- D'après une lecture de :
- Arrivé (M.), Langage et
psychanalyse, linguistique et inconscient, Paris, PUF, 1994 (réédité
chez Lambert-Lucas, à Limoges) * - (Du même auteur, voir aussi
À la recherche
de Ferdinand de Saussure, PUF, 2007)
- Milner (J.-C.), l'Amour
de la langue, Paris, Seuil, 1978
On sait que,
depuis Lacan, la théorie psychanalytique a largement puisé dans le fonds
conceptuel de la linguistique moderne, moins pour se donner des airs de
science humaine que pour étoffer et rafraîchir ses propres conceptions. Or,
force est de constater le caractère unilatéral de cet échange puisqu'on n'a
pas vu beaucoup, à ce jour, de linguistes réellement influencés, sinon
intéressés, par la psychanalyse. Il est vrai que ces disciplines divergent
profondément dans leur manière d'envisager le phénomène du langage. En tant
que science héritière du cartésianisme, la linguistique moderne définit le
langage comme une fonction humaine de communication, basée sur ces systèmes
logiquement constitués que sont les langues particulières. Généralement, la
linguistique issue de Saussure privilégie les aspects formels et
syntaxiques, réduisant la langue à un code idéal et limitant justement
l'objet d'investigation de la linguistique à la langue, à l'exclusion de la
parole. A priori, la psychanalyse s'intéresse au contraire à la parole
puisque, d'une part il n'existe pas d'autre moyen pour nouer un échange -
qui d'ailleurs n'est pas uniquement communicationnel - entre l'analyste et
son patient et, d'autre part, les matériaux apportés par le patient comme
manifestations inconscientes constituent par eux-mêmes des faits de langage,
voire d'authentiques paroles : fantasmes, rêves, symptômes, lapsus... Bien
sûr il faudra préciser le statut du "comme" inclus dans la célèbre formule
de Lacan : "l'inconscient est structuré comme un langage". La rencontre
entre la psychanalyse (mais aussi d'autres sciences comme l'anthropologie)
et la linguistique était inévitable dès lors que le terme de "structure"
obligeait, par définition, à prendre le langage lui-même comme référence
dans le travail d'objectivation. En somme, si l'inconscient est comme un
langage, c'est parce qu'il est structuré - et il n'y a pas d'autre structure
que de langage. Mais ne feignons pas d'oublier la distinction capitale, pour
le linguiste, entre la langue et le langage d'une part, entre la langue et
la parole d'autre part. Les langages dont s'occupe la psychanalyse, et que
nous avons cités, laissent indifférente la science linguistique stricto
sensu en tant qu'elle étudie le système de la langue. Ils ressortissent tous
en effet au discours et non à la langue, pour reprendre la distinction de
Benveniste, c'est-à-dire qu'ils incluent la dimension subjective de
l'énonciation et les effets de production de sens. Seulement on aurait tort
de se croire tiré d'affaire en rangeant la psychanalyse du côté de la
sémantique ou de la pragmatique, comme s'il s'agissait simplement de trouver
le bon niveau, le bon palier au sein de la grande maison - conviviale - des
sciences du langage. C'est peut-être ainsi que l'entendent tacitement la
plupart des linguistes, qui ne voient pas vraiment le rapport de la
psychanalyse avec leur discipline si… disciplinée, même s'ils admettent le
lien constitutif de l'inconscient avec le langage. En réalité, le sujet dont
la psychanalyse s'attache à découvrir ou à susciter le discours subvertit
non seulement l'ordre de la langue (en s'y manifestant d'étrange manière)
mais aussi celui du discours. Le concept lacanien de signifiant, à lui seul,
remet en cause les présupposés épistémologiques de la linguistique tout
entière et rend caduque toute "philosophie du langage". En effet il s'avère
que le sujet, selon Lacan, est le produit du signifiant. Le sujet du
signifiant, ou sujet de l'inconscient, n'est donc pas assimilable au sujet
de l'énonciation tel que le conçoit Benveniste, même s'il n'est pas étranger
à cette fonction. Car le sujet de Benveniste, celui - implicite - de la
linguistique, est encore un sujet "maître" de l'énonciation, soit en réalité
un ego transcendantal, un support épistémologique pour l'activité du langage
comprise comme acte de compréhension et de communication. Aussi bien
l'échange entre Lacan et Benveniste tourna-t-il court, celui-ci faisant de
l'inconscient la condition du langage alors que pour Lacan, la vraie
révolution consistait à définir le langage comme condition de l'inconscient.
Par ailleurs le concept de "langue" lui-même n'en sort pas indemne, du moins
s'avère-t-il insuffisant pour la psychanalyse dès lors que celle-ci
substitue à l'ego transcendantal le sujet désirant, qui devient le vrai
sujet de la parole. Désormais la langue est trouée, l'ordre linguistique se
voit déterminé extérieurement par un réel dont le linguiste, par définition,
ne veut rien savoir. Entre psychanalyse et linguistique, la différence de
"sujets" n'a d'égale que la différence de "signifiants", et une totale
divergence de vue sur la fonction même de "signifiance". "Signifier" n'a pas
d'autre sens que "désirer", par la guise même du sujet.
Voyons plus en détail comment, à travers la reprise et l'interprétation par
Lacan du concept saussurien de signifiant, nous en sommes arrivés là. Un
certain nombre d'opérations de soulignements, de renversements ou de
forçages jalonnent cette lecture qui commence au début des années 50. Le
premier geste consiste à écrire l'algorithme saussurien de la relation
signifiant/signifié, en présentant le S du signifiant "sur" le s du
signifié, marquant d'emblée la primauté logique du premier sur le second.
Ensuite la ligne reliant les deux chez Saussure tend à devenir chez Lacan
une barre de séparation : l'origine doit en être cherchée dans le
refoulement freudien. La thèse de Lacan n'est-elle pas que Freud anticipe
Saussure (et non l'inverse), au point que le signifiant saussurien
(lacanien, en fait !) serait déjà chez Freud, sous la forme de deux éléments
théoriques : d'une part les "signes de perception" (Wahrnehmunggszeichen)
constituant une première synchronie signifiante, d'autre part la
Vorstellungsrepräsentanz, dont Freud dit qu'elle est vraiment l'objet
refoulé. A cause de cette séparation, qui n'est pas union mais dépendance
unilatérale du signifié à l'endroit du signifiant, on ne peut déjà plus
parler d'une théorie du signe. Le signe que retient encore Lacan, celui qui
"représente quelque chose pour quelqu'un" , n'est plus de Saussure mais de
Peirce, et il reste secondaire par rapport au signifiant, voire lui "fait
obstacle" . Par ailleurs le rapport du signifiant et du signifié n'est plus
de représentation. Lacan dit simplement : "Le signifiant est d'abord ce qui
a effet de signifié, et il importe de ne pas élider qu'entre les deux il y a
quelque chose de barré à franchir" . Comme de plus l'algorithme lacanien a
fait disparaître la cellule qui, chez Saussure, entourait le signe, les deux
versants deviennent topologiquement autonomes : "le rapport du signifiant et
du signifié est loin d'être, comme on le dit dans la théorie des ensembles,
bi-univoque" . Le signifiant se définit toujours synchroniquement en
relation avec les autres signifiants, tandis que le signifié "flue" et
"glisse" sous les signifiants, se constitue dans le temps. C'est sans doute
abusivement que Lacan prétend trouver chez Saussure lui-même, dans le
"schéma des deux masses", la raison illustrée de ces métaphores.
Heureusement le signifié ne glisse pas éternellement comme le fleuve
héraclitéen, une relation s'établit épisodiquement entre le signifiant et le
signifié : c'est le "point de capiton" qui constitue l'arrimage essentiel du
discours pour un sujet. Mais de toute façon cela reste un signifiant, et
c'est comme signifiant dans sa matérialité qu'il faut en saisir la…
signification. "Le signifiant est à prendre au sens du matériel du langage"
dit Lacan. Mais ici, outre une radicalisation de la description saussurienne
du signifiant, n'allons-nous pas rencontrer une difficulté sérieuse dès lors
que, chez Lacan, le signifiant a chassé et au fond remplacé le signe dans
son existence différentielle ? Est-ce finalement la différence ou la
matérialité (sonore, écrite...) qui constitue le signifiant ? Laissons la
contradiction en l'état, que seule la théorie de la lettre (à la différence
non plus oppositionnelle mais "littorale") permettra de lever, et creusons
l'aspect psychanalytique, freudien, de la matérialité en question. Michel
Arrivé dit justement que la conception du signifiant de Lacan "trouve ici
son origine dans l'un de ses étymons freudiens : le Erinnerungssymbol,
symbole mnésique, dont on sait à quel point il s'enracine dans la
matérialité du corps" . Mais que peut ajouter le linguiste, à ce stade ? Car
cette matérialité profonde ravage les principes élémentaires de la
linguistique, de par l'extension même qu'elle fait subir au domaine du
signifiant : non seulement le signifiant va du phonème à la phrase, mais un
symptôme, un corps, ou un cadavre peut être un signifiant, puisque tout ce
qui est structurable à la manière du signifiant linguistique est signifiant.
Pourtant le lien entre le "structurable" (ou le différentiable) et le
"matériel" n'est guère plus évident. Qu'est-ce qui est à la fois pure
différence et pure matière, et qui, loin de signifier quelque chose,
représente et détermine le sujet ? Cette question nous amène, comme on va le
voir, à la vraie (et seule) définition du signifiant - incompréhensible du
seul point de vue linguistique - : "un signifiant, c'est ce qui représente
un sujet pour un autre signifiant" .
Le sujet dont il s'agit, le sujet de l'inconscient, a une existence pour le
moins fluctuante, ballotté qu'il est d'un signifiant à l'autre : "sujet
ponctuel et évanouissant, car il n'est sujet que par un signifiant et pour
un autre signifiant" . Pour bien comprendre la place du sujet dans le
système signifiant, peut-être faut-il se reporter au schéma "L" de Lacan où
ce système apparaît dans sa logique quadripartite. On y compte d'abord deux
signifiants en relation oppositionnelle (S1 et S2), ce qui implique le trois
du grand Autre, symbolisant la totalité des signifiants verbaux ; et comme
il n'y a pas de totalité sans l'exception qui la fonde, on doit rajouter le
quatrième terme, qui est ce signifiant à part, non-verbal, désigné par le
phallus : c'est aussi la place "théorique" (initiale, inerte, "idiote", dit
Lacan) du sujet "non barré". Mais le sujet ne doit pas rester phallus, il
doit assumer la castration, rejoindre l'Autre et accepter l'ordre
symbolique. C'est ainsi qu'il prend place dans la chaîne signifiante, comme
sujet "barré", lorsqu'il n'est pas psychotique. Cela implique de faire la
part du fantasme, d'où la nécessité pour le sujet de se représenter aussi
dans l'objet (petit 'a') : nous sortons décidément du domaine de la langue
et de la linguistique ! Nous avons introduit le sujet dans le système
signifiant, montrons maintenant le lien entre ce sujet et la matérialité du
signifiant. Pour cela il faut suivre les explications de Lacan, par exemple
dans son séminaire XI : le lien originel entre le sujet et le signifiant y
apparaît comme "trait unaire". "Le premier signifiant, c'est la coche, par
où il est marqué, par exemple, que le sujet a tué une bête, moyennant quoi
il ne s'embrouillera pas dans sa mémoire quand il en aura tué dix autres.
(...) C'est à partir de ce trait unaire qu'il les comptera. Le trait unaire,
le sujet lui-même s'en repère, et d'abord il se marque comme tatouage,
premier des signifiants" . Le vide ceint par la marque ou la trace, creusé
par l'empreinte, correspond bien à la définition de la matière chez Lacan,
cette conception d'origine aristotélicienne qui voit dans la matière manque
et désir (ambivalence du "pas"). D'ailleurs si le sujet se représente
idéalement, ensuite, par un nom propre (se conservant d'une langue à
l'autre) qui semble l'équivalent linguistique de l'empreinte ou du tatouage,
cette fixation ne fait que signer en même temps sa disparition puisque le
sujet, dans la langue, en tant que signifié des signifiés, ne saurait jamais
être fixe ; si bien que par l'effacement de ce trait signifiant, le sujet se
réduit matériellement au trait de cet effacement, à la coupure elle-même.
Ainsi s'explique que le signifiant soit à la fois différentiel et matériel,
dans la mesure où il y va de l'inscription (et de la scission) d'un sujet.
On peut comprendre cela d'une autre manière, sans recourir à la fable des
origines. Prenons une phrase, ou plutôt un enchaînement minimal de deux
phrases (ce qui nous oblige à introduire - mais il est en fait coextensif à
la langue - l'ordre du discours) : on peut dire que le suspens accentuel,
l'accent, y est tout à la fois le signifiant le plus matériel (le ton),
l'élément différentiel principal, ce qui produit le sens de la phrase (le
ton est le sens), et le représentant du sujet de l'énonciation. Certes, du
point de vue de la matière sonore, la séquence acoustique est en elle-même
un signifiant ; et on a vu par ailleurs que le nom propre semblait le
paradigme de l'unité signifiante (en fait, il est surtout le modèle du
signifiant "maître"). Mais peut-on rêver, avec l'accent, meilleure
traduction orale du trait unaire auquel Lacan fait remonter l'existence du
sujet ? Or la linguistique, pensant révolutionner son domaine, a évacué le
son (et le ton) vers la phonétique, ne gardant que le phonème comme élément
minimal pertinent (Lacan lui-même, il est vrai, a longtemps semblé confondre
phonème et signifiant).
C'est pour les mêmes raisons que le concept de Lettre, si prisé par Lacan,
ne peut qu'apparaître énigmatique pour la linguistique puisque jugé par elle
non pertinent. Or qu'est-ce qui remplace l'accent, dans l'écriture, sinon la
présence ou l'absence d'une lettre (sauf bien sûr, quand il y a lieu, le
trait même de l'accent) ? Insignifiante lettre... ? C'est avec la lettre que
l'identité lacanienne du signifiant et de l'énonciation, si difficile à
concevoir autrement, apparaît le mieux. Lorsque Lacan parle de la lettre
comme caractère, ou de la lettre comme missive (comme dans La lettre
volée), ne nous y trompons pas, il parle de la même chose. D'une chose
bien réelle. Dans l'élision d'une voyelle ou d'une consonne, comme dans la
dis-parition mystérieuse d'une épître, il est toujours question du non-être
d'un sujet en proie au désir. Ainsi, via le trait unaire, on passe chez
Lacan, avec les années, de la problématique du signifiant à celle de la
lettre ; en fait il s'agit toujours d'une théorie du signifiant au sens
large, c'est-à-dire d'une théorie du sujet. Lorsque Lacan précise que le
signifiant se situe du côté du symbolique, alors que la lettre est du côté
du réel, ces deux dimensions ne s'en rapportent pas moins au sujet. La
lettre 'a', ordonnée arbitrairement "première" et symbole de toutes les
lettres, représente aussi l'objet réel (cause du désir) qui est le mode
d'être fantasmatique du sujet. Dans Lituraterre, Lacan écrit que la
lettre ferait "le littoral entre jouissance et savoir" .
Lacan dépasse et déborde d'emblée les actuelles tentatives de dépassement de
la "linguistique pure" par les pragmatiques. Car si celles-ci introduisent
différentes modalités du contexte ou de l'usage, elles oublient complètement
ce qu'apporte en propre la théorie analytique : la dimension de jouissance
dans la langue. En outre, point n'est besoin de prétendre "dépasser" la
langue, "élargir" le domaine d'investigation - ce que les pragmatiques,
poétiques, sémiotiques de toute obédience s'imaginent faire - ; la
psychanalyse seule renvoie à la matérialité du langage, et cette
matérialité, c'est la langue, lalangue écrit Lacan. L'inconscient se donne à
lire, à déchiffrer (même si cela passe par l'écoute), parce qu'il est
essentiellement un savoir inscrit dans la lalangue du sujet. Au passage, on
trouve ici la solution d'une des plus anciennes et des plus énigmatiques
formules de Lacan : "l'inconscient est structuré comme un langage" . Il ne
dit pas : "comme le langage", car le langage, de toute façon, n'est pas
"structuré" - il se produit, c'est tout. Il veut dire plutôt : "comme la
langue", ou plutôt "comme une langue" entre autres. Or, "une langue entre
autres n'est rien de plus que l'intégrale des équivoques que son histoire y
a laissé persister" . "Une langue", ici, équivaut rigoureusement à "un
langage", soit un effet particulier de la structure de la langue et de la
fonction du langage. Mais - si l'on ose dire - ce n'est pas tout : "Les
langages tombent sous le coup du pastout de la façon la plus certaine
puisque la structure n'y a pas d'autre sens" . Si on lit bien, l'"intégrale
des équivoques" de la première citation équivaut au "pastous" de la seconde,
puisqu'(il)logiquement, une intégralité équivoque n'est justement pas
intégrale... C'est ce pastout d'une langue que Lacan désigne par "lalangue"
: il y a un trou, à référer à l'inconscient de celui qui en jouit. On trouve
une autre définition de lalangue chez Lacan : "le langage intervient
toujours sous la forme de ce que j'appelle d'un mot que j'ai voulu aussi
proche que possible du mot lallation - lalangue" . C'est dire si le mot
connote la matérialité et la singularité primaire, inconsciente, d'une
jouissance - et non d'un simple usage - de lalangue. Jean-Claude Milner
parle plutôt d'un Amour de la langue. Là encore, lalangue y est
définie comme une langue entre autres, "un mode singulier de faire
équivoque" . Comme la langue doit être supposée Une (pur fantasme, "la"
langue n'existe pas), "une" lalangue n'est pas-toute (mais toute langue lui
doit son existence), et c'est de ce pas-tout que l'Un tire ses effets (la
langue dans ses modalités propres, syntaxiques et autres). "D'où il suit
que, comme la vérité elle-même, lalangue touche au réel" , parce qu'elle ne
se dit "pas-toute" : si sans doute tous les mots sont dans le langage, en
effet, tous les mots ne sont pas dans lalangue ("privée", à tous les sens du
terme). Mais ce qui est impossible au niveau de lalangue (à commencer par
"la" dire, autrement que de ce redoublement frisant la débilité :
"lala"...), par quoi la langue aussi existe, se distribue dans cette
dernière sous le mode de la prohibition ("dites... ne dites pas") ; cela
s'accompagne, au niveau de la langue et plus encore pour la linguistique, de
l'obligation de dire, de ramener le Tout de la langue à un maître-mot :
ainsi le "signe", pour Saussure. Dans le réel, on dirait plutôt le "sexe".
Il en va du rapport sexuel comme du Tout de lalangue : il n'existe pas. Ce
n'est pas que la jouissance soit inatteignable - à cause d'une dualité
âme/corps, par exemple, se répercutant en "difficultés" de communication
entre sujets connaissants et conscients -, c'est qu'elle est grevée depuis
le départ à cause de la division du sujet - le sujet de la parole, le
parlêtre étant ici le sujet du désir. Pour le linguiste, le concept même de
"langue" supplée au pas-tout de lalangue, où pourtant son désir se décline.
On sait que, pour Lacan, l'amour supplée au rapport sexuel impossible ; de
la même manière, le "rapport" d'un sujet désirant avec lalangue (et même
avec la langue) est de l'ordre de l'amour. D'où le titre de Milner, L'amour
de la langue, qui équivaut peut-être au syntagme "jouissance de l'Autre"
chez Lacan. Il n'écrit pas "lalangue", car si chacun aime ou plutôt est aimé
par sa lalangue, c'est bien de la langue que le linguiste est amoureux, par
définition. (Mais plus fondamentalement encore, "l'amour de lalangue"
signifierait une jouissance de lalangue/l'Autre déclarée impossible par
Lacan.) Les traces de l'amour de la langue sont celles du sujet désirant ;
Lacan et avant lui les linguistes en ont déjà repérées quelques standards
(le "ne" explétif, etc.,), mais elles portent plus rigoureusement et plus
simplement le nom de "signifiant", dans la mesure où tout signifiant,
potentiellement, peut représenter le sujet.
D'où il suit qu'en ce qui concerne le statut de la linguistique pour la
psychanalyse, il faut interroger plutôt le désir du linguiste... En
principe, la science du langage ne se supporte que d'un interdit : ne pas
tenir compte de lalangue. Il lui est possible de soutenir essentiellement
que "le réseau d'impossible qui la marque est constant et complet" . En même
temps elle se distingue de la grammaire qualitative et normative en ce que
l'exigence de complétude se mesure à des critères exclusivement internes.
Différente encore des disciplines herméneutiques, dont relèvent la plupart
des autres sciences humaines, "la linguistique vise un réel, et c'est de ce
réel qu'elle exige qu'il soit marqué du discernable, de l'Un" . Autrement
dit, elle n'a pas à partager avec son objet les modes et les réseaux de
discernement qu'elle utilise. La linguistique échappe à tout cercle
herméneutique en puisant dans l'extérieur de la langue, de son objet, le
principe des règles discernantes. Mais c'est un choix, une décision, et
surtout un désir qui relèvent de l'inconscient de lalangue. Celle-ci
fonctionne en l'occurrence comme intersection entre la langue et
l'inconscient du sujet. Cela suppose non seulement que "ça parle", mais
surtout que ça s'inscrive ; c'est le seul motif qui fait toucher la
psychanalyse à la linguistique, que des signifiants parlent du désir et que
des lettres, une écriture, condensent et limitent une jouissance. Concernant
le désir du linguiste, Milner s'appuie sur le cas de Sausssure, bien fait
pour illustrer l'existence d'une division fondatrice : l'autre face du
signe, en quelque sorte, s'en trouve par-là même dévoilée. Cette autre face,
qui dénie surtout le caractère différentiel du signe, est l'anagramme.
"Ainsi l'anagramme représente, inclus dans le réseau d'impossible de la
langue, un "en plus" qui s'en distingue (...) : cette fonction d'excès, nous
l'appelons lalangue" . Saussure cherchait non pas une sorte originale de
trope, avec l'anagramme, mais un savoir historique, enfoui : celui des
poètes indo-européens. Dans son échec prévisible, Saussure a malgré lui
illustré qu'un savoir subjectivable cherchait à s'inscrire, au cœur même du
travail pour la science, et surtout à être déchiffré. Que ce savoir
contredise la science, comme les anagrammes contredisent le signe,
n'implique pas qu'une position double, ou bien instable, ne soit, du point
de vue du linguiste, considérée comme viable. On sent bien que, pour Milner,
il s'agit d'assumer en l'inscrivant un texte aux contours incertains : la
linguistique, plus vraisemblablement le doublet langue/linguistique, et
mieux encore la triade langue (poésie)/linguistique/psychanalyse, dont la
lalangue déchiffrable, en cause et en filigrane, serait le verbe et le texte
- tellement aimés - de Lacan... En tout cas il n'y a pas de linguistes
"purs", ni même de "spécialistes" de lalangue (de ce côté là, les poètes ne
sont guère plus avancés que les autres, du moins on le suppose). Lalangue
est toujours Autre. Milner, lui, ne peut réjouir son lecteur qu'en épelant
le savoir de lalangue à travers les théories et les descriptions du
linguiste (parfois de l'épistémologue ou du philosophe, quoi qu'il en dise),
avec toute la précision du linguiste et un zest de préciosité lacanienne,
...sans doute pour l'amour de la langue.
Malgré la séduisante théorie de "lalangue", pur produit de la doctrine
lacanienne du signifiant et de la lettre, d'autres voies ont été ouvertes
prétendant mieux situer le langage et surtout la langue dans la variété des
systèmes de signifiance. On pense notamment à la "sémanalyse" de Julia
Kristeva qui prend appui à la fois sur la linguistique, la sémiologie, la
théorie "telquélienne" du texte et naturellement la psychanalyse, cette
transdisciplinarité ne faisant que refléter la plurifonctionalité du langage
lui-même. Exit le tranchant du signifiant pur et le littoral de la lettre -
tous deux étant remisés comme hypostases polémiques et partielles -, l'unité
de mesure devient en effet la signifiance en tant qu'elle implique
essentiellement production et travail du sens. Que cela soit dans ses
premières recherches rhétoriques et linguistiques ou dans ses ouvrages plus
ouvertement psychanalytiques, Kristeva s'applique à cerner la dynamique du
sens comme processus hétérogène, en distinguant d'abord deux grandes
catégories de modalités signifiantes : le sémiotique et le symbolique, puis
les types de discours qui en résultent, exclusivement (la musique par
exemple n'appartient qu'au sémiotique) ou non. La condition sémiotique du
langage est alors privilégiée puisque porteuse d'une négativité, d'un
refoulé, qui fait retour dans la phrase articulée et que la pratique
analytique est à même de découvrir. On y voit à l'œuvre la pulsionnalité,
l'oralité d'un langage conduisant la subjectivité à ces états limites que ne
manqueront pas d'illustrer certaines "expériences" littéraires (Artaud,
Bataille, Joyce - les fameuses "grandes irrégularités de langage")
elles-mêmes qualifiées de "limites" (Sollers), tout comme l'interprétation
analytique elle-même qui doit, selon Kristeva, aider à symboliser cet
indicible sensoriel et le transformer en plaisir. Certes, le "plaisir du
texte" barthésien n'est pas loin. Cela confirme d'ailleurs, sous les
auspices encore un peu "classiques" de celui-ci, que la symbolisation du
sémiotique ne saurait être que la narration - voire le récit, le roman. La
sémanalyse est amenée à privilégier un type de discours (la narration) où la
transmodalité paraît à son comble et une pratique signifiante (l'"écriture
textuelle", bref la littérature) où le sujet s'exprime dans son historicité
propre. Les productions signifiantes et subjectives sont supposées,
théoriquement, hétérogènes, mais certaines le seraient donc plus que
d'autres et mieux armées pour contrer le "discours du maître", où l'on
pourrait bien reconnaître le philosophe… et le linguiste. On veut bien
croire que le récit soit porteur de l'altérité dont se nourrit l'inconscient
- confondu pratiquement avec l'histoire - du sujet, confirmant en cela une
ancienne définition lacanienne : "ce chapître de mon histoire qui est marqué
par un blanc ou occupé par un mensonge" . C'est par le récit que ce chapitre
peut être retrouvé et exhumé, puisqu'il n'est lui-même pas autre chose que
récit. Mais la logique narrative ne se soutient elle-même que d'une
dramatisation faisant intervenir le cadre structurant et les personnages
de l'Œdipe, tout comme le fil conducteur du désir du sujet. Ce n'est pas que
certaines modalités signifiantes n'échappent à l'Œdipe, leur étant
antérieures, mais on n'y a pas accès autrement que par le
récit, en les laissant transparaître au fil parfois déroutant de celui-ci.
Le récit ménage notamment la plus grande complexité et variété des places
énonciatives occupées par le sujet. On peut prendre l'exemple de
L'interprétation des rêves où Freud apparaît très nettement comme énonçant,
élaborant la théorie analytique (comme auteur) à travers ses propres récits
de rêves (comme narrateur), et les mises en situation de son ego (comme
personnage) qu'ils contiennent. Le récit est donc ce chemin de traverse, ce
transfert toujours d'actualité lorsqu'il s'agit de faire surgir des affects,
des souvenirs, et des fantasmes que la seule modalité du "dialogue
interactif" ou communicationnel ne pourrait que manquer. A côté des
représentations et des identifications du Moi de l'analysant, le récit
lui-même devient "drame" (Sollers) dans la mesure où les personnages
tournants peuvent en être les modalités mêmes du discours. Le discours de
l'analysant n'est pas pure narration, ni babil ni dialogue raisonnant, mais
cette transmodalité elle-même qu'on ne peut justement pas appeler autrement
que "récit".
Il est temps de
conclure "non-philosophiquement" afin de ressaisir dans leur principe commun
ces différentes théories mêlant psychanalyse et sciences du langage. C'est
toujours la pensée philosophique - sinon une "philosophie du langage" - qui
soutient le point de vue de la sémanalyse comme celui de la linguistique
néo-lacanienne. A chaque fois le lien avec la psychanalyse peut être dit
unitaire, circulaire, constitué par la généralisation totalisante d'une
théorie (ou d'une série d'hypothèses) empruntée soit à la psychanalyse
elle-même soit à l'une de ces sciences du langage. L'unité se fait toujours
au nom d'une mythique "science de l'homme" ou au mieux d'un discours
transdisciplinaire, n'atteignant ni au statut de "théorie du sujet" ni a
fortiori à celui d'une véritable "science des hommes" (Laruelle). Mais en un
sens toute philosophie apparaît comme "philosophie du langage" en raison
d'une surestimation des paramètres linguistiques qui contribuent à
l'exclusion du réel (ou sa prise en compte comme exclusion). On a dit
maintes fois comment l'esprit philosophique empêchait la constitution d'un
authentique savoir théorique, ou savoir du sujet. En celui-ci il y a place
pour des concepts analytiques et linguistiques, surtout bien sûr dans leurs
versions lacaniennes, comme celui de signifiant lié structurellement au
sujet ou celui de "lalangue" qui introduit - mais encore trop timidement -
la dimension de jouissance dans le langage. Ces concepts seront réduits et
eux-mêmes "dualysés". Une autre théorie du signifiant, matérialiste et
surtout réaliste au-delà de ce que la psychanalyse et la linguistique peuvent se
figurer, s'avère donc nécessaire ; il faudra bien restituer le signifiant et
son sujet au corps, au corps sujet de la jouissance, sans tomber dans le
piège grossier d'une philosophie de l'expression. Il faudra cesser de croire
que le sujet doit son existence au langage, ou lui est co-constitutif. En
psychanalyse le sujet parle d'abord et, certes, jouit en parlant. En non-psychanalyse au contraire il jouit d'abord, et parle en jouissant -
parce qu'il jouit, et non plus seulement parce qu'il désire.