- D'après une lecture de :
- Jacques Nassif, Le bon
mariage : l'appareil de la psychanalyse, Paris, Aubier, 1992
Davantage qu'un
nouveau genre de discours, la psychanalyse a inauguré une nouvelle pratique
parlée qui bouleverse les liens culturellement établis entre la parole et
l'écriture. Dépassant la contradiction du conte, qui est une parole sans
auteur, et du journal intime, qui est un écrit sans lecteur, l'interlocution
analytique fait exister une parole se donnant à lire de la place d'un tiers
où se tisse une
œuvre commune d'un type absolument inédit, pas plus désireuse
de "rester" comme un écrit majeur que de s'évaporer comme simples "paroles
en l'air". Il est un fait que cette parole émise par l'analysant, tout en
étant rigoureusement gardée de tout passage à l'écriture, s'avère aussi
risquée et lourde de conséquences que si elle connaissait une immense
publicité. Or cette production inédite n'est pas le résultat d'une technique
sûre appropriée à une théorie non moins certaine, mais dépend de la mise en
place et du respect d'une simple Règle du jeu qui épuise l'essence pratique
de la psychanalyse. Il s'agit bien sûr de la "règle fondamentale" édictée
par Freud qui commande à l'analysant de s'exprimer le plus librement
possible sans chercher à ordonner ses dires à la logique des idées ou aux
convenances habituelles ; c'est en parvenant ainsi à laisser se dérouler le
flux associatif que le sujet est en droit d'attendre de l'analyste qu'il lui
fasse entendre ce qu'il aura lu dans ses propres paroles,
participant ainsi à l'œuvre commune du lieu d'une lettre ou d'une
écriture absente, mais qui ne serait pas lecture vaine. La "Règle du jeu"
plutôt que la "méthode" de ce type d'expérience relèverait plutôt d'une
éthique, disons même de l'éthique immanente d'une pratique, plutôt que d'une
technique dont il faudrait s'étonner alors qu'elle n'ait pas varié d'un
pouce depuis les premiers conseils de Freud. On n'a visiblement pas retenu
qu'il ne s'agissait que de conseils, encore que de conseils très sérieux. Il
a fallu travestir l'invention de Freud en prétendue découverte scientifique
et faire de l'hypothèse de l'inconscient un domaine nouveau mais banal du
savoir culturel pour oublier l'éthique inventive, insiste Jacques Nassif, au
profit d'une technique figée et d'une institutionnalisation de ses règles.
Entendons-nous : les règles ne varient en fonction des avancées de la
théorie - encore ne s'agit-il le plus souvent que de transgressions
salutaires (ainsi de la part de Lacan) -- que dans la mesure où elles
restituent ou approchent un peu mieux la Règle éthique qui, tout en étant
flexible par essence, n'est pas pour autant "améliorable" : son essence
n'est pas de se conformer à la théorie et encore moins à une prétendue
science. D'après Nassif ce qui rend simplement possible la pratique
analytique axée par la règle fondamentale n'est pas négociable, ne l'a
jamais été, mais a été découvert, accepté et pratiqué de fait depuis le
début de la psychanalyse. Il faudrait plutôt s'étonner qu'une exhaustion de
ces règles élémentaires n'ait pas jusqu'alors été tenté, si l'on considère
que les quelques impératifs où se reconnaissent les "orthodoxes" de l'IPA ne
concernent, en fait de règles, que le dérisoire des habitus et du folklore
(durée fixe des séances, pérennité du "divan", etc.). Au lieu de cela,
Nassif propose "que l'on se ménage le moyen de "revenir aux choses mêmes"
(ici de la pratique)" . Ne nous leurrons pas, dit-il encore, sur le statut
théorique variable des "choses" en psychanalyse, rencontrées par Freud comme
réalités "se soustrayant au jugement" ou isolées par Lacan comme "objets
'a'" : leur abord direct par la théorie, en dehors de la pratique effective
de l'analysant, masque le fait qu'il s'agit avant tout "des faits de la
parole elle-même" dans le cadre circonscrit de cette pratique. En tant que
parole dite et entendue, le fait n'a ici aucun statut scientifique, a
fortiori paradigmatique. Il convient là encore de séparer radicalement
science et éthique pour affirmer, en psychanalyse, la priorité absolue de la
seconde en tant qu'il y va d'un sujet et de sa demande, sans parler de sa
souffrance et des risques réels qu'il encourt. Il s'agit d'une partie qui se
joue à deux, ne l'oublions pas. L'éthique que constitue la psychanalyse
postule en effet que la règle applicable à l'analysant lui enjoignant de
"dire n'importe quoi" se réfracte du côté de l'analyste en obligation de "ne
pas faire n'importe quoi", puisque si celui-ci n'est pas tout à fait maître
du jeu il reste quand même responsable des modalités de son déroulement. Au
départ il y a l'invention un peu folle de la règle fondamentale, mimant avec
humour ou provocation le déterminisme scientifique le plus absolu : parlez
sans vous soucier du sens de ce que vous dites, cela n'en sera que plus
significatif à partir du moment où vous pensez que, moi, psychanalyste, je
ne suis pas un insensé. Un jeu, un pari, peut-être même un "coup de bluff"
qui n'en produit pas moins ses effets dès lors qu'il engage une partie
réelle et construit un lien durable entre deux sujets qui en attendent
nécessairement quelque chose (disons quelque chose comme le "bénéfice d'une
perte", pour tous deux et pour des raisons différentes). Si l'on postule une
règle au fondement d'une pratique qui avoue plutôt être une éthique, l'on
doit souligner d'emblée son caractère biface comme reflétant le réel d'une
rencontre, certes à renouveler dans la parole mais aussi à ménager au moyen
de règles concrètes fixant des limites spécifiques, que le simple bon sens
ou l'expérience de chaque psychanalyste impose pour permettre à la règle
fondamentale de fonctionner.
L'imprécision et la liberté du dire, en psychanalyse, suppose donc la
précision et la rigueur d'un faire qui concerne autant le praticien que le
patient, et ne peut donc à ce titre relever d'une simple "technique"
imputable à un seul agent (qui serait en outre réputé savant). Pour désigner
cette dualité originelle du couple analytique et donner une idée de son mode
de fonctionnement, Nassif emploie le terme d'"appareil" qui fut déjà utilisé
par Freud pour une description des instances du psychisme d'un point de vue
topique. Nassif parle d'un "appareil de la psychanalyse" en conférant à ce
terme la vertu de surmonter certaines oppositions telles que la technique et
la théorie, ou bien l'analysant et l'analyste puisque le mot "appareil" et
ses dérivés (comme "appareillage", etc.) connotent l'association de deux
éléments "pareils" mais dont la reconnaissance ou l'identification doit
passer par un tiers, d'ailleurs absent de l'appareillage. C'est cet
appareil, ce "deux" qu'il convient de poser en premier dans l'expérience
analytique, quitte à relativiser le sacro-saint "désir de l'analyste" cher à
Lacan. Le statut de cet appareil psychanalytique est triple selon Nassif, ce
que confirme l'analyse sémantique du mot et la dimension anthropologique de
la notion d'appareil : "L'acte psychanalytique comporte, en effet, un
premier registre qui est celui d'une mise en scène pour la consumation d'un
bien, dépense rendue, en général, nécessaire soit par une situation
belliqueuse soit pour des raisons religieuses. Son deuxième registre est
celui de la suppléance, puisqu'il est constatable qu'un corps parvient à
satisfaire ses besoins à travers toute une série d'éléments théoriques ou
pratiques prolongeant et multipliant ses capacités d'action. Enfin, son
troisième registre est celui de la supposition, puisqu'il y a toujours lieu
de tenir compte du fait que le sujet attribue à un texte soit de loi soit de
consignation d'un savoir, une intention dont il fait une volonté à laquelle
il devra se soumettre" . Ainsi se trouve évoquées successivement les trois
phases de l'élaboration de cet appareil : d'abord une "situation" engageant
des modalités précises relatives au lieu, au temps et à l'argent, puis la
fabrication d'un "praticable" (comme on le dit au théâtre) qui révèle la
nécessité d'une fiction-sans-croyance, enfin l'appareil proprement dit
destiné à lire une lettre absente, et donc à fabriquer un certain savoir. La
thèse de Nassif est que cet appareil existe et fonctionne dans le quotidien
de la pratique analytique sans qu'on puisse y déroger, car loin de
constituer une modalité technique il est inhérent au lien analytique
lui-même depuis que celui-ci a été inventé par Freud.
Son authenticité se vérifie notamment dans ce qu'engagent à la fois de
semblant et de vérité les deux protagonistes en tant qu'ils sont pris dans
une même situation, des repères spatio-temporels communs et un certain type
d'échange économique. Il apparaît alors, que cela concerne le lieu réservé à
l'analyse, la fréquence et la durée des séances ou les modalités du
paiement, qu'un certain nombre de conditions est nécessaire pour s'assurer
que l'analyste ne simule jamais son faire mais en revanche ne puisse jamais
être vraiment ce que l'on suppose qu'il est (psychanalyste = savant), alors
qu'inversement l'analysant ne peut jamais simuler son être et sa place
(psychanalysant = souffrant) alors que son travail n'a pas de tendance plus
naturelle que de piétiner et de se refuser, comme l'avait bien noté Freud. A
vrai dire, il ne faut pas confondre l'appareil proprement dit et la
situation qui le sous-tend ; néanmoins, toutes les règles élémentaires
qu'elle entraîne visent déjà à instaurer ce rapport inédit entre l'oral et
l'écrit qui fait le fond, comme on l'a dit, de l'invention freudienne et
permet à l'appareil psychanalytique de fonctionner. Nassif n'hésite pas à
comparer cette invention, dans son originalité radicale, à celle de
l'imprimerie et les mutations qu'elle occasionna dans le monde moderne !
Cette comparaison n'est peut-être pas inutile pour rappeler combien avec
l'appareil analytique il semble au contraire urgent et novateur de séparer
l'éthique de la science, les règles conditionnant la fabrique d'un savoir
sur une lettre absente n'ayant strictement rien à voir avec une technologie
scientifique. Nous n'allons évidemment pas ici énumérer ces règles, mais
simplement prendre quelques exemples. Relativement au lieu, tout d'abord,
Nassif explique comment en psychanalyse le pouvoir d'interpréter se trouve
quasiment transféré du médecin ou du maître au lieu lui-même qui prend en
tant que tel une importance décisive. On sait notamment que le moindre
changement intervenant dans ce cadre souvent inamovible peut être perçu par
l'analysant comme lui étant tout spécialement adressé. Le dispositif spatial
est réglé sur le fait qu'une parole se donne à lire et non simplement à
entendre, à condition de dissocier "l'émission de la voix d'avec la
surveillance du regard " - c'est la seule justification du fameux et ô
combien symbolique divan du psychanalyste. La question du temps et du rythme
des séances doit dépendre des mêmes considérations - rigoureusement éthiques
- et de nulle autre : il s'agit par un écart forcé et approprié de "rendre
lisible l'ensemble des repères symboliques auxquels est resté
anachroniquement fixé le temps du sujet" . Aussi, le rythme des séances
doit-il être imposé et strictement régulier, sans aucune dérogation de
présence, afin que le temps de l'analyse vienne forcer et modifier quelque
peu l'emploi du temps du sujet ordinairement construit autour de la
jouissance du symptôme ; inversement la durée des séances doit-elle rester
libre et sanctionnée par une "ponctuation" qui manifeste la dimension de
lecture de l'acte de l'analyste et brise, non cette fois par la régularité
impitoyable mais par la surprise pertinente, le confort des emplois du temps
bien huilés. Enfin, question argent, il est notoire que les analystes
réclament plutôt un paiement en espèces, pour mieux éviter qu'entre
l'analyste et l'analysant n'intervienne sous une forme matérialisée et
réelle l'instance tierce de la lettre, qui en tant que symbolique devrait
rester éminemment absente : "dépenser son argent de la sorte doit octroyer à
l'analysant la possibilité de jouer avec la parole sans être pour autant
jamais contraint de signer ce qu'il énonce" .
Si la "situation" que nous venons de décrire sous le triple aspect du lieu,
du temps et de l'argent n'est pas identique à l'appareil proprement dit,
elle n'en constitue même pas encore le cadre que Nassif préfère appeler d'un
terme emprunté au vocabulaire du théâtre : le "praticable". Il s'agit comme
on le sait d'une construction éminemment provisoire permettant de commencer
à jouer une pièce, dont on pourrait dire qu'elle est devenue par cet
artifice supposément jouable. Il en va de même pour l'analyse : comme se
surimposant au premier niveau de la "situation", vient un moment où avec les
circonstances de son commencement réel - le rendez-vous chez le
psychanalyste - la singularité du "jeu" mais également de la mise en scène
éclate enfin, écartant toute possibilité d'universalisation. Ne nous
leurrons pas : la situation analytique elle-même, décrite in abstracto, ne
serait qu'un rêve si l'on ne bâtissait sur cette base le particulier d'un
praticable. Le praticable est ce qui permet effectivement l'institution de
la règle, y entraînant le couple récemment formé, et en suppléant
provisoirement au savoir que les sujets "appareillés" sont censés produire.
Le recours à un tel vocable et la référence massive au théâtre dans le livre
de Nassif n'est certes pas le fait du hasard : "Son usage est pour moi la
concrétisation d'une hypothèse de recherche qui est la suivante : si Freud a
pu fabriquer de toutes pièces une institution nouvelle, et qui tient encore,
c'est peut-être parce qu'il était un bon connaisseur de la situation
théâtrale. Tout laisse, en effet, à penser qu'il a produit, à partir du
moment où se sont déployées les règles que j'ai retracées, un type de
fiction ayant à voir avec une scène" . A ceci près que la force persuasive
de cette fiction nouvelle repose sur l'inversion de l'axiome théâtral qui
veut que la personne même de l'acteur, le sujet, joue des personnages
irréels ayant souvent l'air très sérieux ; la règle analytique stipule au
contraire que le sujet analysant ne joue pas bien qu'il ne soit jamais
réellement lui-même, mais représenté par des signifiants plus ou moins
cocasses, et cependant douloureusement réels et incarnés.
Puisque l'on a appris à distinguer la situation du praticable, séparons
soigneusement dans la mise en place de la règle fondamentale "l'éphémère de
son praticable et le nécessaire de son appareil, en posant au départ que le
praticable est bâti sur l'exclusion d'un tiers alors que l'appareil est
convoqué d'abord pour identifier la série de ces tiers exclus, ensuite pour
tenter leur réintégration ailleurs et dans un autre temps : après les
séances et dans la vie même" . L'on assiste donc dans cette troisième phase
à un retour en force des tiers et des ternaires, que goûte en particulier le
lacanisme. C'est justice dans la mesure du moins où le tiers comme tel, et
non telle incarnation toujours malvenue, fait figure de paramètre et même de
guide, pourrait-on dire, pour la règle elle-même. En restituant le sens de
ses paroles à un tiers absent mais reconnu comme inconscient, le sujet
pourra faire montre d'humour envers l'institution et la situation,
manifester de l'ironie pour le praticable et son usage et sera même capable
de rire de l'appareil de la psychanalyse dans son ensemble. Réaffirmons
néanmoins que le but est la conquête d'un savoir, à gagner sur le flux
imprévisible de la croyance, lorsque la fiction du praticable ou l'illusion
de la situation prennent trop d'ampleur et empêchent finalement le bon usage
de la règle. Celle-ci suppose justement qu'en un troisième moment la fiction
le cède à la supposition d'un savoir que le principe même de la règle
implique, en l'occurrence que du vrai puisse découler de l'ignorance que le
sujet exprime et avoue dans sa plainte dès lors qu'il se sera laissé
convaincre de tout dire. Le lieu d'un tel savoir ne peut être qu'une lettre
absente de l'appareil, sans doute représentée d'abord par l'analyste (ou son
"lieu" comme on l'a dit : on va "chez son psychanalyste") mais jamais
matérialisée dans la cure sous forme d'un écrit quelconque ; il faut
d'emblée remiser l'écrit ou le miser perdu si l'on veut placer aux commandes
l'implication qu'à partir du symptôme et sur lui un savoir est supposable en
droit, supporté par une lettre absente. Il est bien clair que toute écriture
issue malencontreusement de la fonction du psychanalyste réduirait le champ
et la portée du supposable et de la vérité que l'analysant pourrait en
déduire sur lui-même. Pour cela, il est concrètement nécessaire que
l'analysant prenne toujours la parole en premier afin qu'aucune consigne
écrite, pré-écrite, prescrite, provenant de l'Autre ne puisse l'atteindre
et, comme on dit, l'influencer. Il faut ensuite, et pour les mêmes raisons,
que l'analyste se contente de répliquer sans opiner ou asserter aux paroles
entendues (et bien sûr en se dispensant de prendre des notes, occupation
contraire à l'écoute flottante). Il s'agit au total d'une interlocution d'un
type particulier, où le discours dépend entièrement de l'implication des
pensées incidentes (ou "association libre") englobant aussi bien les propos
de l'analysant que les possibles répliques de l'analyste. Un tel échange
repose donc sur l'efficace d'une énonciation orale émise par l'analysant
venant à la place (au deux sens de l'expression : en lieu et au lieu) d'une
lettre nécessairement absente, énonciation soumise à la lecture elle-même
orale (et non la simple audition) d'un analyste. Absente matériellement
pendant le cours de l'analyse, cette lettre dans son absence en acquiert
par-là même un statut littéralement exceptionnel : elle passe à la dimension
d'instance, comme l'a très bien thématisé Lacan dans un texte célèbre.
On peut alors reprocher à ce dernier, comme semble le faire Nassif lui-même,
une certaine "substantialisation" de cette instance dès lors qu'il "cherche
cette matière, seule susceptible de rendre visible "ce qui se dit dans ce
qui s'entend", du côté du caractère comme élément d'un système d'écriture,
plutôt que du côté de l'acte de lecture prenant pour support un tel élément"
. Reconnaissons que la formule de Lacan selon laquelle la lettre doit être
prise "à la lettre", "tout uniment", n'est pas exempte d'ambiguïté. Il est
également important de prendre la mesure du mot "instance", "et qu'on n'en
fasse plus seulement un des pôles de l'"appareil psychique", mais ce qui
caractérise l'organisation des forces en présence dans l'espace qu'occupe la
psychanalyse elle-même dans le discours, en tant que "lien social"" . Il y a
presque quelque chose de tautologique dans l'expression "instance de la
lettre" en tant qu'elle vise un réel, une immanence - l'instance est bien le
littéral, l'ordre propre de quelque chose - mais qui ne pourrait être prise
en considération que sur le mode de l'absence et du tiers exclu dans le
praticable de l'analyse, alors qu'elle doit être reconnue et déployée
différemment dans l'appareil proprement dit et au-delà : c'est-à-dire qu'à
ce moment là le sujet incarne cette instance mais n'est plus assujetti à
telle ou telle lettre particulière. Dans le praticable, n'oublions pas que
l'instance ou la lettre s'identifie au niveau de l'implication, soit le
symptôme lui-même, le non-vrai dont on peut tirer du vrai : il y a du
symptôme, veut dire il y a du praticable, il y a de la pratique analytique.
Dans le fonctionnement de l'appareil qui évidemment ne vient pas après mais
se surimpose au praticable, le sujet assume directement cette instance,
essaie de se compter comme tiers, de redonner toute sa place au "il" auquel
s'adresse le "je" lorsqu'il parle à "tu", etc. Il y a du sujet, à nouveau il
y a de la pratique, il y a de la psychanalyse.
En ce point précis, où se fait jour le principe d'analyse suffisante, nous
devons nous séparer de la psychanalyse. Celle-ci cherche manifestement à
s'imposer comme pratique au point que cette pratique devient son instance
propre, identique à la lettre en tant qu'absente. Il faut reconnaître que
l'instance de la lettre finit par prendre toute la place, dans la théorie,
dès lors que cette place doit être laissée vide dans la pratique : la
lecture de Nassif aura pu nous en convaincre. Mieux encore, dans ce système,
la théorie s'identifie à la pratique, qui s'identifie à la lettre - laquelle
est symptôme, impliquant la pratique, justifiant la théorie, etc., en sens
inverse. La lettre est la mise en abîme de ce qui manque dans la pratique
analytique, dans ce que Nassif appelle son "praticable", de sorte que
celui-ci est le négatif de la lettre ; mais si l'on prend la lettre "à la
lettre", pour suivre le conseil de Lacan, celle-ci n'a pas plus d'envers que
d'endroit, et son contraire (pratique) la représente aussi bien que le
manque (théorique) qu'elle est censée être. Il y a tout un jeu de
"passe-passe" ou de transfert entre la théorie et la pratique, d'essence
pratique en tant que tel, qui repose peut-être moins sur une fiction
maîtrisée que sur un préjugé tenace : l'instance de la pratique, finalement,
n'est jamais critiquée ou remise en cause. De sorte que pour reprendre (et
démonter) les catégories de Nassif, l'on peut se demander si le "praticable"
comme structure intermédiaire n'est pas tout simplement l'autre nom, le vrai
nom, de l'"appareil" qui en fait de savoir engendre surtout le retour d'un
éternel praticable : la psychanalyse. A ce compte la référence constante de
Nassif au domaine du théâtre s'éclaire et apparaît même déterminante :
"c'est bien la situation théâtrale qui offre le contrepoint le plus précis
de l'acte analytique" . Le théâtre peut être vu ici comme une extension
sémantique de la lettre, mais surtout comme accompagnant de bout en bout la
démarche analytique et théorique (en l'occurrence de Nassif). La
psychanalyse pourrait-elle se passer de ce contrepoint culturel fondé
également sur l'exclusion de la lettre et cependant éminemment littéraire,
supposant cette fois l'écriture ? Il semble plutôt que sa "suffisance" a
prévu un certain nombre de couples légitimes et indéfectibles qui la
fondent, comme justement celui de la parole et de l'écriture.