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D'après une lecture de :
E. Lemoine-Luccioni, L'histoire à l'envers, Paris, Des femmes, 1992

 

 

"Que le symptôme institue l'ordre dont s'avère notre politique, implique d'autre part que tout ce qui s'articule de cet ordre soit passible d'interprétation. C'est pourquoi on a bien raison de mettre la psychanalyse au chef de la politique" écrivait Lacan. Il parlait bien sûr de la politique en général, ou bien du politique, dont on peut dire que le symptôme comme tel constitue la raison. Mais la psychanalyse admet par ailleurs la distinction entre le masculin et le féminin, "le" et "la" politique car ainsi que l'écrit E. Lemoine-Luccioni, "la politique a à se coltiner la réalité, tandis que le politique aborde au réel, à ce même réel dont la psychanalyse dessine le "littoral"" . Une "politique de la psychanalyse" ne saurait déboucher sur une forme particulière de politique, mais sur la compréhension du politique et peut-être une modification des relations du sujet avec lui. Partant donc du sujet et du symptôme, l'analyste est amené à distinguer institution et fondation. L'institution existe de fait, se perpétue et se ramifie, mais instituer serait proprement un acte divin ; depuis Machiavel nous savons que la politique, l'Etat et sa raison ont renoncé à tout instituant divin ; seul un acte de fondation autonome, qui conjoigne la subjectivité, l'opportunité et la légalité peut être dit proprement "politique" et donner naissance à l'Etat. En psychanalyse on part donc du sujet, mais aussi du fait que le sujet est toujours social, voire toujours pris dans une institution et ne naît que du collectif. Vérité essentielle qu'il faut mettre au compte de Lacan dès l'époque de la Thèse, mais celui-ci rappela maintes fois la nécessaire introduction d'un tiers pour passer du groupe - où les relations duelles prédominent - à l'"état social", un tiers ou un plus-un symbolique qui permette à la métaphore du Nom-du-Père d'opérer à partir d'une absence réelle. De ce fait on comprend que le plus-un puisse être figuré également par l'objet 'a' cause du désir, celui qui par son vide radical fait office de cause réelle et qui introduit le sujet dans la société en branchant son désir sur le désir de l'autre. C'est bien ce qui est à lire sous cette métaphore du désir qu'est le symptôme.


C'est ainsi qu'E. Lemoine-Luccioni livre son "histoire à l'envers", une histoire qui se termine par la reconnaissance du symptôme et qui en quelque sorte "chute" sur sa cause : l'objet perdu 'a' qu'abrite justement le symptôme. Mais l'analyse propose aussi une "conversion" du symptôme qui le fait passer du privé au public, du passif à l'actif, du pathétique au théorique lorsqu'il est proposé comme objet d'étude à une communauté. Ainsi l'apolitisme d'E. Lemoine-Luccioni. - son symptôme - trouve-t-il moyen de se résorber par son engagement dans l'Ecole de la Cause freudienne (ECF), Ecole ainsi nommée parce qu'elle tient compte de la cause du désir et comparée par E. Lemoine-Luccioni à une "Cour d'Amour" où il est enfin donné d'être quiconque et d'aimer quiconque sans s'attacher à un idéal... (Evidemment ce n'est pas ce que pensent les adversaires de cette Ecole qui ont beau jeu de dénoncer un idéal omniprésent en la personne de Lacan.) L'Ecole a pour vocation de mettre en acte le Discours de l'Analyste, mais se fixe pour enjeu l'amour (du travail ?) qui permet de passer sans violence d'un discours à un autre, en évitant que la parole se fige et se sclérose sur un seul d'entre eux. E. Lemoine-Luccioni nous l'assure : "le roc du symptôme ancre toute recherche analytique dans le terrain sûr où nulle idéologie ne pousse. Nulle morale : pas de chute, pas de salut dans notre doctrine, mais un savoir y faire avec le symptôme" . Cela suppose néanmoins que l'Ecole puisse se disjoindre au moins en droit ou en théorie de l'institution qui lui sert de support ; d'où l'invention par Lacan de la Passe : "ce lieu de dissolution qu'est la Passe est aussi celui qui fournit à l'Ecole un moyen analytique de sortir de l'impasse institutionnelle" . Dans la Passe advient une parole ou plutôt se transmet un savoir qui fait référence à la castration symbolique et à la loi du désir ; il est porté témoignage du passage d'un symptôme privé à son existence publique : en tant qu'élément théorique publiable il ne doit plus cesser de circuler. Dans le groupe, au contraire, on ne se "passe" pas ses symptômes, sinon par contagion violente, jusqu'au point où le symptôme social généralisé finit par atteindre son épure qui est la relation du maître et de l'esclave, présente en toute institution. Aujourd'hui le symptôme social ne s'incarne plus dans le prolétariat mais dans le processus de massification, où l'individu semble avoir définitivement chassé le sujet. La vraie égalité, et donc la vraie démocratie doit se référer au contraire à l'équivalence des sujets et d'abord des symptômes : à chacun son symptôme, c'est le meilleur critère d'égalité. S'il faut un tiers pour passer au social - parce que des sujets n'y suffiraient pas - il doit s'incarner le moins possible en une instance suprême qui passerait pour Le Sujet mais plutôt figurer ou représenter la place même de l'objet 'a'. Ce lieu n'est rien d'autre que l'Ecole en tant qu'on la distingue de l'institution : le travail effectué dans la Passe, les cartels et même les séminaires (parfois si perméables au discours du maître) a pour finalité de dissoudre les effets de groupe, les blocs d'identification se formant inévitablement au sein de l'institution.
Voici en tout cas résumé le point de vue lacanien "orthodoxe", promu par l'Ecole de la Cause freudienne et donc par E. Lemoine-Luccioni citée plusieurs fois. Ne nous attardons pas sur les variantes - parfois importantes -- rencontrées dans les statuts et l'organisation des autres écoles de psychanalyse, rivales avec celle-ci ou non ; nous trouverions toujours le même argument fondant le politique sur la reconnaissance du désir (via l'Autre symbolique ou via l'objet 'a') et sur la nécessaire transmission du symptôme jusqu'au stade de l'Ecole ou de l'association analytique ; le complexe du symptôme et de sa transmission, soit finalement la diffusion de la psychanalyse tenant lieu finalement de stratégie et de théorie politique de la psychanalyse. Comme si celle-ci hésitait entre deux mots d'ordre pas vraiment contradictoires : "moins de symptôme !" et/mais "plus de psychanalyse !".


Le sujet apparaît sous le mode "du" politique dans la décision qui, en tant que coupure, est autant dissolution qu'acte de fondation. Au fondement de chaque aspect de "la" politique de l'Ecole, comme l'analyse, le cartel, la Passe, il y a une prise de décision subjective. Lacan a proposé en un texte célèbre une sorte de "logique de la décision" ou "logique du choix" qui repose en fait sur le temps et sur une conception logique du temps. L'apologue des Trois Prisonniers en constitue donc le paradigme fictif. Les trois temps abstraits par Lacan dans la situation décrite, où il y va de la libération et de la survie de trois prisonniers, sont : le temps de voir, le temps de comprendre et le temps de la décision. Le premier est une motion de portée universelle, une constatation objective qui n'a pas l'acte ou la subjectivation pour conséquence. Ce n'est pas le cas du second qui est proprement le temps de la subjectivation, dans le déploiement des raisons, des suppositions et des doutes. Après cette motion suspendue vient le temps de la décision, qui se prend dans l'urgence et amorce un procès de désubjectivation : l'important est la sorte de recollectivisation de la logique qui s'y opère, puisque le temps y redevient le temps de l'autre (il est urgent de se décider parce que l'autre se fait pressant ou est justement pressenti comme tel). Une décision représente toujours une coupure dans l'imaginaire, notamment une rupture avec l'idée d'un savoir absolu qui se saurait ; l'acte décisif suppose au contraire un manque dans le savoir, un défaut d'information sur l'autre, le monde, la conjoncture. Coupure dans l'imaginaire : "Il y a un effet de retournement de l'image à proprement parler : non ce n'était pas une sphère ; elle n'était ni pleine ni une ; et la relation analytique n'est pas circulaire. Pas d'intersubjectivité, pas de rapport parlé. Encore est-il nécessaire de décider d'une coupure et de la pratiquer pour le "montrer" au sens fort que Lacan donne à ce mot" . La décision ne peut donc pas correspondre à une position de maîtrise, comme son emploi philosophique l'a longtemps laissé croire ; elle ne consiste pas à construire à nouveau un monde, instituer une souveraineté, une cohérence quelconque, une hiérarchie, mais plutôt à se sortir de situations intenables auxquelles tous les sujets peuvent être également confrontés. On peut se demander comment une soustraction peut concourir à un nouveau lien social comme y prétend la psychanalyse, à savoir le discours de l'analyste lui-même, et comment une telle éthique peut servir de fondement à une quelconque politique. Cela peut sembler en effet paradoxal. Mais d'une part il ne faut pas oublier la distinction reconnue en psychanalyse "du" politique et de "la" politique, le premier s'accommodant bien du soustractif -- conséquence de la division précédente éthique/politique, avec précession du premier terme -, d'autre part il faut se souvenir du contexte collectif quoique subjectif de la décision-soustraction : c'est une grande thèse lacanienne méconnue que le sujet, comme l'inconscient, est social. Donc politique. Si la politique consiste à penser, organiser mais aussi changer la vie des hommes, il est évident que toute décision a des effets multiples, collectifs, et modifie effectivement le lien social. Ces conséquences sont de valeur plutôt positive ou plutôt négative selon le contexte et le type de lien, bien qu'essentiellement toute décision inclut en elle la scission fondation/dissolution, voire consiste en cette scission. Alors que dans la cure "personnelle" la décision prend le sens d'un avènement pour le sujet (mais aussi d'une "traversée" du fantasme et de la perte de l'objet), au niveau du lien analytique déjà social que constitue l'Ecole, la décision se fait plus visiblement dissolution : fonder une Ecole, comme Lacan, c'est s'exclure ou être "remercié" d'une autre, décider de quitter le cartel n'est pas de même conséquence que décider d'en faire partie (car cela revient à le dissoudre), quant à la Passe elle figure l'auto-dissolution permanente de l'Ecole. Enfin la dimension politique dans son intégralité, suivant en cela le modèle du sujet, peut-être dite auto-dissolutive. En effet on a déjà dit que la décision, en politique analytique, était vraiment conclusive : elle n'ouvre pas un projet ou un idéal, mais elle intervient plutôt à la fin (car elle-même n'a pas de fin) quand toute la bataille (deuxième temps, celui de la compréhension difficile et des luttes de pouvoir) est déjà terminée. Terminée ? On sait comment les choses se terminent en psychanalyse : savoir y faire avec son symptôme. De ce point de vue il en va de l'Ecole comme de la simple cure, de sorte que "l'Ecole a une fonction (politique) bien spécifique. Elle constitue un lieu où s'éprouve la capacité d'un groupe à "y faire avec son symptôme"" . D'un point de vue encore psychanalytique, on peut considérer que l'institution étant le symptôme universel de la politique, la psychanalyse a à faire avec le symptôme propre de l'institution qu'est la massification. Mais d'un point de vue non-psychanalytique, une question se pose : cette politique de fondation et de décision, cette volonté de "faire éthique" en général ne sont-elles pas le symptôme par excellence de la psychanalyse ? On devrait moins y reconnaître le discours philosophique comme symptôme du discours analytique, ainsi que le proposait Juranville, que le paradigme même de la scission et de la décision propre à la pensée philosophique dans son ensemble.


Comme le discours du maître est l'"envers", selon Lacan, du discours de l'analyste, l'institution est l'envers de la décision fondatrice et dissolutive. Pour comprendre le propre, c'est-à-dire le "vice" de toute institution, on peut s'inspirer du modèle sadien. Celui-ci incarne au mieux ce qu'on peut appeler la perversion ordinaire du groupe, justement éclatante sous sa forme ou sa pseudo légitimité institutionnelle. Le modèle est celui du groupe de trois indéfiniment extensible. Partons de la conception sadienne du couple : il est clair que pour Sade un homme et une femme n'étant pas du tout faits pour s'entendre, le plus-un s'avère d'emblée nécessaire même pour assurer la jouissance la plus ordinaire. D'un côté donc, la loi de la castration symbolique semble respectée : c'est la fonction même du tiers ; mais d'un autre côté, l'aspect réel - et non symbolique - de ce tiers caractérise le système comme pervers. "Les trois personnes bien réelles se trouvent à leur place dans toute institution : instance directoriale, instance mineure (élève, malade ou administré) et instance intermédiaire chargée d'exécuter les ordres" . Société trinitaire, fonctionnellement idéale, mais essentiellement fantasmatique et en réalité violente, incontrôlable. Ce qui est tout spécialement incontrôlable, c'est la prolifération des plus-un, la numération elle-même générée par le système qui ne distingue pas entre l'Un symbolique (l'unique, le père absent) et l'Un réel (l'unaire, le petit maître). Cela explique que dans l'institution, où tout semble réglementé, règne la compétition des maîtres et la massification qui rend futile l'argument même de la domination de classe. Le principe est la prolifération tentaculaire de l'institution elle-même, l'extension et l'accumulation capitaliste indéfinie, etc. On peut résumer en disant que la fonction propre de l'institution est de "faire-Un", d'instaurer l'unité sur tous les plans, celui du sujet comme celui de son autre, en ne négligeant pas la fonction d'auto-conservation du système qui ne court pas tout de suite à la catastrophe mais s'arrange généralement pour durer (de même que la victime sadienne ne doit pas mourir...). A la limite le désir lui-même pourrait s'y aménager puisqu'il est présent dans le fantasme, même réalisé de la sorte. Seule la politique analytique, comme mise en acte du discours de l'analyste, s'arme de l'amour pour maintenir la cause du désir à la place du tiers et ne pas lui substituer un être réel.


Que signifie donc la formule : "mise en acte du discours de l'analyste", plusieurs fois employée ? D'abord, de quel acte s'agit-il ? Faut-il le voir comme une "application" des principes théoriques de la psychanalyse, selon une logique confondant l'acte et le "passage" à l'acte ? On sait que cela définit justement l'attitude du pervers, qui "applique" son fantasme à la réalité. On ne peut pas vraiment "déduire" une politique de la psychanalyse. Il faut admettre que pareille politique n'existe que dans et par le discours de l'analyste, en tant que le discours n'est pas autre chose qu'un lien social effectif. Peut-être voudra-t-on s'assurer au moins des fondements (éthiques?) et des effets (proprement politiques?) d'un tel discours de l'analyste ? A nouveau ces effets portent-ils sur "la" politique la plus quotidienne, et aussi la plus institutionnelle, ou bien sur "le" politique qui ne saurait être à ce titre que le discours du politique comme tel ? Bien que l'institution affiche son caractère incontournable pour un sujet qui n'échappe pas à toute forme d'individuation, on peut dire que la dimension politique qui nous occupe ressortit proprement au discours. Pour la psychanalyse, la raison du lien social tient dans le désir défini comme désir de l'Autre. Le discours de l'analyste en exprime les conséquences, de ce qu'il n'existe aucune possibilité de combler ce désir mais seulement une jouissance partielle qui n'est jamais possession réelle de l'Autre. Le schéma de ce discours montre comment l'analyste en position de petit 'a' reçoit la demande de l'analysant en position de $, amené au fil de la cure à produire le signifiant S1 ; or celui-ci, conformément à la définition canonique du signifiant, n'existe qu'en fonction du S2 du savoir inconscient, supposé à l'analyste. Mais ce savoir n'appartient à personne, pas plus qu'un signifiant maître ne peut représenter pleinement le sujet : voici un motif proprement analytique d'égalité entre les sujets, le manifeste "démocratique" de la psychanalyse!


Il est vrai que la production et la remise en circulation du S1, au terme de l'analyse (et non au début, bien sûr), bouleverse l'existence non seulement du sujet mais aussi du groupe auquel il appartient. Le mieux est d'affecter les conséquences de la cure à la langue parlée elle-même : si l'éthique de la psychanalyse vise au "bien-dire" voire à un certain "bonheur de l'expression" (à préciser), sans doute peut-on imaginer également une politique de la langue plus ou moins subversive et "bouleversante" propre à la psychanalyse. Il n'en demeure pas moins que la politique, ici, se fonde sur l'éthique et n'a aucune justification théorique par elle-même. L'éthique elle-même, on le sait, commande de "ne pas céder sur son désir" (d'où ensuite la parole désirante, amoureuse, "bonne"), et comme une simple conséquence la politique consiste à réguler la jouissance en fonction de la nécessité du désir ou de la castration symbolique (ou encore de l'impossibilité de la jouissance totale, ce qui revient au même). Les politiques des quatre discours se définissent justement par le sort réservé par chacun de ces discours à la jouissance, c'est-à-dire rigoureusement à la dose de semblant dont l'objet petit 'a' est affecté ; seul le discours de l'analyste fait opération du leurre de l'objet (c'est la place même de l'analyste), mais c'est pour mieux le dénoncer comme omniprésent et scandaleusement entretenu dans les trois autres. Cette politique revient à ménager la place de éthique, celle du désir comme on l'a dit et du non-rapport sexuel. Ce discours seul produit du signifiant premier avec un quantum de jouissance (le "plus-de-jouir" de Lacan), mais ne promet ni n'assure la jouissance de l'Autre : ici se pose le problème de la sublimation qui, soyons-en persuadés, relève encore de l'éthique. C'est ce qu'exprime très clairement E. Lemoine-Luccioni dans le chapître "Sygne et Antigone" où, à opposer les engagements de ces deux héroïnes, il apparaît que Sygne se situe dans "la" politique cynique et réaliste tandis qu'Antignone est au cœur "du" politique, c'est-à-dire de l'éthique. Il ne s'agit pas d'un retrait du politique mais d'une "mise en demeure", une contestation de la réalité au nom du réel. Car le héros tragique pur, comme Antigone, "élève l'objet à la dignité de la Chose" comme le dit Lacan à propos de la sublimation ; c'est-à-dire que l'objet y est toujours signifiant du manque (la "dignité" de la Chose, c'est qu'elle n'existe pas) et non prétention à boucher ce manque. Le signifié dans la sublimation est la mort ou le désir de mort, et que ce désir soit dit et affirmé de temps n'est pas sans conséquences politiques sur le monde des vivants. Comme le rappelle E. Lemoine-Luccioni, "le sacrifice d'Antigone prend une signification politique" en ce qu'il force la reconnaissance du pouvoir et peut infléchir sa politique, "mais l'acte éthique d'Antigone reste strictement éthique". Il est donc clair que pour cet auteur la dimension de l'éthique (l'acte du sujet et la sublimation) et celle "du" politique se confondent, et se caractérisent comme ayant des effets possibles sur "la" politique.


Faisons la part des choses : il y a bien à la rigueur "une" politique de la psychanalyse, promouvant un certain type de lien social appelé "discours de l'analyste", dont le propre est de maintenir "l'ensemble du corps social en état de surrection, grâce au bon usage du symptôme commun" . Elle peut avoir des effets sur le socius et sur l'histoire, notamment en se posant comme l'envers du discours du maître et en dénonçant toute forme de maîtrise, et plus généralement la tendance des discours à se rigidifier ou à se fixer sur eux-mêmes ; elle génère également une production sociale spécifique, un travail intellectuel et des "écoles" adossées à des institutions qui imposent justement une relecture du symptôme commun ; bref la psychanalyse "participe", critique, interprète (bien sûr), éventuellement se mobilise, etc. Mais tout ceci reste de l'ordre du discours au sens lacanien du terme, concerne le lien social effectif et non l'essence du politique qu'E. Lemoine-Luccioni confond franchement avec l'éthique : "C'est donc au-delà des quatre Discours, et précisément dans l'éthique, que la psychanalyse trouve la raison de sa présence politique dans le monde d'aujourd'hui" . L'exercice continu de la castration symbolique et de la destitution du pouvoir auxquels convie la psychanalyse, sont peut-être concevables en politique, de même que la mobilité des discours peut être facilitée selon les Etats et les gouvernements, mais ces principes restant analogiques par rapport au fonctionnement et au devenir du sujet (symptôme, castration, destitution, etc.), ils participent bien en effet de l'éthique avant toute chose. E. Lemoine-Luccioni d'ajouter : "Si, à la suite de Lacan, il nous était possible de mettre l'éthique à la place qui lui convient, alors, la politique redeviendrait une praxis [en grec], comme l'analyse" .


Qu'est-ce donc que cette pratique qu'on oppose traditionnellement à la technique, et qu'est-ce que cette opposition elle-même sinon une des figures les plus classiques de la philosophie ? Le mythe de la praxis est bien fait, depuis l'aube de la philosophie, pour dénier ou refouler d'un côté la clinique pure, de l'autre la théorie pure, et bien sûr l'éthique tient le juste milieu (raisonnable, réaliste et en même temps porteuse des vrais "enjeux") entre l'ontologique et le technologique, l'être et le faire... Ce mythe n'a pas d'autre fonction que de masquer la cause de toute pensée, soit le réel, en rendant ce réel philosophable justement au moyen de l'éthique. Nous reconnaissons bien le "principe de philosophie suffisante" si souvent dénoncé par Laruelle. Nous voyons bien aussi comment la psychanalyse suit le chemin tracé par sa grande sœur philosophie, en cherchant pour elle-même un fondement dans l'éthique au lieu de le chercher directement dans le réel comme cause. Que gagne d'une façon générale la psychanalyse en se courbant aux exigences de la philosophie, et que gagne sa politique tout spécialement en se limitant à l'éthique ? Elle y perd plutôt sa spécificité théorique et clinique, mais aussi bien d'ailleurs éthique et politique. Ce n'est pas la théorie qui est la cause de la clinique, ni même l'inverse, c'est le réel ; ce n'est pas l'éthique qui engendre la politique ou la politique l'éthique, mais encore une fois le réel comme passivité.
En mode dualytique et non analytique, l'aplanissement de ces divers champs d'écriture et de savoir signifie leur autonomie nouvelle, conséquence de leur réduction et de leur relativisation face au réel. Contrairement aux apparences, il s'agit pour eux d'un gain et non d'une perte, d'une valorisation et non d'une dépréciation. La politique de la psychanalyse partage de ce point de vue le sort de l'éthique. Elle ne touche pas au réel, lequel n'est pas politisable : il est trop minimal, trop Un pour être changé, mais il n'en est pas moins premier par rapport à tout champ transcendantal d'écriture et de savoir ; en l'occurrence il est le premier politisé (ou déterminé politiquement) en tant que réel et cause par là-même toute politique possible via le champ "du" politique (la distinction "du" et de "la" politique redevient pertinente) qui constitue ici proprement son Sujet. Concrètement, sur quoi la politique de la psychanalyse - désormais "non-psychanalyse" - porte-elle ? D'une façon beaucoup plus illimitée et plus inventive qu'avant, elle prendra pour objet les mixtes éthico-politiques jusqu'ici formés dans le champ psychanalytique comme ailleurs -et les dualysera à partir de son Sujet (identique au sujet de la jouissance et non au sujet du désir seulement retenu par Lacan), justement pour en jouir. Ajoutons : d'une façon non perverse, puisqu'il n'y pas objectivation et immobilisation, "bondage" de l'objet mais au contraire libération de celui-ci et extension de ses potentialités, ce qui paraît la seule politisation digne et concevable. Comprenons bien cependant : il ne s'agit pas de "libérer" des monstres de discours, de "justifier" toute politique si ces expressions signifient les rendre au réel ; il s'agit au contraire de les écarter du réel qui n'a rien à faire avec le ou la politique, ni avec le discours ni avec la théorie ; en somme briser la suffisance de toute politique qui croit pouvoir changer le réel ou le co-constituer. La politisation de la non-psychanalyse, ou sa "non-politique" participe donc de toute façon d'un effort et d'une ambition essentiellement théoriques, mieux encore : scientifiques, seule forme réelle de non-violence et... d'apolitisme au sens ordinaire et philosophique du mot politique, sans... mauvaise conscience aucune (laissons cela au philosophe !).

 

 

 

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