- D'après une lecture de :
- Gérard Pommier, La
névrose infantile de la psychanalyse, Paris, Point hors ligne, 1989
Imaginons un
instant que la scientificité de l'analyse corresponde à l'assomption de la
castration chez le sujet : on en déduirait que la psychanalyse n'est pas une
science tant qu'elle reste sous l'emprise de ce que G. Pommier appelle sa
"névrose infantile", qui est l'autre nom de la métaphysique. Si l'on peut
montrer que cette névrose n'est pas une fatalité, mais un fait de structure
- ce qui est bien différent -, l'on s'assure aussi d'une "science"
psychanalytique qui cependant n'épuise pas l'essence de cette discipline,
donc que la psychanalyse est et n'est pas une science en fonction de la
structure même de l'inconscient. Il en va en psychanalyse comme dans la vie
des sujets, à savoir de l'amour, de l'amour en tant qu'il fait mal, et même
en tant qu'il est traumatisant. Qu'est-ce que l'inconscient, tout d'abord,
sinon la méconnaissance du caractère traumatique du premier amour, l'amour
pour le père en tant qu'il relève d'une séduction qui sauve aussi d'un mal
plus grand : la jouissance maternelle ? La névrose infantile résulte de
l'incapacité pour l'enfant de symboliser une perte ; il y a lieu, et en même
temps impossibilité, de faire le deuil de ce père qui s'annule comme tel
dans l'acte même de séduire (fantasme nécessaire et inévitable). La névrose
devient éventuellement "adulte" quand, après la période dite de latence, la
séduction devient effectivement possible via d'autres agents que le père. Si
l'on peut donc parler d'une névrose infantile de la psychanalyse, elle
portera sur cette incapacité à faire son deuil d'un père trop aimé - le
fondateur, en l'occurrence - et se manifestera par des symptômes témoignant
d'une aliénation, confortant aussi la dimension métaphysique de cette
pensée. On en veut pour preuve la revendication au non-savoir socratique (le
non savoir sur l'amour au nom de l'amour du savoir), qui correspond à
l'ignorance de la cause traumatique, puis le refus de toute scientificité et
la marginalité qui évoquent à leur tour la période de latence. La
contrepartie de l'a-scientificité se fait notamment sentir dans
l'hystérisation du discours analytique et le caractère familial,
légitimiste, de la transmission du savoir comme de la formation des
analystes. Ce fut le cas avec Freud, puis encore avec Lacan. Paradoxalement
c'est du point de vue de cette éthique, de ces pratiques étrangement
immatures qu'on peut mettre en doute conjecturalement et non définitivement
la scientificité de l'analyse, beaucoup plus qu'en assénant de lourdes
raisons épistémologiques, bien souvent induites par une méconnaissance
flagrante ou une simplification de la chose analytique.
On se rappelle l'exigence première de l'épistémologie : que la psychanalyse,
si elle était une science, fût une science empirique. Il faudrait donc
supposer qu'un processus inductif présidât à la fondation et à la formation
de ses énoncés, et que toutes les procédures de conjectures fussent
vérifiables. Or on ne saurait affirmer que la théorie analytique procède par
généralisations à partir de l'expérience. D'abord le témoignage du symptôme,
en tant qu'il nécessite la parole du patient, ne donne pas lieu à une
"observation" au sens empirique du terme. De plus la théorie du symptôme
existe bien indépendamment des cas particuliers puisqu'elle dépend elle-même
d'une théorie de l'inconscient, et l'inconscient, comme conséquence du
langage humain, apparaît bien moins empirique que logique. En ce sens
prévaut toujours un point de vue général, ne serait-ce qu'au niveau de la
théorie du langage, ne faisant appel à l'empirisme que secondairement.
Cependant la théorie psychanalytique n'est pas constituée, comme le croit
Popper, d'énoncés arbitraires ou infalsifiables. Le propre de l'inconscient,
rappelle G. Pommier, est de calculer. "Il suffit seulement de constater
l'efficacité d'un calcul inconscient : l'appareil psychique procède à
certaines opérations, dont le symptôme est le résultat". Ce calcul n'est pas
abordable par induction, bien qu'il s'effectue différemment pour chaque cas
; il obéit naturellement à des processus constants, reproductibles dans une
certaine mesure. Sinon se serait-on risqué à produire le concept même
d'"inconscient" ? Ce qui manque à la psychanalyse n'est certainement pas la
réfutabilité de ses énoncés, mais au contraire une axiomatique dernière
capable de répondre intégralement du calcul de l'inconscient. Or l'absence
d'une telle axiomatique, le caractère instable des fondements, ne suffit pas
à condamner une discipline à la non-scientificité. Il y a tout lieu de
penser que l'inconscient calcule, sans qu'il soit nécessaire ou même
possible d'en produire les axiomes. G. Pommier nous met en garde contre un
piège philosophique, qui nous ferait transformer l'absence d'axiome en
axiome fondamental. Cette absence n'est pas elle-même un axiome mais un
fait, un fait contemporain de la division du sujet qui rencontre
l'impossibilité de la jouissance. Le "fondement" de l'inconscient est trop
"complexe", trop contradictoire pour être pris pour axiome rationnel. A la
limite ce "réel" là n'a pas un statut de fondement. L'inconscient, le
symptôme apparaissent d'emblée comme des réponses à la contradiction de
l'amour (complexe d'œdipe)
et à l'impossible de la jouissance (inceste maternel). "L'absence d'axiome
en psychanalyse est ainsi homogène à la formation du symptôme, c'est-à-dire
à la division du sujet par rapport à la contradiction qui comporte sa propre
jouissance". Tout se passe comme si le calcul de l'inconscient débouchait
sur une erreur - le symptôme, la division du sujet - du fait d'une
incompossibilité logique elle-même issue d'une jouissance refusée. Mais par
ailleurs, le calcul suffit à nous mener au symptôme ; la psychanalyse n'a
pas directement pour visée le vide du réel mais bien la prise en charge, la
subjectivation du symptôme. Donc, en résumé, ce n'est pas parce que
l'inconscient et le symptôme résultent d'une logique paradoxale que la
psychanalyse serait le rebut de la science ; ce n'est pas non plus parce que
l'analyse serait une science qu'elle devrait être uniquement cela.
Nous allons revenir sur le partage nécessaire entre ce qui relève d'un
déterminisme, côté inconscient, et ce qui lui échappe du côté de ce qui est
en cause, le sujet divisé par sa jouissance, le symptôme. Auparavant il nous
faut sonder l'écueil que constituerait un repli philosophique revendiquant
le non-savoir scientifique, et montrer comment l'éthique - ou plutôt, selon
nous, la clinique - de la psychanalyse, tournant le dos à toute
métaphysique, n'est pas non plus séparable d'un certain souci d'assumer son
rôle de science. Le comble de l'infantilisme, selon G. Pommier, serait de
revenir à une certaine inconsistance du discours socratique, du moins d'en
rester à une pure négativité de la question par laquelle Socrate s'interdit
ou s'empêche d'accéder au savoir. Or qu'est-ce que le savoir sinon un effet
du refoulement originel ? En faisant du savoir un Rien, Socrate n'en
vient-il pas à nier par-là même l'existence du refoulement, de la
castration, etc. ? Il y a un nihilisme constitutif de la philosophie, note
G. Pommier, qui consiste à identifier toujours l'Etre et le Néant, puisque
la philosophie prescrit le non-savoir, maïeutique négative pour Socrate ou
théologie négative chez d'autres, pour accéder à l'Etre. Mais le couple
inséparable Platon-Socrate nous montre bien que cette revendication
hystérique de non-savoir se fait complice du discours du maître. Le Rien
socratique est toujours une Idée métaphysique, inversement toute
métaphysique de l'Etre débouche sur un nihilisme. "C'est en ce sens, écrit
G. Pommier, que le discours psychanalytique n'est pas socratique, car là où
la métaphysique découvre l'illusion et le rien, le savoir inconscient quant
à lui découvre le refoulement originaire" , autant dire l'existence du
langage. En ignorant le refoulement, la philosophie issue de Socrate
méconnaît finalement la division subjective et s'interdit toute
reconnaissance du symptôme comme tel. L'enjeu d'une psychanalyse ne saurait
être le non-savoir (même si celui-ci s'avère opérationnel à un moment
donné), ni le "désêtre" comme l'affirment certains disciples de Lacan, mais
l'apparition d'un savoir restituable à un sujet, le sujet du symptôme. S'il
y a une analogie évidente entre l'Etre de la métaphysique, l'oubli de l'Etre
(qu'il fonde, selon les philosophies, le désêtre, la présence,
l'existence...) et le refoulement originaire, c'est en tant que ce dernier
contient l'énigme et l'impensé de toute philosophie, de tout philosophe, à
savoir la signification (phallique) du corps comme étant ce qui est
proprement refoulé, le Vide creusé par le corps dès lors que l'on parle. De
ce fait, l'analogie se poursuit dans la quête de la pensée dont l'objet
n'est autre que le phallus ; la pensée philosophique est sexuelle de part en
part, "la pensée remplace le sexe et oublie facilement ce frère jumeau" .
L'existence d'un rapport sexuel n'est-il pas le problème métaphysique par
excellence ? Donc il s'agit, pour le psychanalyste, de refuser le nihilisme
philosophique auquel conduit toute tentative de répondre à la question de
l'Etre ; plutôt, selon l'exemple de Freud, doit-il interroger le refoulement
qui ne dévoile plus le néant de l'Etre mais la division du sujet et la
présence du symptôme. La psychanalyse n'est ni une logique ni une ontologie,
mais une "symptomatologie", une science - plutôt efficace - du symptôme. Son
éthique dépend de cette indépendance vis-à-vis de la philosophie. Il en va
même de son destin politique (le "destin" est le nom que prend la "liberté"
du sujet dans le langage psychanalytique). Dans le cas contraire, c'est le
retour à la névrose infantile, l'appel pervers au père... L'identification
philosophique de l'Etre et du Néant entretient la méconnaissance de ce qui
se joue dans le refoulement originaire, à savoir l'identification au phallus
; celle-ci s'accompagne politiquement d'un appel au père censé représenter
la puissance phallique et conjurer le vide (absence du phallus maternel), et
c'est ainsi que subrepticement, l'on passe d'une pensée de l'Etre aux
politiques d'épuration... Ce qui résulte du refoulement originaire n'est pas
"Rien" et la dérive nihiliste n'est pas une fatalité ; le sujet peut avoir
accès au sens sexuel qui le constitue, s'il apprend à lire son symptôme et à
recueillir le savoir qui le conditionne. Ce n'est pas la "pensée"
philosophique qui peut y mener, car celle-ci cherche à supprimer le symptôme
(et donc son sujet) en s'identifiant asymptotiquement à elle-même, ce qui
équivaut à la mort du penseur. Pommier va très loin dans ses conclusions :
"De ce point de vue, y a t-il seulement une césure qualitative entre la mort
de Socrate et les camps de concentration, si le meurtre du philosophe est ce
qui lui fait retour de sa propre question" ? La barbarie nazie est moins un
effet de la mainmise scientifique sur le monde que la fatale conséquence du
libre déroulement de la pensée vers le vide qui lui sert en même temps de
prétexte. Mais sa véritable cause est le refoulement, c'est-à-dire le
langage, contemporain de la sexualité, et plus elle prétend lever celui-ci
plus elle le renforce puisque le refoulement n'est pas autre chose que cette
pensée même, dont on a vu le caractère sexuel. La pensée n'est donc pas
perverse en elle-même - tant qu'elle a lieu - mais conduit à la perversion,
à un appel inévitable au père ; mieux : elle est cet appel, car elle ne peut
pas vouloir, personne ne peut vouloir ni a fortiori vouloir dire l'inceste
maternel. Alors parfois survient un homme qui prétend incarner le Philosophe
qui incarne lui-même la philosophie, et le mouvement de la pensée s'arrête
puisqu'elle prétend s'"appliquer", livrant le monde au meurtre et à la
destruction. Mais s'il ne faut évidemment pas confondre les philosophes
philosophant avec le Père pervers, ce n'est pas une raison pour légitimer à
l'infini cette pensée philosophique et dénier en même temps le travail (car
la question épistémologique de l'"authenticité" paraît au regard de cela
très secondaire, très philosophique) de la science qui, en l'occurrence la
psychanalyse, prend au sérieux le calcul de l'inconscient à partir du
refoulement et s'implique comme éthique dans l'identification du produit de
ce calcul, c'est-à-dire le symptôme.
En soulignant le lien entre le purisme socratique de la philosophie, son
refus du savoir au bénéfice de la "penseé", et la névrose infantile qui
retient régulièrement la psychanalyse dans les limbes du désêtre au lieu de
la diriger vers son objet propre qu'est à jamais le symptôme, on comprend
mieux en quoi la psychanalyse gagne à être considérée à la fois comme une
science et une non-science (c'est-à-dire dans ce cas une éthique) mais
jamais comme une philosophie ou une épistémologie. Il faut bien faire la
part de l'inconscient et du sujet pour comprendre la répartition nécessaire
entre la science et l'éthique. A vrai dire, ce n'est même pas le sujet comme
tel - le sujet produit par le signifiant - que la science éradique ; c'est
plutôt le sujet du symptôme, la contradiction subjective qui résulte de la
sexualité. (On aimerait pouvoir nommer cela le "sujet de la jouissance", si
ce syntagme était congruent avec la psychanalyse : ce n'est pas le cas.)
Donc si la science désexualise en effet, à cause du "chiffre", platonique
par définition, elle ne se passe pas d'un sujet dans sa dynamique de
recherche, qui signifie le manque, le désir, etc. Quant au symptôme, s'il
est lui-même le produit d'un chiffrage paradoxal, illogique, il n'échappe
pas moins au calcul puisqu'il faut la présence d'un analyste pour espérer le
lever. On se retrouve donc avec une dualité inévitable, fatale, entre ce qui
relève du déterminable - le sujet de l'inconscient, sujet de la science
comme l'a dit Lacan, divisé par le signifiant - et ce qui s'en échappe - le
sujet du symptôme, visée d'une éthique, divisé par sa jouissance. Ce
déterminisme qui laisse échapper hors de lui ses propres résultats, cette
science qui se constitue en s'autolimitant et en se divisant d'avec
l'éthique, n'atteignent certes pas la radicalité non-problématique de la
Science-de-l'Un laruellienne mais promeuvent une dimension du "savoir"
originale, non rationaliste et adéquate à la psychanalyste : le savoir
inconscient d'une part, en quelque sorte purement fictif ou théorique,
toujours Autre, et le savoir pratique du symptôme d'autre part, celui du
sujet. Sans doute faut-il rajouter un troisième savoir intermédiaire : le
"savoir du psychanalyste", redoublant et identifiant le savoir du symptôme
en une triade idéaliste typiquement philosophique.