- D'après une lecture de :
- Alain Juranville, Lacan
et la philosophie, Paris, PUF, 1984
Du point de vue
strictement analytique, le problème des relations entre psychanalyse et
philosophie semble avoir trouvé sa solution dans la théorie lacanienne des
quatre discours. Notons au passage que l'instance de la théorie n'y est pas
questionnée pour elle-même, sauf à l'intérieur et pour le compte du discours
de l'analyste, dans le rapport nécessaire de celui-ci avec la science. En
identifiant la philosophie au seul discours du maître, Lacan s'en débarrasse
à trop bon compte, sans nul doute, et d'ailleurs sa position sur ce point a
pu varier. De son côté, Alain Juranville a développé les conséquences de la
théorie des discours pour les statuts respectifs de la psychanalyse et de la
philosophie. D'après lui ces deux disciplines sont inséparables, quoique
irrémédiablement adverses, en ce sens qu'elles représentent "l'une pour
l'autre le meilleur symptôme". Juranville n'hésite pas à rappeler quelques
principes d'ontologie fondamentale, car la philosophie - et à travers elle
la psychanalyse - ne peut pas se passer d'une vérité ontologique. La
philosophie est donc une activité de questionnement portant sur l'être, ou
plus exactement sur l'être-un de l'étant. "L'étant est le monde, il est de
l'ordre du signifié. L'être est de l'ordre du signifiant" . L'unité ou la
consistance s'éprouvant d'abord dans l'ordre du langage et de la
signifiance, on comprend que la philosophie soit contemporaine du discours
en général, qu'elle inaugure tout discours et en même temps représente un
discours particulier. Trois thèses sur la signifiance sont envisageables :
la première (platonicienne) fait du signifiant l'expression temporelle et
mondaine d'un signifié éternel, la seconde (heideggerienne) donne au
signifiant le pouvoir de créer le signifié en ouvrant un monde, enfin la
troisième (lacanienne) admet l'existence d'un "signifiant pur", sans
signifié, grâce auquel on peut établir l'inconscient. Cette dernière option
n'est cependant pas exempte d'ontologie dans la mesure où, dans tout
langage, tout procès de signifiance, une vérité cherche à se dire, fût-ce
négativement. Comme Lacan, Juranville tient donc pour centrale la question
de la vérité et nous assure qu'à chaque fois c'est de la vérité de l'être
qu'il s'agit. Puisque tel est l'objet initial de la question philosophique,
ouvrant la possibilité du discours. A chaque type de réponse correspond un
type de discours. Comme Lacan, Juranville distingue et articule quatre
discours, quatre thèses possibles sur la vérité de l'être. Tout d'abord
existe le discours empiriste, qui correspond au discours de l'hystérique
pour Lacan, soit encore le discours de la science : sa thèse sur la vérité
est qu'elle n'existe pas (au sens ontologique), pas plus qu'un "sujet" ou un
"désir" spécifique au sujet. Lui fait face le discours métaphysique,
discours du maître identifié par Lacan à la philosophie (ce que conteste,
avec raison, Juranville) : il affirme le savoir absolu d'une vérité totale,
rendant inutile encore l'hypothèse de l'inconscient. Le discours
philosophique, ensuite, affirme l'existence d'une vérité totale en même
temps que la vérité partielle du désir, définie par le manque et
l'incomplétude du savoir ; d'où l'activité caractéristique de la philosophie
consistant à préserver la question, mêlant vérité totale et vérité
partielle. Nous devons y reconnaître le discours universitaire en ce qu'il
témoigne d'une vérité (des maîtres) demeurant inaccessible dans son
intégralité (pour l'étudiant). Reste donc le quatrième discours, le discours
analytique, reconnaissant seulement une vérité partielle, celle du désir. Il
est indispensable au précédent puisqu'il présentifie sa cause, le réel ou le
"problème" justifiant le désir de savoir qui anime non seulement la
recherche mais aussi toute activité de discours, et préserve ainsi cette
activité ; lui-même n'est pas indépendant du discours universitaire, d'après
Juranville, car il ne saurait s'énoncer conceptuellement en dehors du cadre
de la philosophie, le "savoir inconscient" n'étant finalement transmissible
que sous la forme du discours rationnel. Cependant, il faut ici se rendre
attentif à une ambiguïté. D'une part Juranville veut dire que discours
analytique et discours philosophique, ce dernier en tant qu'universitaire,
sont liés ou interdépendants - mais à ce compte là, ne confond-il pas
"discours analytique" et "discours de l'inconscient" (comme ce qui est
effectivement à théoriser), ramenant la psychanalyse comme telle à une
pratique pure ou à un discours clinique, finalement empiriste, tout en
réservant la part théorique à la philosophie ? D'autre part il inclut ces
deux discours dans le champ général du discours, qu'il caractérise
globalement comme philosophique, ce qui justifie par là même leur
interdépendance - mais alors en quoi celle-ci serait-elle privilégiée
puisque cela vaudrait pour tous les discours entre eux ? Les hésitations de
Lacan, assimilant tantôt la science, tantôt la philosophie au discours du
maître, d'autres fois ces deux mêmes au discours de l'hystérique, sont à cet
égard révélatrices.
La force de cette argumentation est de rappeler que, dans le champ des
discours, il doit en exister un qui fasse acte c'est-à-dire qui ne nie pas
le sujet du désir mais au contraire l'appelle, un qui ek-siste, comme ce
même sujet, sous le mode de l'exclusion ou du symptôme. Juranville construit
sa théorie des discours d'après la logique quadripartite du signifiant telle
qu'elle apparaît dans le schéma "L" de Lacan, que l'on peut caractériser
aussi comme logique du "quart-élément". Le discours analytique fait ici
figure de quart-élément, d'élément exclu dont la réalité ou l'effectivité
est si problématique qu'il faut lui imposer la béquille du discours
universitaire, de la philosophie "officielle". "Le discours analytique doit
affirmer une vérité ontologique sans laquelle il ne peut faire acte, - et il
ne peut l'établir comme telle, la justifier. Il est donc en rapport
essentiel avec le discours qui énonce vérité partielle du désir et vérité
totale, et dans lequel seule cette considération de la vérité ontologique en
général et en même temps de celle du désir, est possible" . Il est même
précisé : "l'éthique de la psychanalyse veut qu'il y ait une telle vérité" ,
ce qui rend la référence au discours universitaire - garant de l'éthique ? -
d'autant plus étrange. Seule la philosophie, selon Juranville, est à même
d'établir en vérité les conceptions psychanalytiques, de les systématiser,
et les fameux "mathèmes" de la psychanalyse sont en réalité des "structures
philosophiques" . Il faut "faire de la philosophie", "comme" Lacan, malgré
toutes ses dénégations, pour justifier l'existence de ces
mathèmes et dénouer le nœud du
désir. Inversement, ce nœud est irréductible, comme la faille du réel, et
c'est pourquoi seule la psychanalyse peut pointer le
lieu initial (et permanent) de la question philosophique. "La psychanalyse
et la philosophie nomment l'une pour l'autre le lieu où elles doivent faire
l'épreuve du réel qui leur permet d'être elles-mêmes." Mieux, "elles sont
l'une pour l'autre le réel" . Cette conception particulière du réel, le fait
que psychanalyse et philosophie représentent l'une pour l'autre le "meilleur
symptôme" , tout cela confirme suffisamment la thèse centrale de la
psychanalyse : le caractère indépassable de la névrose ; cette thèse n'étant
qu'une version plus raffinée d'un postulat philosophique général :
l'existence du mal ou tout au moins d'un "problème" déchirant l'unité
harmonieuse et mythique du monde.
Admettons provisoirement la thèse selon laquelle le discours serait
essentiellement philosophique ; c'est à ce titre seulement que nous
acceptons de suturer la psychanalyse à la philosophie, tandis que le soutien
universitaire ne nous paraît pas structurel. Il s'agit de savoir à quelle
instance philosophique on se réfère : la philosophie comme ce qui ouvre et
balise le champ des discours, ou l'un de ces discours en particulier ? Pour
nous, très clairement, ce qui amarre la psychanalyse n'est pas le discours
philosophique, mais la pensée philosophique, soit l'instance tout entière du
discours en tant que s'y trouve posée la question de l'être, ou de l'être-un
de l'étant. Sauf que la cause de cette question n'est nullement ontologique
mais subjective, n'appartient pas de droit à la philosophie mais directement
à la psychanalyse comme clinique. Mais la "clinique" peut encore s'entendre
en deux sens différents, elle peut renvoyer à la "théorie clinique" ou à la
"pratique analytique". Quelle est finalement la différence entre philosophie
et psychanalyse si l'on admet, comme Juranville, leur complicité sur le plan
discursif ? N'est-ce pas justement - si l'on en croit la rumeur - que la
psychanalyse n'est pas seulement un discours mais aussi "et surtout" une
pratique ? Telle est la raison dernière, on le constatera maintes fois, la
"raison suffisante" de la psychanalyse face aux prétentions ou aux
revendications de la philosophie. Cependant cet argument est trivial.
D'abord parce que la philosophie elle aussi connaît sa "raison" pratique -
véritable téléologie - dans l'éducation, et ne cesse de revendiquer fort
démagogiquement un souci pratique, politique, éthique, etc., sans quoi "elle
ne vaudrait pas une heure de peine". Ensuite parce que la théorie, soit le
point de vue "clinique" lui-même, selon nous, correspond à une idée
scientifique majeure, une prise en considération du sujet dans l'histoire
exploitée par la psychanalyse mais essentiellement non-philosophique
(antérieure en tout cas à la simple "découverte" philosophique du sujet).
Nous montrons ailleurs, en marge de toutes les idées reçues, que la clinique
est une alternative à l'éthique, soit encore à la philosophie. Encore
faut-il qu'elle ne se réclame pas uniquement de la seule pratique dont la
suffisance apparaît sans limite. En réalité "discours" et "pratique"
psychanalytiques ne sont pas à ce point indissociables, sinon seuls les
praticiens pourraient intervenir au plan du discours. Ce discours ou ce
style d'emblée théorique (et clinique) que l'on a quelques raisons de nommer
"analytique", n'a pas besoin de la pratique pour s'émanciper du discours
essentiellement critique et faussement éthique de la philosophie : la
non-philosophie y pourvoira davantage. Cela revient à soutenir la thèse -
sans doute paradoxale, pour l'instant - d'un discours non-philosophique
utilisant la psychanalyse, capable de lever le "principe d'analyse
suffisante" (rien moins que le préjugé de la pratique), et qu'on pourrait
désormais appeler "non-psychanalyse". Mais cela nous oblige à revoir et à
préciser le statut "philosophique" du discours en général, sur lequel nous
semblions avoir marqué notre accord avec A. Juranville.
La philosophie
est indéniablement le discours, mais seulement en tant qu'espace de
questionnement, et dans la mesure où toute affirmation sur l'être,
fondamentalement, en procède. Mais la cause ou le motif réel de la question,
comme nous l'avons dit, n'est pas philosophique : ce n'est pas la question
de l'être mais la question du sujet. La "question du sujet" se pose,
historiquement, avec l'apparition de l'écriture qui fait symptôme social,
mettant en doute les croyances. Et donc, en toute rigueur, la vérité de la
question de l'être est ce qui apparaît toujours comme le problème de l'Un
(ou du non-Un) pour un sujet, dans l'écriture. La question "tout court", ce
n'est pas "qu'est-ce que?" mais "pourquoi moi?", "qu'est-ce qui m'inscrit?"
: elle n'est pas adressée à l'Etre mais à l'Autre ; elle n'est pas
philosophique mais religieuse, historiquement. C'est elle qui ressurgit, à
l'époque contemporaine, sous la forme de la psychanalyse. De sorte que le
discours philosophique, causé par la seconde, mais articulant plutôt la
première de ces questions, fait montre de fausseté et surtout d'une
constante impuissance au regard du sujet, impuissance à le concerner et à le
toucher vraiment, à répondre à son problème. C'est pourquoi le sujet, après
la question et puis la réponse philosophiques, continue à questionner à
propos de l'Un, parce que prisonnier de la pensée philosophique, il ne sait
pas qu'il (est) l'Un (ne pouvant pas ne pas thématiser l'être, qui
médiatise, exploite et confisque la question), et c'est pourquoi encore
apparaît la psychanalyse. Bien entendu la psychanalyse telle qu'elle existe
concrètement subit cette exploitation, puisque si elle reconnaît la question
du sujet (c'est le symptôme), elle pense à la manière philosophique que le
discours ne peut constituer qu'une demi solution : elle-même propose une
"cure" qui est un pis-aller, mais inter-dit la réponse théorique qui serait
- nous le justifions ailleurs - le "sujet de la jouissance" et son savoir
immanent (dont dépend la théorie elle-même et bien sûr tout discours). Il
faut donc un discours non-intimidé par l'autorité du discours philosophique,
qui saurait d'un savoir immanent et non spéculatif qu'il tient sa cause
réelle d'ailleurs, notamment de l'écriture, laquelle est aussi un savoir
immanent, mais d'abord et surtout du réel-Un lui-même - qui, lui, n'est pas
un "ailleurs". Le discours qui n'entend pas questionner l'être et encore
moins le constituer, qui ne se pense pas non plus comme indispensable (à)
lui-même, mais qui se sait plutôt héritier d'une posture subjective
antérieure (ce qu'on a appelé le savoir ou l'écriture), celui-là ne craint
pas les "contradictions performatives" qui le mettraient en difficulté avec
lui-même (comme le fait d'énoncer l'Un... et de dénoncer la philosophie),
celui-là mérite proprement le nom de Science (ou discours tout court) :
c'est le moins spéculatif de tous, mais le plus théorique. Quelle est
l'"erreur" de Juranville, et sans doute aussi de Lacan ? De limiter le champ
du discours à la seule pensée philosophique, celle qui s'enquiert de l'être,
en se contentant de lui annexer le discours analytique, la question du sujet
n'étant plus alors qu'une variante de la question de l'être. On a voulu
montrer qu'il était possible de l'orienter à partir de l'Un, du Réel, qui en
tant que tel ne suscite pas de question et n'en pose pas non plus. De sorte
que la Science est le seul discours qui ne réponde strictement à aucune
question.