- D'après les lectures de
:
- Bousseyroux (M.), "De Zénon
à Cantor : deux inaccessibles", in Quarto, 56, décembre 1994.
Charraud (N.), "Le vide et le plein", in Quarto, 56, décembre
1994
La logique du
pas-tout connaît son expression mathématique chez Cantor à travers la
découverte des nombres transfinis. L'intérêt de cette avancée mathématique
pour la théorie psychanalytique se trouve corroborée, sinon prouvée, par un
fait clinique d'envergure puisqu'il concerne le retentissement de cette
découverte sur la "santé" psychique de son auteur, Cantor lui-même.
L'existence des transfinis, rappelons-le, s'attaque directement au mythe de
l'infini un et unique, lui supposant un extérieur, et permet d'envisager une
nouvelle forme de finitude. Il y a là comme une sorte de "castration
métaphysique" dont le rejet pourrait bien être synonyme de psychose, ce qui
donnerait rétrospectivement à ces questions d'infini et de transfini une
portée théorique essentielle pour la clinique psychanalytique. Nathalie
Charraud ("Le vide et le plein", in Quarto, 56, décembre 1994) nous
résume les faits, biographiques et scientifiques à la fois : "La psychose de
Cantor s'est déclenchée après la découverte des transfinis, comme si la
relativisation de la place de l'infini et la remise en cause de son unicité
le privaient de la fonction même du Nom-du-Père. La signification religieuse
qui est corrélée à l'idée de l'unicité de l'infini était en effet
extrêmement prégnante chez Cantor et faisait partie, comme cet épisode de
déclenchement (en 1884) permet de l'avancer, de ses signifiants primordiaux
qui commandent la signification. Il trouve une parade à ce bouleversement en
désignant un autre point d'unicité absolu, à l'horizon de tous les
transfinis, ce qui lui permet de se ressaisir pour une dizaine d'années.
Mais la découverte des antinomies [Russell], qui démontre l'inconsistance de
cette place, le fait douter de Dieu et démolit le fragile équilibre qu'il
s'était ainsi construit" . Ajoutons que la réelle reconnaissance sociale
dont bénéficia Cantor à l'issue de ses travaux, le consacrant comme Père de
sa théorie, ne firent que renforcer l'éviction de Dieu de la place de
créateur tout puissant. Dernier point "clinico-mathématique" : l'obstination
de Cantor à soutenir l'hypothèse du continu alors que tout - à commencer par
Frege - incitait à reconnaître la fonction de l'ensemble vide comme pilier
de la théorie des ensembles, prouvant bien que Cantor "continuait" malgré
tout à boucher les trous, à colmater la brèche. Cantor a donc réussit la
théorie des transfinis tout en manquant la théorie des ensembles. En effet
il a inventé le "principe de limitation" qui permet d'aller au-delà de la
totalité des ensembles en posant toujours un "plus un", une limite de plus.
Donc il n'y a pas de plus grand transfini et l'ultime tentative d'y placer
Dieu s'écroule. Mais ce principe de limitation génère des ensembles
paradoxaux qui limitent et délimitent à la fois, et N. Charraud dit très
bien que "quand il passe de la découverte de l'existence d'un ensemble
paradoxal à la découverte que les paradoxes se multiplient, il passe de
l'exception au pas-tout" . La traduction métaphysique de cette conclusion
est que, si Dieu existe, il doit être femme, et assimilable à ce pas-tout
logique. Vu le caractère structurant, vital, de la quête paternelle chez
Cantor, on comprend que cette idée le mène à la psychose.
Le pas-tout lacanien exige de corréler logique de l'Autre et logique
sexuelle. Plus exactement, "l'Autre, dans mon langage, écrit Lacan, cela ne
peut donc être que l'Autre sexe" . Dans le Séminaire Encore, Lacan
commente le fameux argument de Zénon d'Elée sur Achille et la tortue, qu'il
décrit comme mode d'inaccessibilité propre à la jouissance phallique en lui
associant la notion d'espace compact empruntée aux mathématiques
bourbachiques. "Cette fonction limite du phallus comme faille compactifiante
correspond dans la topologie des espaces compacts à la propriété de
Bolzano-Weierstrass, définissant un, au moins un point fixe de cet espace
dont le voisinage contient une infinité de valeurs" : ainsi l'ensemble
infini des espaces (eux-mêmes bornés) restant entre Achille et Briséis. Si
le phallus est bien ce point central, comme ce qui est désiré de part et
d'autre, l'Autre sexe de la jouissance féminine apparaît comme le complément
logique de l'hypothèse de compacité. Ce complément doit être dit
supplémentaire car marqué lui aussi du sceau de l'infini, ou plutôt, comme
on va le voir, du transfini. "La topologie mathématique montre en effet que
la structure compacte implique et se trouve impliquée par un espace qui la
recouvre d'une finitude d'ouverts. De cette propriété, il ressort que
l'ensemble compact des emboîtements phalliques peut être recouvert par un
ouvert contenant, concentrant en son intérieur la partie infinie de
l'emboîtement, et donc sa limite, à partir duquel une suite finie et
dénombrable d'ouverts viendra recouvrir l'ensemble infini des fermés" . On
retrouve là le thème lacanien de l'"une par une" énumérable et fantasmée par
un Don Juan au service de la théorie... Deux types d'inaccessibles
apparaissent alors bien distincts : le phallus (ou l'Un) "est
zénonniennement inaccessible" tandis que l'Autre "l'est cantoriennement, là
où l'infini potentiel, infixable par le nombre naturel, est élevé à la
puissance actuelle de son impossible : transfinitisé" . Donc tout en
excluant sa limite, la jouissance féminine a bien aussi une limite, notée
S(A) (A barré) par Lacan, au reste du même ordre que l'indécidabilité
imposée par Cohen à l'hypothèse du continu. A partir de là on peut soit
répandre l'idée d'infini à l'ensemble du champ de la psychanalyse, soit
tirer du transfini les conséquences pratiques et éthiques qui orientent
plutôt vers une finitude de la psychanalyse. Pour le dire rapidement
l'expérience de la finitude se fait dans la cure par l'irruption du réel, un
point d'extériorité - donc de transfinitude - débordant le cadre du fantasme
en cours de "traversée", et rendant possible celle-ci. L'Un totalitaire du
fantasme est donc mis à mal par le 0 du réel et il en sortira de nouveaux
Uns, signifiants unaires permettant de nouvelles expériences de vie. La
leçon lacanienne est qu'une cure doit pouvoir être finie, du fait d'une
"invention" de l'analysant qui "ajoute" un savoir au réel : c'est cela
l'apport, la relance, la transfinitude de la cure. Le tout -- c'est le cas
de le dire - fondé sur l'inaccessible actuel de la vie, ce brin d'absolu et
d'ek-sistence que Lacan a voulu également désigner du nom d'objet 'a' ou
plus-de-jouir.
L'autre voie revient plutôt à une exploitation "infinitiste" du transfini et
témoigne d'une méfiance envers la finitude de la psychanalyse (pour des
raisons théoriques, comme la permanence du concept de "sujet", ou éthiques
comme l'appartenance à une Ecole). Pour illustrer cette méthode, fondée sur
la bonne vieille "liberté de penser" mais payée d'une certaine redondance,
l'on peut à nouveau prendre l'exemple de Daniel Sibony. Voilà un auteur
qu'on ne saurait qualifier de dogmatique, ni à qui l'on pourrait reprocher
de vouloir appliquer de force une méthode, par exemple les mathématiques, à
la psychanalyse. Tout juste souhaite-t-il "explorer les étonnantes
résonances entre les effets d'inconscient dans le langage ordinaire et dans
le langage mathématique comme dynamique démonstrative" . Les points de
résonance les plus remarquables, à cet égard, coïncident avec les
"indécidables" (en général) comme symboles d'une pratique délibérément
ouverte, indécidable, transfinie elle aussi de la psychanalyse. Celle-ci ne
prend corps finalement qu'à partir de son Autre. Ce qui est donc en cause,
ce n'est pas seulement le statut de l'Un ou de l'Infini mais l'opération de
transfert elle-même qui crédite la psychanalyse premièrement de méthodes et
de concepts nouveaux, empruntés aux mathématiques, mais également lui
procure une foi en elle-même d'autant plus inébranlable et sans complexe
qu'elle s'appuie sur l'échange avec l'Autre. Ici c'est le passage ou le
transfert en soi, puis le transfert de transfert, qui est pourvu de toutes
les vertus théoriques. Allons plus loin : la fonction d'indécidabilité
n'apparaît pas comme le motif d'une éventuelle extension ou théorisation,
jusqu'au transfert généralisé, elle est elle-même la conséquence du pouvoir
du transfert situé sur un plan d'emblée théorique. Les emprunts aux
mathématiques ne se définissent pas comme emprunts à une "science" ; ce qui
est problématique c'est l'emprunt en tant que tel, c'est-à-dire en tant
qu'essentiellement mathématique : comptage jusqu'à trois. Laruelle nomme
ceci : "triade idéaliste". Elle est idéaliste parce que d'essence
mathématique, quoiqu'effective surtout au niveau du discours philosophique.
La triade, elle, est contenue dans le principe du transfert, soit un
déplacement effectué sous le signe d'une autorité : ici la philosophie
elle-même. Les deux autres termes sont constitués par les deux disciplines
posées en vis-à-vis, la mathématique et la psychanalyse, ou plus exactement
une théorie locale prélevée sur la première (la théorie des indécidables,
par exemple) et appliquée à la seconde, en tant que cette théorie est censée
représenter, au moins implicitement, l'essence même de la science (au niveau
philosophique et épistémologique cette fois). Le recours aux mathématiques,
par conséquent, cache mal le désir philosophique de certains psychanalystes
laissant trop entendre que l'essence de l'analyse - qui est d'abord lecture
- serait contenue dans le calcul mathématique si ce n'est dans la
contemplation platonicienne des essences..., voire encore, à la manière de
Sibony, dans la simple prise en compte des mathématiques au service de
l'indétermination foncière de l'analyse.