- D'après une lecture de :
- Doumit
(E.), "Logique", in L'apport freudien (Collectif), Paris, Bordas,
1993
La psychanalyse
poursuit toujours plus ou moins idéalement une quête des fondements qui
l'amène à croire, depuis Lacan, que sa discursivité et sa consistance
ressortissent à une logique. Oui mais laquelle ? Si la psychanalyse
s'intéresse de près à la logique, au point de la préférer à cette
interdisciplinarité dont se gargarise la plupart des sciences humaines,
c'est bien sûr parce que son objet est dit "structuré comme un langage" et
relève, comme tel, d'une logique du signifiant. Il ne s'agit donc pas
d'accorder à la psychanalyse, grâce à la logique, un supplément de rigueur,
mais bien de construire cette logique signifiante autour de son pivot,
écarté partout ailleurs : le sujet. En psychanalyse, la position charnière
du sujet n'est pas synonyme de maîtrise ou d'unité ; il n'est plus cet
élément inamovible auquel sont rapportés des prédicats. Lacan s'appuie
notamment sur la logique fregéenne des propositions pour rapporter le sujet
(variable), en position d'argument, à une fonction qu'il peut ou non
satisfaire : ce sera par exemple la fonction phallique. La référence à Frege
est capitale mais, comme toujours chez Lacan, partielle et subversive. On ne
peut pas parler d'un "logicisme" de Lacan si ce terme recouvre la croyance
en une idéalité logique - ici de la fonction - déterminant l'écriture
formelle, ou en une vérité entièrement dicible qui ne serait pas le produit
du dire lui-même. Bref, dans le débat qui oppose réalisme et
conventionnalisme, l'option lacanienne semble plus proche du second et même
le radicalise en ramenant le "logique" au "littéral" : c'est la
formalisation comme telle qui intéresse Lacan, "pour qu'on s'en serve". Mais
par ailleurs l'anti-psychologisme fregéen rejoint les préoccupations
apparemment transcendantales de la logique du signifiant. Nous disons
"apparemment" car si Lacan n'a jamais été tenté par la phénoménologie, n'a
jamais revendiqué une quelconque ontologie philosophique, c'est parce qu'il
considérait que la psychanalyse devait s'inscrire - en le critiquant bien
entendu - dans le sillage du discours de la science. Le partage, la
différence fondamentale n'est pas chez Lacan entre ce qui est et ce qui doit
être, comme pour le transcendantalisme, il est plutôt entre deux façons
d'être : le réel et l'imaginaire, dont l'analyse, via le maniement du
symbolique (ici prend place la logique) peut rendre compte. Dire la part du
réel, c'est discerner la part de l'impossible et du contingent, ce qu'ont
commencé de faire respectivement la logique et la science. Le réel humain,
ce contingent sur fond d'impossible, trouant et fondant à la fois la logique
signifiante, est le réel du sexe - d'où la nécessité d'une problématique du
sujet qui conduise justement à sa face "objet", sa face de jouissance. Si le
désir (et, en deçà, la jouissance) est le signifié unique de tous les
signifiants, toute logique qui par définition repose sur la consistance du
signifiant manque cette part de vérité attribuable au réel. La seule issue
réside alors dans un formalisme radical qui maintienne hors de portée le
réel, qui interdise toute confusion entre l'Un et l'Etre ; la seule
consistance n'est plus celle de l'Etre mais celle de la Lettre, qui scelle
la complicité paradoxale de l'Un et de l'Autre.
Mais il ne suffit pas d'exposer des principes et des conclusions, il faut
aussi montrer comment cette logique a pu évoluer d'une logique du signifiant
stricto sensu, où l'"ordre symbolique" était synonyme d'une transcendance
radicale de l'Autre, à une pratique de la Lettre et de la logique stricto
sensu, où deviennent patentes les influences de Frege et de Gödel. La
première grande structure logique de Lacan, le premier grand "mathème" (que
l'on peut presque utiliser - en l'adaptant, comme le fait A. Juranville -
tout le long de l'œuvre) est celui qui distingue fondamentalement
l'imaginaire et le symbolique à partir de l'acte de parole : c'est le schéma
L. Comme l'indique Elie Doumit "ce schéma est aussi celui de la dialectique
de l'intersubjectivité", il "indique que la structure de la parole est
fondamentalement structure de reconnaissance selon la formule : le Sujet
reçoit de l'Autre son message sous une forme inversée" (L'Apport
Freudien, Bordas, article "Logique"). Dans le texte "D'une Question
préliminaire à tout traitement de la psychose" ce schéma L évolue en schéma
R ou schéma de la Réalité qui entre le Sujet et l'Autre intercale le
fantasme. La réalité est bien sûr à distinguer du Réel puisqu'elle sert, via
le fantasme, à s'en préserver. Dans le schéma I, où Lacan reconstruit la
structure d'un délire, celui de Schreber, disparaît le grand Autre mais
apparaît la catégorie fondamentale de l'objet : d'où l'importance de la
psychose, et de son traitement "logique", pour révéler à côté de la logique
du signifiant une logique de l'objet qui deviendra de plus en plus centrale.
Le texte "Subversion du sujet..." fait encore progresser la conception de
l'Autre puisque celui-ci, qui était pratiquement le lieu (ou le dieu) de
toutes les réponses dans le schéma L, devient à son tour manquant, incomplet
ou "barré". Intervient alors le grand principe d'une structure logique ne se
recouvrant pas elle-même. Le signifiant qui manque dans l'Autre est
justement le signifiant de l'Autre, écrit S(A) (A barré) dans le "graphe du
désir". L'Autre ne se désigne pas lui-même et il n'y a pas d'Autre pour
désigner l'Autre, il n'y a pas d'Autre de l'Autre : à la place du
métalangage, admis par Frege, il y a chez Lacan le Réel innommable de la
jouissance (où Freud place, avec son métalangage à lui, le mythe - celui du
Père de la horde). De son côté, le sujet (S ou Es) du schéma L s'écrit
maintenant $. Il en va donc du Sujet comme de l'Autre, barrés par le manque
de leur propre signifiant. Mais qu'est-ce qui peut représenter la jouissance
manquante pour l'Autre, sinon le Sujet ? De ce fait, si l'on peut dire que
le Sujet décomplète la batterie signifiante, c'est bien le manque de la
jouissance qui fait l'Autre "inconsistant" . Les deux termes gödéliens
d'incomplétude et d'inconsistance sont donc utilisés, sans doute sciemment,
dans ce texte, mais ils ne prendront leur pleine valeur que lorsque
l'élément en moins sera nommé "objet a", désignant la place de la
jouissance. Finalement, Lacan parvient à formuler sa logique du mi-dire, ou
encore logique du "pas-tout", à partir d'une révision notable des catégories
de la modalité, c'est-à-dire en articulant le "carré logique" d'Aristote sur
son propre tableau de la sexuation. Lacan introduit la dimension du réel
corrélée à celle du sujet, en donnant à la proposition existentielle la
primauté sur la proposition universelle et en privilégiant le mode de la
contingence, justement pour sa fonction d'excès subjectif. "D'où la gageure,
écrit E. Doumit, de penser la contingence, non pas comme un réel qui serait
disjoint de ce qui relève du sujet (ce qui suspendrait le réel à un "savoir
le Vrai" par des signes), mais comme ce qui arrive, ce qui advient du côté
du sujet en tant qu'il comporte dans la parole un manque à être et qu'il
constitue dans la formation de l'inconscient un non-sens" . On ne va pas
poursuivre, on ne va pas décrire par exemple l'application du carré modal
aux formules de la sexuation, mais simplement rappeler combien cette logique
lacanienne prend justement son sens de l'impasse sexuelle et dérive
essentiellement d'une interprétation du réel à partir du fait subjectif,
c'est-à-dire le sujet du symptôme, le sujet clinique.
La pensée non-philosophique et non-psychanalytique, elle, ne repose pas sur
une logique formalisée mais sur une axiomatique transcendantale excluant et
préservant radicalement le réel, sans aucune prétention de le traduire ou de
le constituer. Bien sûr elle peut reprendre quelques uns des termes ou des
grands principes de la logique lacanienne, comme la quadrilogie de ses
éléments, mais en les privant de toute signification relative au réel ;
alors que pour Lacan l'impossible, le contingent, etc., qualifient le réel
même si c'est par le biais de la fonction phallique, parce que ce réel
constitue une dimension du sujet. Les thèses absolues de Lacan comme "le
réel, c'est l'impossible" ou "La femme n'existe pas", etc., sont bien des
axiomes qui touchent au réel au sens d'abord où elles formulent un savoir
sur celui-ci, mais également parce que ce savoir se veut réel. Si
l'axiomatique - pour ne pas dire l'ontologie - minimale de la psychanalyse
reste négative (comme la plupart de ces formules célèbres), c'est bien parce
qu'elle comprend une législation inavouée sur le réel, réservant en quelque
sorte le repli de celui-ci dans sa définition comme impossible, indicible,
etc.. La décision finale revenant toujours au sujet - on ne le dira jamais
assez, c'est lui le "réel analytique" - qui endosse secrètement l'envoûtante
quadrilogie de toute axiomatique philosophique. En non-psychanalyse, il
s'agit d'affirmer positivement la contingence radicale du savoir (= sujet)
par rapport au réel, ce qui a pour effet de libérer l'axiomatique de toute
décision - toujours philosophique, sous l'apparat logico-formel - touchant
au réel. Pour autant ce n'est pas cette non-décision qui est première, c'est
sa cause, soit justement le réel-Un.