Etudes lacaniennes 

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D'après les lectures de :
Philippe Julien, "La psychanalyse ne s'invente qu'à se compter trois", in Malaise dans la psychanalyse, Paris, Les cahiers d'Arcanes, 1995.
Moustafa Safouan, "Du malaise", in Malaise dans la psychanalyse, Paris, Les cahiers d'Arcanes, 1995.

 

 

Si, à bien des égards, le sujet-psychanalyste représente personnellement le "principe d'analyse suffisante", il est conforté en cela par les structures institutionnelles qui supportent et relaient son activité privée. On le voit bien avec le problème - obsédant - de la formation des analystes, qui témoigne de la volonté de "faire lien social" et d'autonomiser davantage encore la pratique.

L'expérience psychanalytique ferait difficilement l'économie d'assises institutionnelles, d'abord parce - malgré certaines apparences - elle n'est pas une affaire uniquement "privée" concernant par exemple l'inconscient d'un sujet ; elle est constitutionnellement une expérience du trois, ou du tiers, et a sans doute pour vocation d'inspirer quelque chose comme un "lien social" nouveau. Tout le problème vient du contraste, et même de l'antinomie existant entre l'originalité indéniable de la méthode psychanalytique et l'ancienneté des méthodes de transmission et de formation, régies le plus souvent par le "discours du maître". Faut-il une institution adaptée, conforme à la nouveauté l'analyse ou bien faut-il faire avec l'institution, vaille que vaille ? On sait que l'I.P.A., l'Association Internationale de Psychanalyse a opté pour la seconde solution ; restent les lacaniens... Nul ne peut nier la singularité du tiers existant entre l'analyste et l'analysant : un espace de parole qui s'appelle association libre, qui s'appelle inconscient. Si l'inconscient constitue le seul tiers pendant l'analyse, qu'en est-il en fin de partie ? L'institution est-elle supposée savoir quels critères appliquer à la fin d'analyse pour que l'analysant devienne à son tour analyste ? A t-elle un regard quelconque sur le moment où pareil basculement se décide ? En réalité, selon cette conception, l'institution (école, association, ou Ordre des médecins...) n'est qu'un relais en direction du public qui est le véritable tiers, en l'occurrence, et le seul juge présumé. Il y va d'une nomination qui est identification fondamentale du futur analyste à un Idéal-du-Moi, rien d'autre que l'Analyste, justement, membre de la société des analystes, elle-même au service du public... Moustafa Safouan épingle ainsi le point de vue de l'I.P.A. : "S'autoriser, c'est se déclarer publiquement pour se faire un nom. En fin d'analyse, le sujet se donne pour mission de faire connaître la psychanalyse en se faisant connaître, lui et son nom" . Du point de vue de Lacan, au contraire, "la fin de l'analyse n'est pas la promotion d'un nouvel Idéal-du-Moi, mais bien plutôt elle permet que de ce nouveau personnage le sujet se soit destitué à jamais" , destitution qui est entrée en une solitude partagée avec quelques autres. C'est le sens profond de la formule de Lacan qu'il ne faut pas oublier de citer en entier : "L'analyste ne s'autorise que de lui-même… et de quelques autres" . C'est-à-dire que l'analyste ne s'autorise que de la loi qui fonde le désir - le désir de l'analyste, en l'occurrence -, et bien sûr il ne tient cette loi que de sa propre analyse de l'inconscient. Mais il y a un savoir à conquérir de cette fréquentation longue et coûteuse, et une mise en commun, une transmission - plutôt qu'une garantie - nécessaire du savoir. Un lieu s'impose donc en guise de tiers (il n'y en a pas d'autre), lieu toujours tierce du désir qui ne se confond pourtant pas, ni avec le désir fondateur (l'Autre) lui-même ni avec tel ou tel maître d'école ou règlement qui s'y "montre" à l'occasion. Dans la nébuleuse associative lacanienne, ce qu'on appelle analyse de contrôle, travail en cartel ou témoignage de la passe désigne bien à chaque fois ce lieu qui incarne un principe de formation nouveau, conforme en tout cas à la théorie du désir. En résumé l'institution ne confère aucun droit, n'impose pas de règles, ne dispense aucun savoir puisqu'elle est le "lieu" où le savoir s'échange, en revanche elle peut reconnaître (sinon autoriser) que telle ou telle pratique relève effectivement de sa formation si cela lui est demandé.

Le contrôle par exemple n'est jamais imposé, du moins chez les lacaniens : il se demande. Concentrons-nous un moment sur cet aspect de la formation qui clôt en général l'analyse "didactique", l'analyse qui prépare "explicitement" au devenir analyste. Une remarque d'ordre historique nous situera au cœur même de la question et nous permettra d'appréhender d'emblée la conception lacanienne du contrôle. Celui-ci était sans doute structurellement présent dès la première relation analytique, celle qui lia Breuer et Anna O., puisque Breuer ne conduisit (malgré lui, et de la façon que l'on sait) l'embryon de cure que soutenu par l'intérêt de Freud et sa correspondance avec lui. L'originalité de la conception de Lacan, dès 1953, fut de souligner la dimension ternaire de la relation de contrôle sur le modèle même de la relation analytique normale. A ce moment là c'est l'Autre, indéniablement, qui est le tiers constitutif de toute formation en analyse. L'analyste contrôlé est déjà en position de tiers pour ses analysants ; comme représentant la fonction du désir, il est l'Autre. Au fond le contrôleur reprend cette même place pour le contrôlé, qui lui-même ne se contente pas de rapporter les dits de l'analysant mais déjà présente une lecture interprétative, une construction. De sorte que la ternarité est bien respectée dès lors que l'instance de l'analyste en contrôle, pendant le contrôle, ne se confond pas avec l'instance première de l'analysant. Le contrôleur peut exercer alors une "seconde vue", une lecture en parallèle du cas qui renvoie néanmoins le contrôlé à lui-même (l'objet du contrôle est donc bien le contrôlé !) et à ses propres résistances, éventuellement, mais sans pour autant lui donner la clef d'une énigme ou lui dire la vérité sur le cas - car la seule énigme et la seule vérité résident dans les relations de transfert et de contre-transfert existant entre l'analyste et l'analysant. La responsabilité de l'analyste se situe en ces parages, dans cette capacité de se tenir en position subjectivement seconde qui est structurellement celle du dire derrière le dit. Au fond les conditions pour qu'un contrôle ait lieu sont celles qui président à la réception et à la réussite d'un mot d'esprit : il faut une "troisième oreille", celle de l'auditeur (l'Autre) au-delà de celui qui fait rire (l'"amuseur") et de celui dont on rit (le "comique"), car généralement on rit moins de ce qui est dit que d'avoir pu entendre ce qui fut dit. De la même façon l'expérience du contrôle amène l'analyste à reconnaître derrière les effets d'une pratique, portée au témoignage d'un Autre, la vérité de son désir et l'authenticité de son acte, celui par lequel il s'autorise analyste. On dira avec raison que cette formulation ne correspond pas aux dernières élaborations de Lacan - où le sens du contrôle est présenté différemment - puisque la question du réel n'y est pratiquement pas abordée. Avant de combler cette lacune, mesurons combien Lacan évite déjà toute assimilation ruineuse de la formation analytique avec un quelconque apprentissage, puisque apprendre est une variété d'éduquer, qui relève toujours de la maîtrise. Cela apparaît bien sûr encore plus clairement à partir de la théorie des discours, où la catégorie du symbolique le cède au concept de "savoir" inconscient. Or le savoir ne s'apprend pas, il se recueille, s'utilise, et l'on en jouit. On n'est plus dans le "technique" au sens noble et philosophique, mais carrément dans le bricolage : "le sujet après une analyse a pu saisir par quel truc ça s'est produit ; c'est en ce sens, et en ce sens, seulement, qu'une analyse est didactique" . C'est aussi ce qui motive cette critique encore plus radicale de l'idée même de formation (et de technique), lorsque Lacan rappelle qu'il n'a parlé que de "formations de l'inconscient" et non de formation des psychanalystes.

On a pu remarquer que l'analyse de contrôle - telle est l'appellation exacte, suffisamment explicite en elle-même - ne différait pas dans le principe (la ternarité) d'une analyse ordinaire, même si elle s'effectue sans transfert et vise une tout autre fin. On pourra montrer plus généralement combien c'est une constante philosophique - dont participe l'analyse - de dénier toute particularité à la formation et à l'éducation, parce qu'on pense unitairement la théorie en fonction de son lien avec une pratique, qui du coup devient une pratique supérieure parfaitement identique à la discipline dans son aspect le plus général et le plus totalisant. Ce ne sont pas l'institution et la formation qui se moulent sur les principes d'interprétation et d'analyse - nous voulons dire : sur l'analyse commune - mais bien celle-ci qui se cale idéalement sur un projet de formation, de lien social, et peut-être asymptotiquement de subversion ou de révolution, selon un schéma idéologique qui semble structurel et commun à toute la philosophie. Nous y reviendrons. Pour l'instant, Lacan semble affirmer le contraire ; tout semble fait pour que l'analyse de contrôle se confonde peu ou prou avec une seconde "tranche" de l'analyse personnelle - sauf les différences déjà indiquées -, puisqu'il s'agit d'analyser le contre-transfert de l'analyste, lequel provient lui-même d'une analyse probablement inachevée... Philippe Julien affirme très clairement : "Le contrôleur est donc celui qui permet à l'analyste devant tel cas clinique d'analyser son désir d'être analyste. C'est alors qu'apparaît chez l'analyste en contrôle ce qui n'a pas été vraiment analysé dans sa propre analyse" . Manifestement ce n'est pas l'expérience analytique elle-même qui est "didactique", selon Lacan, mais la saisie du "truc" (voir plus haut). Supposons deux cas extrêmes : ou bien l'analyste en contrôle s'efface devant le contrôleur qui se contente d'interpréter le cas qui lui est présenté (mais interpréter en dehors de la relation d'analyse a t-il seulement un sens ?), ou bien on décide de ne rien dire du cas parce que l'analyste, le temps du contrôle, doit redevenir l'analysant industrieux qu'il n'a décidément pas cessé d'être, n'ayant pas encore clarifié son désir d'être analyste. Seulement, dans la dernière hypothèse, il n'y a plus de transmission du savoir ni même d'instance tierce par rapport à la précédente, la précédente qui a été justement réactualisée, poursuivie, en guise de contrôle. Pour sortir de cette antinomie, selon Ph. Julien, il ne faut pas hésiter à redéfinir l'analyse, à rappeler vigoureusement la condition absolue, non seulement de toute analyse, mais de l'analysibilité en général, à savoir la capacité de se compter jusqu'à trois. On ne peut dépasser l'antinomie précédente qu'en l'analysant, en la soumettant à la règle de trois (la règle analytique) qui est de supposer toujours un tiers fût-il réduit à une place vide, un lieu purement hypothétique. "Y répondre, c'est aborder la question du contrôle autrement et lui donner une place en un champ plus large : celui du rapport de jonction-disjonction entre deux lieux de la psychanalyse : là où l'analyste conduit une analyse (...), là où il parle à un ou plusieurs tiers de son travail d'analyste" . Donc il reste un lieu inédit, toujours disponible, qui est précisément l'entre-deux. Par exemple, l'acte analytique - comme celui de s'autoriser analyste, mais pas seulement -, dans sa dimension de cause principielle ("au commencement était l'acte") opposée à toute idée d'effectuation d'une potentialité cachée, cet acte n'est pas aussi solitaire ou clandestin qu'il n'y paraît. "Dans l'après-coup, au futur antérieur, les effets de l'acte se donnent à lire au dehors, non pour une reconnaissance sociale, mais pour une avancée du savoir qui fasse lien social" .


Il reste donc à définir les lieux où le savoir parvient à faire lien social. On retrouve alors, synthétisées, pacifiées, quelques unes des propositions théoriques précédentes. On peut énumérer, extérieurement : le contrôle, l'institution analytique, le public ; et plus structurellement, ces trois fonctions : le non-savoir, le désir de savoir, enfin l'agalma et son enveloppe. 1) Le minimum exigible de la part du futur analyste, est que respectant le clivage de la place et de l'être, il accepte d'occuper la place du sujet supposé savoir pour l'analysant sans se prendre réellement pour tel. "Ce clivage est opératoire en ce qu'il creuse un non savoir devant la nouveauté de chaque nouvel analysant" précise Ph. Julien. 2) L'absence de sujet supposé savoir se mue en désir de savoir au sens où il y a du savoir à conquérir, précisément ce savoir là du sujet supposé ; l'analyste "n'est pas sans savoir" et puisqu'il le peut, il le doit. C'est le principe qui accompagne toute destitution subjective en fin d'analyse : le sujet tombe mais du savoir reste, un savoir lisible et exploitable, peut être même formalisable. Tel est ce qui fait lien social entre le contrôleur et le contrôlé, précisément, cette "position de lecteurs lisant côte à côte le même livre" . 3) Quant au sujet des-titué il res-titue proprement la fonction du réel dans cette mécanique analytique, puisque le sujet qui tombe devient désormais l'agalma, l'objet 'a' cause du désir. On sait que pour Lacan le psychanalyste n'opère finalement qu'en tant que support de l'agalma, mais il le fait, comme tout le monde, depuis l'image plus ou moins narcissique i(a). Tout est dans ce "plus ou moins" : il s'agit de savoir si c'est vraiment le réel de l'objet qui fait tenir l'image - comme il est demandé de la part du psychanalyste - ou bien si l'accent est porté plutôt sur l'imaginaire du moi idéal. D'où une modification de la théorie non négligeable : l'enjeu du contrôle, par exemple, n'est plus d'analyser éternellement le désir de l'analyste - cela correspond plutôt à la fin de l'analyse, le moment qui précède l'acte de s'autoriser soi-même -, "il est d'authentifier le clivage entre i('a') et 'a', entre ce semblant qu'est l'image du corps et l'agalma comme reflet du désir" . Or ce clivage n'empêche pas une affinité que la seule distanciation mise en place dans la cure ne suffit pas à percer ; au moins deux autres expériences de type analytique peuvent y pourvoir, pour justement tenir compte à chaque fois d'un lieu qui soit tiers. Nous avons amplement parlé du contrôle, comme deuxième expérience, reste à évoquer troisièmement la procédure de la "passe" faite pour modifier encore le statut imaginaire du moi, et faire en sorte que i(a) repose davantage sur l'objet du désir (a) que sur l'image narcissique (i). Définissons rapidement la passe comme ce "moment à la fois précaire et privilégié pendant lequel l'analysant est supposé franchir la frontière qui fait distinction entre l'expérience dite personnelle de l'analyse avec un analyste et l'expérience à plusieurs de la psychanalyse en sa présentation sociale et sa présence publique" . Désormais l'analyste possède un moi, ou plutôt une image de soi plus maniable, précisément parce que dans la conduite de la cure celle-ci doit se faire suffisamment évanescente et "libre" pour ne pas induire quelque fascination ou quelque idée de maîtrise, en rapport bien sûr avec la fonction du sujet supposé savoir. Comme pour le contrôle, l'expérience de la passe se conduit à trois : un passant, un passeur, et un auditeur second qui recueille le témoignage du précédent. A l'issue de la passe, le candidat se voit reconnu par l'institution, à charge pour lui de soutenir avec ses pairs une pratique théorique telle que le lien social s'appuie directement sur le désir de savoir, plutôt que sur d'autres types de rapport au savoir, plus traditionnels et plus aliénants. Entre le ghetto culturel et le prosélytisme également vains, il y a place pour une pratique théorique ordonnée à la clinique, collective, publique, et pouvant aisément se passer d'énoncés prescriptifs. Tel paraît le point de vue, largement synthétisé, qui prévaut actuellement chez les héritiers de Lacan concernant ce problème de la formation.

Malgré les différences d'appréciation entre les diverses écoles de psychanalyse, on peut prétendre que l'idéal d'une pratique descriptive des effets de l'inconscient a toujours été prévalent, c'est-à-dire qu'est recherchée l'auto-description de droit de la chose analytique comme savoir immanent (inconscient), ou encore la communication de l'inconscient et de la psychanalyse dans la pratique. Plus particulièrement, la mise en avant par Ph. Julien (ex-Ecole lacanienne de psychanalyse) d'une ternarité à tous les niveaux de l'expérience analytique, comme la promotion d'un "nouvel imaginaire" par rapport au spéculaire et au narcissique, concordent vers l'affirmation d'une autonomie théorique de la psychanalyse, autonomie qu'elle trouve paradoxalement dans sa pratique. Elle apparaît même comme la seule théorie pouvant se penser et se réaliser intégralement dans la pratique. Celle-ci doit s'entendre au sens large comme un étagement d'expériences et de rencontres à commencer bien sûr par l'analyse personnelle, mais aussi le contrôle, la passe et même l'enseignement public de la doctrine. Qu'est-ce qui définit l'essence "pratique", en dernier ressort, de la psychanalyse ? C'est ce qu'on nous présente souvent comme la raison d'une éthique incontournable, à savoir la reconnaissance d'un réel essentiellement ambigu, faisant et ne faisant pas partie de la structure subjective (figurée par exemple par le nœud borroméen), étant pour une part réel et pour une part imaginaire, etc. En fin de compte le réel non-un, toujours problématisable (philosophique), finit par se résorber dans l'imaginaire qui échoue à le représenter mais qui est la vraie réalité théorique, pratique et sans doute technique ...de la pratique psychanalytique prise dans sa globalité. Il ne faut pas s'en étonner. Nous avons suggéré que l'éthique tenait déjà ce rôle dans le système de la philosophie et, de même que la pédagogie a toujours été la raison suffisante (sinon la suffisance !) de la philosophie, il est vrai que la formation en psychanalyse tient lieu - même et peut-être surtout si ce lieu est tiers - ou incarne à elle seule l'idéal de la psychanalyse comme pratique. De sorte qu'au lieu d'analyser vraiment la formation et ses avatars, ce qui voudrait dire analyser le principe de formation comme identique au principe d'analyse suffisante par lequel la psychanalyse prétend au réel, on en reste toujours à un idéal formateur de la psychanalyse, n'en finissant pas de former celle-ci, courbant l'échine devant une instance formatrice supérieure qui ne saurait être, inavouée, que la philosophie elle-même.

 

 

 

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