lacanienne, de type
topologique, suppose une approche générale de l'étant justement
non-sphérique, non-circulaire mais, nous le verrons, borroméenne. Puisque la
connaissance scientifique (et sans doute philosophique) ne peut mettre à
jour sa propre essence de vision (eïdos) et le rapport au corps qu'elle
implique, il faut changer de paradigme et ramener l'étant qui parle, le
parlêtre, à sa di-vision par les signifiants et à sa cause sexuelle. Ce
qu'il y a à reconnaître de plus singulier en chaque sujet, n'est donc pas
son "individualité" (fantasme imaginaire de totalité) mais sa "division" qui
fonde proprement son unarité. C'est pourquoi "la démarche des sciences
empiriques est explicative et, à ce titre, elle échoue structurellement à
rendre compte du singulier, car toute explication du singulier implique son
ratage". Il faut voir dans ce paradoxe une caractéristique topologique, par
exemple celle de la bande de Mœbius où continuité et rupture se conjoignent
en une torsion unique. En langage philosophique, il n'est plus question d'un
"ramener-à-soi" technique et rationnel mais d'un advenir-vers-soi indéfini,
seule possibilité sur fond d'impossible. Par opposition à la science, la
psychanalyse peut alors se "définir comme une pratique des singularités
subjectives". Ainsi l'épistémologie de la psychanalyse, soit ici (Fennetaux,
Dor, etc.) l'étude des fondements communs ou respectifs du discours
analytique et du discours de la science, conduit comme il fallait s'y
attendre à une critique de ce dernier. Qu'en est-il, dans ces conditions, du
discours épistémologique ?
On ne peut pas
feindre d'ignorer la parenté de ces analyses avec les thèses
heideggeriennes, tant en ce qui concerne la critique de la science que la
définition de la vérité comme alèthéia par et dans le langage. Certes la
référence constante au "sujet" reste propre à la psychanalyse, mais de
l'être-là ou du parlêtre, à la division par le signifiant près, on peut dire
également qu'il est "vérité inaugurante de lui-même" , qu'il demande à être
pensé comme dévoilement (de) lui-même, avènement, etc. Si le texte de
Fennetaux abonde explicitement dans ce sens, il n'est cependant pas possible
de confondre la théorie lacanienne avec la philosophie heideggerienne, non
seulement parce que le "réel" lacanien n'est en rien comparable avec l'Etre
des philosophes mais parce que la notion même d'"avènement du sujet",
notamment rapportée à la finalité de la cure, doit être associée de façon
équivoque à celle de "destitution". Et Fennetaux se trompe lorsqu'il
attribue la résistance - Lacan dit : l'"horreur" - que le psychanalyste
conçoit vis-à-vis de son acte à l'angoisse devant le surgissement de la
parole, car il s'agit bien plus d'une horreur de la déchéance (du déchet 'a'
qu'il est en l'occurrence) que d'une haine de l'avènement. Mais n'entrons
pas dans ces détails. La pensée capable de tenir front à la science et à son
"arraisonnement" (Heidegger) - Fennetaux l'appelle : une "étantologie
psychanalytique" - doit être à la fois rationnelle et irrationnelle,
subjective et communicante : disons que sa cohérence discursive propre sera
celle d'un style. L'auteur avoue quand même avoir "scrupule à user du terme
d'épistémologie, de crainte qu'il ne puisse pas convenir pour le style" .
Puis, se ravisant : "Pourtant le lexème "logie" fait encore signe pour nous
vers le legô où il a son origine et qui désigne le dire qui rassemble ce qui
s'offre à la récolte. De plus, il y a à entendre dans "épistémo", le sens
premier qui est à sa racine : epistamaï, c'est "se tenir tout près de",
"s'installer au milieu de"" . Nous voilà presque rassurés : l'épistémologie
appliquée à la psychanalyse, ce n'est jamais que le discours psychanalytique
lui-même assorti d'une vocation critique et historique accrue, un discours
surtout plus vigilant et moins dogmatique, capable de redonner voix aux
singularités subjectives. Il était d'ailleurs fatal que l'abandon du projet
de scientification de la psychanalyse débouchât sur le rejet de
l'épistémologie au sens habituel du terme. Cela ne résout pas, loin s'en
faut, les difficultés qui demeurent dans l'évaluation des compétences et
surtout des performances théoriques du discours analytique. En effet, nous
n'avons pas oublié qu'un des objectifs de Fennetaux était de donner une
consistance à la "praxis" analytique définie doublement comme pratique et
théorie. Or, au terme de l'ouvrage de Fennetaux, l'on cherche vainement les
fondements d'une consistance théorique par-delà la référence à la pratique.
On peut donc légitimement se demander si l'auteur ne pousse pas trop loin la
mise en crise du discours analytique, et si son propre discours ne tombe pas
finalement dans une sorte de contradiction performative, se trouvant dans la
situation classique de l'"arroseur arrosé". En effet, rappeler
l'incontournable expérience analytique comme alpha et omega de la
psychanalyse, mais constater ensuite que l'accumulation des données
cliniques ne constitue pas même un matériau empiriquement fiable pour la
construction de modèles théoriques (tels les fameux "mathèmes" lacaniens),
affirmer ensuite que le discours analytique se perd non seulement à vouloir
"faire science" mais à se constituer en théorie originale, tout cela ne
revient-il pas à renouer avec des arguments triviaux - où le rejet naïf de
l'apport épistémologique au nom d'une mythique "pureté" analytique conduit
en fait à l'anti-psychanalyse "primaire" -, arguments critiqués par l'auteur
lui-même dans la première partie de son livre ? Pourtant la référence au
"style" se veut l'indice ultime d'une consistance discursive (non théorique
dans son principe) appropriée à la psychanalyse, ce qui veut dire que par-là
ce discours s'approprie ses objets (les singularités subjectives) en se
rendant "proche" (accueillant, à l'écoute, etc.) de ce qui est à penser à
leur sujet et qui en pro-vient directement. Le style, c'est à la fois "le
parlêtre qui se manifeste comme tel" , qui se dévoile et ad-vient dans la
mise en œuvre de sa vérité, mais c'est aussi sa reconnaissance par l'autre
et sa capacité d'interférence avec l'autre parole, l'autre singularité, etc.
La consistance d'un style pourrait presque se définir comme une capacité
singulière de "nouage" à différents niveaux. Avec lui on retrouve le sens
même de la "praxis" qui conjoint notamment les aspects pratique et
théorique, c'est-à-dire au fond parole singulière et interlocution,
inséparables en tant qu'"elles sont nouées par leurs contradictions" . On
reconnaît aisément la décision analytique par excellence, quasiment de
dernière instance, qui fait de cette discursivité fondée sur le singulier
d'un style et l'unité duelle d'une praxis une authentique "formation de
l'inconscient". "Il y a de l'inconscient" puisque ses formations sont
palpables, ou "il y a du symptôme" : le discours analytique ne peut
finalement justifier cette allégation qu'en se faisant lui-même symptôme,
donc discours divisé, mi-dire, etc. Or le symptôme comme le signifiant
appelle toujours un autre symptôme, une singularité n'existe que par la
possibilité d'une autre, et il est inévitable que ce qu'il y a à penser du
"un" s'indique comme retour impératif au "deux", reconnaissance,
envisagement, pensée de l'"autre" - ce qui nous engage bien entendu, une
nouvelle fois, dans la voie de l'éthique.
La psychanalyse
rencontre l'éthique à partir du moment où elle affirme qu'il n'y a pas
d'auto-fondation, pour elle comme pour les autres discours, et qu'il y a
lieu de viser ce toujours-autre-absent qui lui sert de fondement : telle est
la position de l'éthique. Si la science repose sur un acte de penser qu'elle
ne peut que forclore parce qu'il n'est pas de son ordre, le minimum
d'éthique qu'on puisse attendre de la science est qu'elle tolère une place à
côté d'elle où la pensée singulière puisse manifester qu'elle existe sans
encore s'affirmer pleinement (on pourrait montrer que ce n'est rien d'autre
que le principe de démocratie). Que sera donc la fonction éthique de la
psychanalyse - et particulièrement sous sa forme épistémologique - sinon de
montrer que l'ensemble des discours - appelons-les "fictions", à ce stade -,
ne repose en vérité que sur le vide d'un "puits sans fond". C'est pour le
discours psychanalytique la seule façon de ne pas occuper une position de
surplomb vis-à-vis de tous les autres. En acceptant l'idée d'une causalité
par le vide, on reconnaît du même coup l'égalité de toutes les fictions au
moins par rapport à cette cause. Il faut reconnaître que la psychanalyse a
su apporter à cette question du fondement une réponse claire et cohérente,
bien que circulaire, pouvant s'énoncer : "le sens procède donc éminemment du
non-sens, auquel il supplée sur le mode du symptôme". L"étantologie
psychanalytique" est et a toujours été une symptomatologie, dont on pourrait
montrer le lien plus ou moins étroit avec l'éthique philosophique ; il y a
toujours une cause clinique à un problème éthique, il y a toujours lieu de
constater que quelque chose ne va pas ou va de travers, quelque chose a mal
ou fait mal, etc., et qu'il faudrait trouver le moyen actif de faire cesser
cela ou bien de faire avec. Elle s'est dotée pour cela, depuis Lacan, d'un
outil irremplaçable dont la puissance métaphorique - c'est-à-dire
symptomale, justement - est considérable : la topologie. Le nouage, ou
plutôt le coinçage (selon certains) des trois ronds nommés "réel",
"imaginaire" et "symbolique" n'est possible que par le hors-scène et le vide
de leur intersection, lieu de la cause du désir ou de l'objet 'a'. Cette
cause étant radicalement inaccessible, tant à la connaissance qu'au
mouvement même du désir, tous les discours qui tentent de le cerner ou au
contraire de l'éviter sont des fictions à parts égales et à part entière. La
topologie lacanienne, à cet égard, fait figure de métaphore tellement elle
constitue à l'évidence une "cause perdue". C'est encore le point de vue de
M. Fennetaux : "En choississant un domaine d'objets qui, sans aucune
ambiguïté (...) ne sont accessibles à la pensée que sous la forme d'une
écriture formalisée en dehors de laquelle ils n'ont aucune intelligibilité
et en empruntant conjointement la porte qui rend impossible l'accès à ces
objets et à l'intention la plus expresse de son discours, Lacan faisait aux
analystes une interprétation, que peu d'entre eux ont entendue : sans
relâche et au prix de ses propres achoppements, il métaphorisait la complète
hétérogénéité de l'objet de la science et de l'objet de la psychanalyse" .
Faire de la topologie lacanienne, non l'avancée ultime de la théorie mais
l'expression la plus singulière de la parole de Lacan (jusqu'à son
épuisement), marque une option épistémologique dont nous devons prendre la
mesure. Seule l'éthique, désormais, pose qu'"il y a à" ménager cette place
du 'a', à l'interroger à partir de la parole de l'autre sans céder à la
"jouissance d'appartenir, habilement dissimulée sous la certitude d'être du
côté du Vrai" . Reste à soutenir le paradoxe qui ferait de la psychanalyse
une fiction comme les autres, tout en ayant un statut particulier de ne
jamais prétendre "dire le vrai sur le vrai" (Lacan), mais de promouvoir à la
fois la parole singulière en pratique et une vision épistémologique élargie
en théorie. Naturellement cette dernière mention ne renvoie pas à un
vulgaire éclectisme, qui serait une "mauvaise" façon de se perdre, mais
devrait contribuer à creuser l'écart entre l'intérêt immédiat "de" la
science et l'intérêt "pour" celle-ci. De notre point de vue il faudrait
plutôt écarteler de la sorte le concept d'"épistémologie", dont M. Fennetaux
n'a finalement pas esquissé la moindre critique ; comme si finalement cet
enjeu théorique comptait peu au regard de l'engagement subjectif seul
vraiment capital, à savoir "pour "chaque un", la nature et la racine réelles
de son attachement à la psychanalyse" .
D'autre part,
selon Fennetaux, la question de l'éthique concerne traditionnellement deux
objets ou deux domaines que la psychanalyse, pour y être quotidiennement
trempée, doit également aborder avec le regard critique qu'elle revendique
désormais : c'est la question du "temps présent" et celle des
"institutions", qui vont nous servir à tester les conséquences ultimes de
l'option néo-épistémologique. Il est clair que si le techno-scientisme de
masse constitue l'idéologie archi-dominante de notre temps, et la
manifestation ultime des Lumières de la Raison, la psychanalyse qui prend le
parti exclusif des singularités subjectives ne peut moins faire que de
témoigner du danger que représente de manière intrinsèque non seulement
l'arraisonnement technique mais aussi tout procès universel d'acculturation.
A vrai dire la psychanalyse paraît idéalement formée pour contredire la
poussée mondiale du techno-scientisme. Elle a sans doute les meilleurs
commentaires ou interprétations à faire au sujet du plus grand crime contre
l'humanité jamais commis avec la Shoah, révélée enfin comme une "entreprise
industrielle de forclusion du signifiant du Nom du Père" et parce
qu'utilisant et symbolisant une efficacité technique maximale, véritable
"figure paradigmatique de la modernité" ... Cette intelligence et cette
vigilance éthique s'expliquent sans doute partiellement par les racines
historico-philosophiques juives de la psychanalyse. D'une façon générale le
couple de concepts permettant de formuler éthiquement les problèmes
politiques et humains en général demeure celui du Désir et de la Jouissance
: là où la castration qui constitue le parlêtre comme désirant est rendue
impossible, parce qu'est violée ou niée la médiation symbolique, s'ouvre le
règne barbare et fatal pour les sujets de la Jouissance de l'Autre. - Il
faudrait certes repasser tous ces arguments en revue, et en détail. La
dernière raison invoquée montre bien l'encadrement notionnel et donc
théorique du problème de l'éthique, et comment c'est toujours la théorie de
la jouissance (purement en tant que théorie) qui a à pâtir de la "vocation"
éthique de la psychanalyse. - En définitive c'est bien, sous couvert
d'épistémologie, l'option de l'éthique qui donne sa raison à la "praxis"
analytique et qui seule peut assumer la dualité hyper-philosophique de la
théorie et de la pratique. C'est également la solution à l'antinomie
maintenant affirmée des discours scientifique et psychanalytique, car la
praxis ou l'éthique déploie un espace - de parole - proprement
"révolutionnaire" : "Serait-ce donc une révolution qui s'accomplirait sur
une surface topologique close, donc dans un espace unilatère et inorientable
? Quand le discours scientifique et le discours psychanalytique cherchent,
en vain, à se rejoindre, ne serait-ce pas parce que, en toute méconnaissance
de l'espace où ils se déploient et, par conséquent, en toute méconnaissance
d'eux-mêmes, ils se déplaceraient sur les faces "opposées" d'une surface où
ils occuperaient des positions antipodales ? (...) Cependant la praxis
analytique ne déploie-t-elle pas (...) un espace d'immersion où la danse de
ce couple trouve une scène propre à rendre intelligibles les raisons de leur
mutuelle fascination, comme de leur rendez-vous éternellement manqué ?" . La
solution est donc donnée : derrière sa formulation topologique se trouve bel
et bien l'a priori de la praxis, c'est-à-dire la dualité théorie-pratique
simplement supposée ; c'est là, on peut l'affirmer, le présupposé
épistémologique par excellence (y compris au sens "originel" d'epistémè et
de logos) où nous pouvons facilement repérer le principe d'une décision
philosophique .
Par ailleurs,
que la psychanalyse ne soit pas une science, d'après les raisons invoquées
ci-dessus, n'est pas sans conséquence sur sa vie institutionnelle et plus
largement politique. Si elle n'est pas une science ni par conséquent une
recherche, elle pourrait bien être en revanche une invention. "J'appelle
"institution" les "lieux" de cette invention" écrit M. Fennetaux, à définir
comme lieux de parole ayant la tâche de laisser se produire l'énonciation
ainsi que d'éviter la sédimentation des énoncés théoriques ; à ce titre ils
comptent parmi les "formations de l'inconscient" peut-être pour les moins
symptomatiques, du fait d'être inventées plutôt que subies et de ne pas
prétendre bétonner l'entrée de la "bouche d'ombre" dont ils procèdent. Les
"lieux" de l'institution, où s'éprouve et se réitère l'acte d'invention de
chaque sujet analyste (par exemple dans la passe), sont à penser au sens du
"topos" aristotélicien impliquant, par-delà une conception de la métabolè et
de l'entélécheia, l'advenir ou l'avènement du sujet. Dans l'institution, "ce
sont les moments d'alèthéia qui font acte" . Mais cela suppose une
"méthodologie institutionnelle" en tout point opposée à la prolifération des
procédures et qui, dans le respect du style de "chaque un", aura à se
déployer dans quatre directions c'est-à-dire traiter des problèmes suivants
: l'admission des membres (fondée sur la "mise de désir" de l'impétrant), la
reconnaissance (de fait et toujours ponctuelle) de l'autre analyste, la
formation des psychanalystes ("privée" - c'est ce que veut dire
"institutionnel" pour Fennetaux -, non associative et surtout pas
universitaire), enfin la question de l'enseignement psychanalytique (un
processus et non un état). On retiendra surtout le style "problématique" de
cet abord institutionnel, c'est-à-dire à la fois non assertorique et non
catégorique, situant plutôt cette méthodologie et le discours analytique
tout entier "entre" la science et l'éthique également "pures", soit
rigoureusement une éthique assortie d'une "vigilance épistémologique". L'on
ne pourra que s'étonner du classicisme philosophique de cet agencement,
jamais interrogé sous cet angle par Fennetaux, et de la non moins classique
triade idéaliste (Laruelle) que forment entre elles ces options : la dualité
de la science et de l'éthique, surmontée par l'épistémologie de la
psychanalyse, ou plutôt par la psychanalyse sur son versant épistémologique.
Serait peut-être plus judicieuse et instructive, inversement, une
psychanalyse de l'épistémologie... en attendant le véritable emplacement
non-psychanalytique et non-philosophique de celle-ci par la science. On ne
redira pas ici quelle conception mal fondée, et pour tout dire philosophique
(c'est-à-dire encore proche du sens commun) de l'essence de la science
prédestine l'épistémologie à commettre un tel contresens sur la
psychanalyse, ramenant celle-ci à une éthique plutôt qu'à une clinique et
n'atteignant pas elle-même au statut de théorie à force d'endosser la
vocation seulement critique de la philosophie ; ni quelle inédite théorie de
la science comme science du réel - science "à cause" du réel - autorise
inversement cette allégation finale, à savoir que la psychanalyse a
davantage à faire avec cette science, unilatéralement, qu'avec la
philosophie et qu'avec elle-même, circulairement.