- D'après une lecture de :
- Daniel Sibony, Le peuple
"psy", Paris, Balland, 1992
A défaut de l'Un
et du Réel, la psychanalyse se mobilise autour de termes clefs comme
"événement", "passage" ou "transfert", qui signalent différents niveaux de
conception et de réalisation de la "chose" commune à l'éthique et à la
psychanalyse. Dans Le Peuple "psy" (Balland), notamment, D. Sibony
exprime très simplement les critères d'une ontologie élémentaire ou minimale
de la psychanalyse qui orientent celle-ci vers l'éthique. La première
approche de l'idée "psy", qui forme le noyau et le fil conducteur de ce
livre, s'enroule donc sur une ontologie du "rien qui n'est pas rien" et de
l'"événement d'être". N'oublions pas que l'idée "psy", au départ, pointe
l'existence d'un savoir insu chez l'humain, et de l'insistance de celui-ci à
se manquer lorsqu'il ne prend pas la mesure de ce manque, notamment en le
vivant et en le transférant sur d'autres. Il s'agit de s'éveiller à ce Rien,
cette case vide qui fait marcher la machine psychique, qui est responsable
de ses pannes comme de ses sursauts. C'est bien cette "présence absente"
qu'on a justement appelé "inconscient", et c'est bien ce "rien d'être"
supplémentaire et événementiel que la psychanalyse est censée provoquer,
favoriser. "Un événement traumatique a produit le tournage en rond, seul un
autre événement peut le faire cesser ; un événement précieux ; d'amour, de
transfert, d'interprétation assez forte, assez chargé d'émotion pour faire
jouer les places possibles" . L'événement a toujours lieu dans un
entre-deux, moment de passage à une dimension autre ; notons que Sibony
maintient assez fréquemment l'opposition des deux niveaux conscient et
inconscient, pour justement miser sur leur contact lors des grandes
"interprétations". Sibony fait un usage très général de ce dernier terme ;
il désigne les moments, les points critiques où a lieu le don du manque,
qu'il s'agisse au sens restreint des interventions de l'analyste ou au sens
très large des "leçons" de la vie. "En fait, tout le monde est en
psychanalyse, chez une analyste innommable, d'une ironie aigre-douce, qui
s'appelle la vie, et qui vous renvoie de temps à autre, en pleine figure,
des interprétations d'une telle vacherie que l'on préfère rester sourd,
fermer les yeux..." . Du coup la définition de la psychanalyse subit le même
étirement, et nous voulons montrer que l'éthique est toujours le terme, plus
ou moins avoué, d'une extension conceptuelle vers la "vie", l'"histoire" ou
la "pratique". Suit alors une belle définition de l'éthique, au sens le plus
"archaïque" de technique de vie : "Du coup, la psychanalyse est plus qu'une
thérapeutique : un mode de recherche, un art de passer l'obstacle quand, cet
obstacle, c'est nous-mêmes. Une technique presque, mais au sens fort :
mouvements pulsatiles et pensées entre dire et faire, et qui se passent dans
un transfert" .
On se demande si
cette généralisation ontologique, à visée éthique, de l'analyse ne conduit
pas tout bonnement à sa dissolution, si les plages et les mirages de
l'écriture n'entraînent pas le psychanalyste à trop céder sur sa spécialité.
Il est vrai que celle-ci est pourfendue par notre auteur "indépendant", qui
voit surtout la présence de l'idée "psy" en dehors des milieux "psy", à même
la culture et le social où elle s'impose toujours plus. Et cela pour la
bonne raison que l'idée "psy", comme toute idée, consiste en ses multiples
transformations et incarnations, n'est pas transcendante à la réalité
sociale ni même produite par elle mais lui est plutôt constitutive. C'est
pourquoi nous rappelons le terme d'"idéologie" puisqu'il y va des destins et
des cheminements de l'idée, de sa présence attendue ou inopinée ; en tout
cas l'idée prenant une certaine liberté par rapport à ses concepteurs. Le
dynamisme - non dialectique - de l'idée est plus précis, puisqu'il s'agit de
montrer "comment l'idée freudienne est elle-même en analyse dans le social"
. Le discours analytique, loin d'assumer les symptômes sociaux, est plutôt
lui-même symptôme à analyser, à interpréter, à remarquer dans son incapacité
manifeste à rendre compte de l'extraordinaire avancée de l'idée "psy", de sa
diffusion, de sa "solubilité" dans la culture. Tous ceux qui, tels les
médecins, enseignants, travailleurs sociaux et autres, ont à répondre
quotidiennement aux difficultés des corps parlants, "ont besoin de l'analyse
comme le désert a besoin d'eau" et sont à titre égal les véhicules de l'idée
"psy", ses plus actifs promoteurs. Quant aux nouvelles thérapies
foisonnantes, corporelles, relaxantes, parallèles, qu'elles soient
individuelles, familiales ou collectives, qu'elles soient dures ou douces,
etc., elles prouvent toutes l'énorme besoin d'analyse dans le social et chez
les gens, du reste elles fonctionnent également "à l'inconscient" et mettent
toutes en place des formes primitives de transfert. Leur développement ou
leur "retour" massif signale l'enfermement et l'aveuglement du monde "psy"
lui-même, totalement dépassé par les effets en retour de l'idée "psy", par
ses manifestations invisibles et la demande qu'elle suscite. Mais on aurait
tort d'y voir la négation de ce que la psychanalyse apporte, avec sans doute
plus de rigueur et de retenue, "toutes ces variantes thérapeuthiques (...)
sont affiliées à l'idée psy lancée par Freud" . Avouons qu'elles portent le
principe analytique à ses limites plus qu'elles en révèlent les
insuffisances, et finissent par le rendre inopérant. Elles relèvent toutes
plus ou moins de l'hypnose qui est une fixation et une limite absolue du
transfert. Est-ce l'hypnose qui relève du transfert ou, comme le disent les
tenants de l'hypnose, le transfert qui est une hypnose retenue, déviée,
idéalisée ? La position, sans doute pro-analytique, de Sibony reste sur ce
point relativement ambiguë. En tout cas l'éthique interdit qu'on s'arrête à
une thérapie qui se voudrait exclusive et absolue, et comme la psychanalyse
n'est pas seulement une thérapie mais une technique de vie, une éthique qui
se distingue et se révèle par ses failles mêmes... Exemple : la littérature
psy, illisible selon l'auteur, n'a que le mérite de signaler ailleurs
l'efficace de l'analyse, et sa disponibilité disséminée. Tout intérêt pris
pour la psychanalyse stricto sensu et exclusivement sera pris à son tour
pour une fixation, un blocage transférentiel, donc pour le contraire de ce
que l'idée psy commande : expériences, passages, changements de niveaux,
transfert de transfert. La meilleure "interprétation" n'est-elle pas
finalement celle qui se fie au hasard - inconscient ou être en devenir -, le
reconnaissant comme le paramètre le plus sérieux ? Ce serait risquer d'aller
trop loin. Toujours est-il que la demande psy est plus considérable et plus
respectable que les réponses officielles fournies par les psys, lesquels ne
sont que les larbins trop souvent infatués de l'idée psy en marche (avec ou
sans eux). Sibony parle du "prestige" de l'analyse mais le refuse, à juste
titre d'ailleurs, aux analystes : mais ceux-là y ont-ils jamais prétendus ?
"Sauf exeption" précise-il : qu'est-ce à dire ? Il y a bien un complexe de
l'"exception", sinon de l'exceptionalité, dont on peut penser qu'il a
"traumatisé" le monde psy notamment à cause de Lacan. Du reste, la pensée de
la Loi, l'éthique psychanalytique chez Lacan se fonde entièrement sur cela :
l'au-moins-un, l'exclusion qui fonde la règle, que Lacan a voulu ou a dû le
long de sa vie assumer. Rien de tel chez Sibony, plus proche d'une pensée de
la dissémination (Derrida)... jusqu'au confusionnisme ? Extrême raideur de
l'éthique dans un cas, souplesse exagérée dans l'autre ? Que signifie alors
le ton de plus en plus polémique, railleur (allant parfois jusqu'au médire),
adopté par Sibony dans ses derniers textes ? Il n'a pas de mots assez durs
pour parler des associations psychanalytiques, toutes sectaires, victimes -
explique-t-il - d'une "angoisse identitaire banale : être dépassé par le
message qu'elle [l'idée "psy"] apporte" . Lui-même semble avoir adopté la
posture de l'écrivain : est-ce le désir d'accompagner l'"idée", de la suivre
à la trace ? Y a t-il une éthique de l'écriture ? En tout cas si la
psychanalyse est une éthique, l'écriture (le Livre) en est sûrement la loi
secrète, la vérité paradoxale. Le raisonnement de Sibony est simple :
puisque la psychanalyse est à ce point coulée dans le tissu social
occidental, tellement répandue qu'elle en est invisible, devenant la forme
la plus contemporaine et la plus compulsive du "désir de savoir", alors le
savoir psychanalytique lui-même ne peut être inventé, représenté, transmis
avec quelque rigueur et probité éthique que par des sujets - intellectuels,
psychanalystes, écrivains, philosophes... - farouchement attachés à leur
indépendance, aux antipodes de toute association, institution ou école de
psychanalyse. Cela revient à dire que les écrivains - ceux qui écrivent -
sont les seuls véritables "passants " et le "passage" (contre la "passe" de
Lacan !) devient la seule règle : "n'ayant pas d'affiliation à afficher,
étant dedans et dehors, le passage est devenu notre lot, et c'est lui qui
produit nos œuvres [nous
soulignons] comme autant de passerelles sur l'abîme" . Cela suffit-il
vraiment à fonder un positionnement éthique en
général, et à rappeler la psychanalyse à ses devoirs ? En tout cas, par une
telle généralisation du "passage", du "dépassement", on réduit à peu la
portée de l'idée "psy" ; c'est le passage lui-même qui devient l'abîme ; et
le lyrisme personnel de l'auteur (qu'on ne nie pas) devient symptôme -
intransférable, ou déjà transféré à son maximum, im-passe. Or nous pensons,
quant à nous, qu'il faut parvenir à théoriser la dispersivité essentielle du
symptôme, littéralement toute l'"idéologie analytique", y compris donc
l'idée "psy" dans ses inscriptions les plus variées.
Mais revenons
sur un aspect en quelque sorte plus "technique" de cette ontologie et de
cette idéologie : le presque-rien événementiel et la "solution" (au sens
presque chimique) de l'idée psy tiennent en un mot, un processus, parfois
une méthode : le transfert. "La question clef : comment veiller à ce qu'un
transfert ne s'enkyste pas ? Exigence éthique, que ce transfert du
transfert" . Cette thèse sur le transfert est essentielle parce qu'elle
répond directement à l'ontologie du manque-à-être et du passage. L'être se
définit comme manquant, passage, en quoi il est précisément inconscient ; la
seule règle éthique est de partager ce manque : on y parvient par le
transfert de transfert, on y échoue par le transfert simple, "enkysté". A
l'"origine", là où la psychanalyse nous ramène en principe, il y a le manque
d'origine, et cela paraît si insupportable que l'être humain transfère déjà
cela sur ses symptômes, niant (tout en révélant) alors ce que la
psychanalyse appelle la "castration" ; mais le sujet doit transférer encore
sur un autre cet affect (de l'insupportable, par exemple sur l'analyste
(d'autres fois il utilise un Dieu, une Idée...), "et il s'en sort quand ce
transfert lui-même est déplacé (...) vers un autre métabolisant du
manque-à-être originel" . C'est ici que la psychanalyse est étroite,
souvent, à honorer et à accompagner le processus transférentiel, un
mouvement qui la dépasse totalement. Dans le meilleur des cas l'analyse
conduit le sujet à se passer d'elle (comme de son symptôme) ; au pire elle
bloque le passage - comme l'ont fait avant elle les religions - en
s'instituant elle-même comme le passage des passages (telle la "passe" des
écoles lacaniennes), s'auto-hypnotisant et hypnotisant ses adeptes. Le
simple projet de "faire avec" son symptôme (comme le disent encore les
lacaniens) trahit un blocage malheureux, non seulement sur le symptôme mais
sur l'analyse elle-même. Il faut voir les choses plus radicalement, au
niveau où la vie se fait et se défait, au niveau du passage. "Hypothèse : le
ressort de l'idée psy est l'étonnant isomorphisme entre le désir de
trans-faire et l'appel de transfert" . Un étonnant rapport s'établit ainsi
entre le "faire" technique, en tant qu'il achoppe ou en tant qu'il réussit,
qu'il se révise et se transporte sans cesse vers de nouveaux intérêts, bref
comme trans-faire, et le transfert analytique qui apporte sa touche éthique
en guidant le trans-faire, en le faisant faire toujours autrement jusqu'au
point de rupture interne où il se relance à nouveau, etc. Curieux, donc,
comment la "psy" peut devenir l'éthique d'un monde envahi par la technique -
et pas d'un autre. On se prend à penser que l'infusion de l'idée "psy" a
quelque chose à voir avec l'invention et la diffusion des techniques, leur
répondant idéologiquement (au sens employé jusqu'ici : c'est-à-dire par une
mise en disponibilité de l'idée "psy") autrement que par la notion
heideggerienne d'"arraisonnement", tout aussi inappropriée à la psychanalyse
qu'à la technique dans sa réalité. Mais il y a plus : ce qu'on a dit de la
technique doit valoir également pour la science, que la psychanalyse ne
conteste ni n'inverse, n'envie ni ne critique. Elle n'est pas une science
mais accompagne les sciences, s'inscrit dans un rapport historique avec
elles. "L'analyse frôle en passant diverses sciences et leur offre ainsi des
occasions de rencontre. De même, quand on la plonge dans une science (...)
elle suscite bien des remous intéressants ; elle opère comme un réactif " .
A la limite, il y a transfert - trans-faire - possible entre science et
psychanalyse ; celle-ci participerait à la mise en mouvement de la science,
à sa dérivation salutaire pour contrer ses dérives totalitaires. La "fibre
scientifique" de la psychanalyse, ce serait ça : "prendre pour objets des
processus, et les impliquer comme objets du processus où ils s'engendrent" .
Il y va d'une "technique de science", c'est-à-dire d'une méthode qui à la
fois limite les prétentions de la science et en élargit le champ par la
subjectivation des processus. Le statut éthique et (en un sens quand même)
scientifique de la psychanalyse se rejoignent, exactement comme en
l'Histoire, puisque ces disciplines ont toutes deux les processus comme
objets. Nous extrapolons un peu car Sibony envisage le rapport de la psy
avec "les" sciences, et affirme que "la question "science et psychanalyse"
(...) par elle-même, n'est pas traitable" . De toute façon la fibre éthique
l'emporte de beaucoup sur la "fibre" scientifique, qui reste secondaire, dit
Sibony. D'autant qu'il ne fait pas de concessions aux sciences positives, au
neurosciences notamment, renvoyées à leur méthode et à leur vocation
descriptives, alors qu'en psychanalyse il s'agirait plutôt d'expliquer des
surgissements ou des événements dans le vécu. D'ailleurs, le but de la
psychanalyse n'est même pas d'expliquer, il est de faire en sorte qu'un
sujet retrouve le sens et le goût de vivre sans être harcelé de symptômes.
"L'objet est plutôt de constituer un support d'être où l'homme puisse
ressaisir non pas tout ce qui lui échappe (...) mais le contact pluriel avec
cette fonction d'échappement où il court toujours après lui-même" . Retour à
l'éthique, donc, une éthique guère utilisable dans cette formulation
ramassée et plutôt spéculative, sans atteindre pourtant au statut théorique,
car si la psychanalyse n'est pas une science, l'éthique n'est pas une
théorie. Or nous pensons qu'une théorie, voire une science de l'éthique
psychanalytique est possible et souhaitable, sur d'autres bases
"scientifiques" que celles retenues par Lacan.
Mais poursuivons
un moment. Cette éthique, Sibony n'a cessé de la présenter comme une
"éthique du dire" ayant pour finalité une "transmission d'inconscient",
d'autant plus nécessairement que ce qui se donne socialement ou
philosophiquement sous cette rubrique, cette "éthiquette", est marqué du
plus grand immobilisme. "Et si, anticipant sur la suite, j'énonce que
l'éthique est la recherche du lieu où la parole "se donne", c'est dans la
mesure où il s'agit de faire émerger des potentiels de langue non donnée à
l'avance ; des germes d'espaces qui n'ont pas encore lieu" . L'Autre, d'où
ce lieu est à venir, ne saurait être paternel ; le symbolique n'est ni le
Père ni l'Ordre chez Sibony, c'est plutôt la transmission elle-même, du père
au fils, de l'homme à la femme, etc. Tout ce qui "tient lieu" de langue,
socialement ou culturellement, bref l'éthique institutionnelle contrevient
de toute évidence à la véritable éthique, car "l'éthique est un potentiel
d'infini où la Loi se signifie dans son retrait" . Le don de la langue est
un acte inaugural, une création que Sibony trouve à illustrer aussi bien
avec le philosophe Spinoza qu'avec le prophète Abraham. Le texte éthique
vaut moins par ce qu'il dit que parce que son dire est directement bon, fait
du bien où et quand il a lieu. La morale privilégie l'action selon ce que
dit la Loi ; l'éthique privilégie le dire en tant qu'il est un acte. Etc.
L'on pourrait multiplier les façons de dire ce dire de l'éthique, ce qui ne
ferait que rajouter au lyrisme déjà très diluant de D. Sibony. Or celui-ci,
qui ne perd jamais une occasion de proclamer son indépendance vis à vis du
lacanisme, n'hésite pas à critiquer l'éthique du "ne pas céder sur son
désir" préconisée par Lacan. Selon Sibony ce beau précepte présuppose avant
tout "un discours qui serait la Loi du désir" , et qu'on "ait son désir bien
en main" pour savoir ne pas céder ; cela revient à installer le discours
analytique au lieu de l'éthique et ipso facto empêcher le lieu de se donner
par l'éthique, par le Dire lui-même ; en somme, fait gravissime, ce serait
confondre l'éthique et la psychanalyse elle-même. Sibony se dit séduit par
la "pauvreté" même de son idée, mais selon lui elle tient et se suffit en
tant que "genèse renouvelée des conditions du dire" .
Cependant, comme
pour bien des psychanalystes philosophant, ou des philosophes prétendant
hisser la psychanalyse jusqu'à l'éthique, l'on ne peut que regretter ici un
confusionnisme pré-lacanien. Les catégories de "frontière", de "passage",
d'"événement" ou de "transmission" ne suffisent pas à produire autre chose
que du texte. Ironie du sort pour qui explique lucidement le choix vrai
d'Antigone comme étant celui de la parole, vive et transmise, contre celui
de la loi écrite et sclérosée. L'éthique lacanienne, du moins telle que
formulée par les actuels "lacaniens", n'est pas une éthique du Dire mais du
"bien-dire". Le bien-dire n'est pas assimilable au bien-penser comme le
croit naïvement Sibony , qui expédie bien vite cette expression. Bien dire,
ce n'est pas dire le Bien (thèse morale), ce n'est pas seulement préserver
la possibilité du dire (thèse philosophique de Sibony), c'est plutôt mettre
ce qu'il faut de jouissance dans la parole, dans les mots, pour que ceux-ci
passent à l'autre en lui faisant l'amour - lequel ne se résume pas au
"passage", mais bien au signifiant concret. Le discours éthique "est celui
d'un bien-dire, dont la loi, loin d'ignorer la jouissance ou de s'y opposer,
en est à la fois l'appui et le chemin" (Philippe Julien ). Il s'agit
littéralement d'un art de la parole, qui conjoigne une poétique et une
érotique. Mais qu'on se rassure, il n'y a pas d'éthique du bien-dire sans
une logique du mi-dire, sans que la castration ne nous rappelle qu'en
psychanalyse le principe directeur reste le désir et non la jouissance. De
sorte que la première formule lacanienne ("ne pas céder sur son désir") est
bien valide... tout comme l'essentiel de la thèse de Sibony qui est celle
d'un désir-de-dire renouvelé. L'éthique de la psychanalyse (celle de Lacan
comme celle de Sibony) reste fondamentalement une éthique du désir, désir de
l'Autre qui est toujours plus ou moins l'Autre du langage... Cependant il
existe aussi un Autre réel, chez Lacan - c'est la "Chose" -, dont
l'impossible jouissance se trouve bien à l'origine du désir du sujet, et par
conséquent de l'éthique. Cette dimension du réel est particulièrement
effacée chez Sibony. Mais c'est toute l'éthique psychanalytique, lacanienne,
axée sur la prise en compte du réel impossible - et donc aussi sur le
langage, par voie de conséquence - qui mérite d'être révoquée. Le réel, pour
peu qu'on le déleste de ce qualificatif d'"impossible" (il est encore
"moins" que cela), n'initie aucune éthique particulière, ni aucune théorie
qui voudrait statuer sur lui en retour.
Le réel, le
réel-homme n'est pas davantage éthique par essence. L'éthique divise l'homme
comme sujet de la Loi, et qu'il soit sujet du devoir ou sujet du désir ne
fait pas une grande différence. François Laruelle oppose à l'éthique
philosophique - comprenant la psychanalyse - une éthique "ordinaire" qui
part de l'indivision absolue de l'homme plutôt que de l'autoposition de la
Loi, et qui ne met pas l'homme à ses ordres mais au contraire se met au
service de l'homme. Pour l'heure l'éthique ne se dit pas de l'homme ou du
réel, comme immanence radicale, mais d'un "sujet", un sujet philosophique
qui n'épuise pas - ne concerne pas - l'essence-de-jouissance du sujet
déduite à partir du réel par la non-philosophie. La thèse de Laruelle se
laisse résumer ainsi : "l'éthique ne sera radicalement humaine qu'à la
condition que l'essence humaine de l'éthique ne soit plus elle-même éthique"
. Plus précisément, selon le niveau d'immanence ou de causalité où l'on se
place, on dira que la cause de dernière instance de l'éthique est le
réel-homme, lui-même d'essence non-éthique, ou bien que le sujet de
l'éthique (de la philosophie, comme de la psychanalyse "en l'état") est
causé par le sujet de la clinique, appelé encore sujet de la jouissance
(appartenant à la non-philosophie et en particulier à la non-psychanalyse).
Au fond il s'agit de reprendre, mais beaucoup plus radicalement, le projet
kantien d'une science des conditions de possibilité de toute éthique
possible ; mais alors que le projet kantien était lui-même éthique,
c'est-à-dire auto-fondé philosophiquement, la science non-philosophique de
l'éthique consiste à chasser toute primauté et même toute priorité de
l'éthique, en écartant a priori toute transcendance possible et toute
auto-fondation (-position, -supposition, etc.) plutôt que telle ou telle
norme empirico-idéale particulière. "Dans la philosophie, écrit Laruelle,
l'éthique supposée est plus qu'un matériau, c'est une cause ou une
codétermination de la philosophie elle-même. Dans la non-philosophie,
l'éthique supposée est réduite à l'état de simple matériau ou d'occasion" .
De sorte que le problème de l'éthique ordinaire n'est plus d'édicter des
règles pratiques ou même des conditions pour en édicter, mais de donner les
règles permettant de faire avec le donné des règles éthiques,
philosophiques, pour les utiliser à nouveau une fois désactivée et
stérilisée leur prétention à toucher au réel (principe d'éthique
suffisante). Que faire de la violence de cette éthique qui prétend s'armer
contre la violence ?
Sans doute alors
une éthique du dire (ou du bien-dire, inutile de finasser), soit l'éthique
psychanalytique, plutôt qu'une éthique de l'agir (pratique,
communicationnel, etc.), nous met-elle sur la voie de cette non-violence
radicale. Mais le dire, comme le croit si bien la pensée contemporaine,
"fait acte" ou équivaut à un "trans-faire". Lui aussi a le "génie" de
l'auto-position. L'éthique du dire maintenant supposée, depuis l'éthique
ordinaire, ne sera plus qu'un matériau comme un autre ; quant au sujet de
cette nouvelle donne, de ce nouveau "dire" éthique, il ne connaît
d'autonomie réelle qu'à s'en tenir à la priorité absolue du "dit" de l'homme
ordinaire - ceci "dit" pour écarter toute illusion d'une méta-éthique.