- D'après une lecture de :
- Sibony (D.), "Réflexions
sur l'Un et l'Etre", La décision philosophique, 7, Osiris,
janvier 1989
On peut penser
que la réflexion éthique issue du judaïsme porte directement sur le statut
de l'Un, puis sur le rapport de l'Un et de l'Autre. Pour un post-lacanien
comme Daniel Sibony, l'Un de l'homme ou l'essence de l'homme consiste en son
être de langage ; l'Un parvient à l'humain en tant que transmis par le
langage - donc par l'Autre -, tandis que l'homme n'est Un que transi
lui-même par la parole, en tant que "parlêtre". Ici, l'Un judaïque
revendique une fraternité originelle avec l'Etre gréco-philosophique :
"J'incline à penser que l'Un biblique est le même que l'Un des
présocratiques. C'est l'Un de l'Etre. Simplement la Bible en a produit un
traitement transmissif, un engendrement historique par lequel le destin d'un
peuple se rythme et se mesure au moyen d'événements d'être qui sont des
secousses de cet Un : des façons qu'il a de faire irruption et de se
retirer" . On nous donne à la fois une définition de l'Un et une approche
originale de l'Etre en termes d'événements unaires et de singularités de
langage, l'Etre et l'Un se rejoignant finalement dans la Lettre, version
moderne et lacanienne de l'antique Logos. Mais on trouve un refus de
distinguer catégoriquement l'Un-de-l'Etre et l'Un-de-l'Autre, tradition
grecque et tradition juive, car il faut privilégier avant tout l'écart et la
communication entre deux. En fait l'Autre est une variété de l'Etre, qui se
décline aussi bien en Même qu'en Autre. L'Un est donc l'Un de l'Etre, et
cela justifie à soi seul que l'Un puisse également valoir pour l'Autre. En
effet l'Etre étant l'Autre de l'existant, de par la différence ontologique,
rien n'empêche l'Un de fonctionner comme Autre tout en continuant de nommer
l'Etre, puisque l'Etre est justement cet Autre. Mais peut-on en même temps
faire de l'Un l'identité de l'Etre comme Autre de l'existant particulier, et
affirmer non loin : "De fait, l'Un est un événement, un de ces étranges
événements où ce qu'il y a, c'est ce qu'il y avait déjà à l'insu de tous :
l'infinie multiplicité de l'Un, sa singularité essentielle" ? N'y a t-il pas
en réalité deux conceptions bien hétérogènes ou tout au moins inversées de
l'Un, puisque dans un premier temps, pour prouver l'altérité de l'Un on fait
appel à l'Etre, supposé distinct de l'étant, et dans un second temps on
convoque l'étant dans sa singularité événementielle ? Sibony soutient les
deux en même temps. La première partie de l'argument apparaît nettement
gréco-philosophique, axée sur l'opposition de l'Etre et de la différence,
tandis que la seconde appartient à un registre plus "moderne", notamment
psychanalytique, de la différance et de l'événement.
Laruelle souligne bien l'attitude unitaire de la philosophie en tant que
pensée culturelle, qu'elle soit plutôt centrée sur elle-même et sa tradition
ou plutôt sur son "autre", car elle reste toujours capable de synthèse en
surexploitant par conséquent - sans l'avouer toujours - les vertus de l'Un.
Certains penseurs nous ont bien sûr habitués à situer l'Autre "au-delà" de
l'Etre, comme Lévinas, mais la forme de la transcendance n'est elle-même
jamais dépassée. "Car si l'Un est l'Autre, c'est à la condition que l'Autre
soit aussi et d'abord Autre-que-l'Etre ; mais cet Autre-que-l'Etre n'est pas
rien, il agit dans l'Etre même, c'est l'Un en tant qu'il se retire de
l'Etre" , écrit F. Laruelle. La transcendance peut trouver son expression
dernière dans la différenciation signifiante, l'ordre de l'inconscient et de
la lettre en psychanalyse, tout en reposant sur une conception de l'Autre
comme manque ou privation. L'Un, l'Un-de-l'Autre - c'est-à-dire
l'Autre-comme-Un et non plus l'Un-comme-Autre (qui est simplement
l'Un-de-l'Etre) -, nomme alors "l'événement d'être" dans les formes de
l'altérité, principalement coupure, limite et privation. Au fond c'est
toujours l'Un métaphysique - c'est-à-dire transcendant - qui se trouve
simplement réduit, minoré, renvoyé à la périphérie du Multiple.
F. Laruelle envisage plus qu'un renversement ou qu'un déplacement ; selon
lui il faut changer de paradigme en minorant la transcendance elle-même :
"nous distinguons, de ces modes de l'Un, son essence d'immanence radicale en
tant que sa dénégation est la condition d'exercice de la croyance
philosophique" ; il faut poser les prémisses d'une pensée future : "l'Un est
pour l'instant un idéal grec ou une passion juive. Comme problème, il est
encore "devant nous"" . Bien que souvent dénié par les intéressés eux-mêmes
(voir Sibony), l'écart judaïque effectué sur la pensée de l'Un constituait
une inversion hiérarchique affectant réellement les rapports de l'Un et de
l'Autre, bien au-delà du tournant gréco-philosophique qui n'affecte que les
liens de l'Etre et de l'Autre ou bien de l'Etre et de l'étant. Les deux
opérations précédentes se prêtent respectivement au refoulement et à la
mémoire, c'est-à-dire qu'elles restent toujours relatives et notamment ne
changent rien à la priorité gréco-judaïque, globale cette fois, du "rapport"
et donc de l'altérité sur l'essence même de l'Un. Pour affirmer l'Un dans
son essence d'immanence radicale, il faut imaginer plus qu'un tournant ou
une inversion, mais plutôt une véritable hérésie. L'hérésie
non-philosophique, qui sera sans précédent et donc très éloignée des
hérésies simplement historiques et dualistes que la philosophie a connues,
reposerait sur ce principe : "au lieu de penser l'Un comme transcendant
l'Etre, comme non-Etre, il faut peut-être maintenant penser l'Etre comme
transcendant l'Un, comme non-Un (...)" . En philosophie, ce qui fait
barrière à une pensée de l'Un vraiment duale et non unitaire (où l'Un n'est
pas systématiquement couplé à l'Autre), est tout simplement l'investissement
de la philosophie par le langage. De ce point de vue le judaïsme est
révélateur de l'essence même de la philosophie, ou plutôt trahit le
"principe de philosophie suffisante".
"En fait le sujet de la science c'est l'être, l'Un, le réel, pour autant
qu'il se laisse prendre au lettres, aux appels, aux discours que l'humain
lui lance pour entrer en contact avec" . Avec une telle affirmation, Sibony
ne fait plus du sujet un simple effet du langage mais assimile le sujet de
la science au langage lui-même, ou plus exactement au réel du langage qui
est justement ce dialogue essentiellement boiteux entre le langage des
hommes et les signes du monde. Certes la science tend plutôt à faire parler
le réel, sous cette forme ramassée qui est celle de l'Etre ou de l'Un,
tandis que la philosophie prétend traditionnellement dire le réel parce
qu'elle serait ce réel, l'Etre et l'Un enfin révélés ; il n'empêche que le
préjugé favorable accordé à la science, le laisser-parler-les choses qui
semble sa caractéristique, se dissout en réalité sous le concept
d'interprétation qui scelle à jamais le destin commun de la Science et de la
Philosophie, l'une et l'autre n'étant de toute façon que des cas
particuliers du Langage, donc relevant de son Autorité. Deux formules
résument très bien cette pensée circulaire ou interprétative qui fait du
langage un élément co-constituant du réel : "Le réel exige d'être
interprété" et "l'interprétation apporte bien sûr son réel propre avec elle"
. L'Un lui-même en tant qu'"universelle singularité de l'événement d'être"
ne déroge pas à l'obligation de parler, non seulement d'arriver à parler
mais de parler pour être. Témoin encore l'Etre biblique : "Le Dieu-Un,
l'Etre-Temps, ne semble pas vraiment comblé de jouir de soi. Il lui a fallu
faire advenir le Monde. Le Dieu-Un a eu besoin que les hommes lui parlent ;
et besoin de leur parler. Tout comme la science a besoin que le réel lui
parle, ou lui réponde" . Mais le langage détermine-t-il l'essence de l'Un ?
Répondre par l'affirmative, comme si c'était une évidence, revient à
confondre unitairement la chose et ses effets, le domaine du réel et celui
de l'effectivité, ou encore le donné et le supposé donné : ce n'est pas
parce que l'Un se dit dans le langage que le langage contribue à définir son
essence, car aussi bien l'Un en tant que donnée vraiment originelle est
"présent" partout. Ce qu'on entend par essence est l'immanence absolue de la
chose, en deçà par conséquent de toute transcendance, fût-ce celle du
langage. L'homme, la pensée, la philosophie n'échappent pas au langage, non
seulement au niveau de leur effectivité - ce que l'on concède d'ailleurs
facilement - mais aussi au niveau de leur essence réelle : voici la thèse
proprement judaïque, reprise ensuite par la tradition grecque, que l'hérésie
non-philosophique entend contester radicalement. La pensée philosophique se
pose elle-même en guise de présupposé premier ; elle est rivée à un
"principe d'introduction" ou de transmission de soi qui lui sert de "raison
suffisante" (beaucoup plus que la raison elle-même) et qui domine même la
différance et la textualité générale. La non-philosophie au contraire se
donne en premier le Réel lui-même ou l'Un, car il n'y a pas de pétition plus
minimale, en deçà de l'Etre qui contient déjà une division unitaire dans le
fameux "en tant que" philosophique, soit donc toujours deux termes.
Proposons une dernière mise au point de F. Laruelle : "Il suffit d'admettre
- tout homme se confond avec cette prémisse - le minimum de donnée réelle,
et non plus simplement supposée donnée au terme d'une transcendance, pour
pouvoir prendre l'immanence du rien-qu'Un, le Joui-de-dernière-instance,
comme fil conducteur. En revanche il faut avoir lu Parménide et la Bible -
il faut avoir posé déjà vicieusement la communication en soi - pour croire
que division et indivision, Etre et Un, Autre et Un communiquent. Décidément
aucune entente ne sera jamais possible entre les penseurs qui exercent
l'humaine liberté de la pensée et ceux qui postulent l'autorité de textes" .
En psychanalyse, le transfert est l'autre nom de l'interprétation en tant
que co-constitutive du réel, en l'occurrence le réel de la cure. Il s'agit
d'une supposition portant sur deux ordres immédiatement couplés voire
assimilés, à la limite portant sur ce couplage lui-même, celui de la
psychanalyse et de l'inconscient. L'étonnant est que cet être, disons
idéologique, cette généralité puisse fonctionner d'après Sibony "comme
expérience privilégiée des singularités humaines" . Par le transfert
l'analyse est donc engagée elle-aussi dans l'Un et l'Etre. "Ce ne sont pas
des représentations qu'elle cherche, mais des points d'irreprésentable
(...). Il y a là une dynamique du présentable et de ses impasses, donc de
l'être et de ses éclipses ou de ses voilements" . L'auteur a beau dire qu'il
ne se "donne" même pas la réalité, on ne peut s'empêcher de penser qu'en
"réalité" il se donne bien plus, à savoir une interprétation de la réalité
qui est d'abord cette interprétation elle-même, y compris sous ces formes
symptomales exprimant toutes, comme le dit joliment Sibony, l'"amour de
l'être" : "Le peu de croyances qu'elle se donne sont, comme toute croyance,
de petits blocs d'amour un peu figés ; elle se donne donc une certaine forme
d'amour de l'être, de l'être qui attend (en souffrance) pour apparaître ;
amour de la vie qui attend pour se vivre ; amour du dire qui attend pour
s'articuler. (..) L'analyse se donne le recueil des symptômes, et elle
s'astreint à le lire, à l'étudier, comme s'il s'agissait du Livre où l'être
intime et singulier va parlant son langage (...)" . On ne saurait être plus
clair : se donner "le recueil des symptômes", c'est se donner la
psychanalyse, l'auto-justifier comme théorie et comme pratique. En outre on
trouvera dans ce style élégant et même davantage l'indice le plus sûr d'une
grande et singulière intimité avec le Livre où la parole de l'Autre,
l'existence de l'Autre - avant l'Un et en tant qu'Un - constitue le
présupposé non négociable. Pour la psychanalyse le patient, l'inconscient,
l'Etre parlent, et il n'y a pas lieu de chercher une autre réalité que
celle-là ; ce faisant elle ne fait alors que refouler le sens même de la
réalité, ne s'y intéresse même plus sinon sous les formes extériorisées et
transcendantes du langage, et sous les modes auto-interprétatifs de la
philosophie et de la psychanalyse elles-mêmes. L'hérésie consistera là
encore à poser la précession radicale de l'Un sur le langage de l'Un, et
peut-être servira t-elle à délivrer la psychanalyse de sa dette hébraïque.
Une psychanalyse revisitée peut très bien analyser l'amphibologie de
l'Un-comme-Autre et de l'Autre-comme-Un ; précisons qu'il s'agit plutôt
d'une "dualyse" unilatérale puisqu'elle ne se laisse pas interpréter en
retour ; enfin une psychanalyse du Judaïsme est possible dès lors qu'elle
renonce à analyser le Réel-Un et se laisse d'abord dualyser par lui.