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D'après une lecture de :
Slavoj Zizek, "La physique quantique avec Lacan", in Quarto, 56, décembre 1994

 

 

Soyons nets, à ce jour la théorie psychanalytique n'a guère imaginé de rapprochement, ou même de comparaison sérieuse avec la physique quantique - et la réciproque est sans doute encore plus vraie. Pourtant il y a lieu de comparer deux conceptions du réel qui paraissent, à bien des égards, similaires. Le premier préjugé que fait tomber la théorie quantique est celui de la dualité nature/culture, ou plus exactement monde naturel/monde symbolique. Rien n'est plus facile de montrer que, du point de vue quantique, "il y a du savoir dans le réel" (selon la formule de Lacan) puisque par exemple un électron observé va répercuter ce fait dans son comportement, c'est-à-dire est capable d'emprunter toutes les directions possibles programmées par la fonction d'onde. Plus radicalement la physique quantique remet en question la notion même de nature et l'idée d'harmonie qui lui est attachée, comme résultat d'une simple projection anthropomorphique. Ce qui n'est pas imaginaire c'est que la nature, ou plutôt la matière semble en connaître un rayon sur ses propres lois (cela n'a rien à voir avec la rationalité et/ou la divinité immanente à la Nature dans les philosophies antiques). Slavoj Zizek rappelle justement cette règle essentielle : "Selon la physique quantique, la réalité "dure" extérieure, celle des objets matériels "réels" dans l'espace et le temps, est constituée par l'"effondrement" de la fonction d'onde qui se produit quand le processus quantique affecte le niveau défini par la seconde loi de la thermodynamique (temporalité irréversible, etc.). (...) L'effondrement de la fonction d'onde se produit quand un événement quantique "laisse une certaine trace" dans l'appareil d'observation, c'est-à-dire quand il est enregistré d'une certaine façon" , fût-ce par le discours scientifique lui-même. On peut supposer que l'enregistrement d'un événement se produit toujours avec un temps de retard, et donc que la réalité, comme le disait Freud à propos du trauma, se construit dans l'après-coup de son inscription. En dehors de cela le réel n'est que pure apparition, voire supposition : "Un proton est créé, atteint un autre proton et disparaît dans le scintillement d'incertitude permise pendant que l'univers ne regarde pas" ! Il est égal de dire que notre proton disparaît parce qu'il n'est pas observé ou parce qu'il s'est reconnu lui-même... dans son irréalité. "Une entité n'existe qu'aussi longtemps qu'elle n'enregistre pas sa non-existence - comme le chat bien connu des dessins animés qui, bien que n'ayant pas de support sous ses pieds, continue calmement de marcher dans les airs aussi longtemps qu'il l'ignore..." , commente plaisamment S. Zizek ! On retrouve là un axiome lacanien, qui est la disjonction du savoir et de l'être et qui signifie la réfutation de "l'univers" philosophique, c'est-à-dire de l'univers tout court. En effet, l'application de la physique quantique au plan cosmologique réduit l'univers à une "fluctuation du vide", une pure fonction de déséquilibre qui l'empêche de se "connaître" lui-même et donc de disparaître avec tout ce qu'il contient. L'univers est foncièrement pathologique, déséquilibré, et tout ce qui existe en lui doit s'incliner devant ce fait qu'Epicure avait déjà nommé clinamen. La seule science possible du réel sera donc une clinique reposant sur le constat d'une perte... d'équilibre. Mais si une entité ou un événement n'existe qu'une fois observé, avec l'effondrement de la fonction d'onde, l'univers lui-même en tant qu'événement n'a t-il pas besoin d'un Dieu observateur pour être ? Afin d'éliminer cette thèse trop facile, il faut juste faire état de la non-existence de l'univers en tant que totalité : pareille entité n'est nullement indispensable à ce que quelque chose ek-siste en lui, ou à travers lui. C'est bien ce que Lacan nous demande d'admettre à propos de "La" femme. Bref nous retrouvons la logique du pas-tout et la mathématique du transfini, ainsi que l'essentiel de la théorie lacanienne : l'inexistence de la Femme et le vide de la Chose primordiale, où Zizek voit un "parfait exemple de création ex nihilo" . Ce dernier dresse ainsi une liste de parallèles entre physique quantique, cosmologie et psychanalyse : le rapport entre le trou noir et la Chose, la différentialité des signifiants comme des particules, etc. En fin de compte la "nature" apparaît elle-même non pas différente de l'homme, non pas construite par lui et sa science, mais aussi étrange (unheimlich) que lui et aussi "savante" - de ce savoir cependant qui ne se sait pas.


La non-philosophie peut admettre ces principes quantiques ou analytiques, mais d'une part elle cherchera à les relativiser eu égard à une conception plus minimale du réel, d'autre part elle étendra et généralisera leurs effets au bénéfice d'un univers non-physique, non-psychique et surtout (non-)réel ou (non-)Un, qui est l'univers "subjectif" et théorique de la jouissance. On perçoit le risque d'une "mauvaise" généralisation qui consisterait à transposer métaphoriquement les données quantiques plus ou moins confirmées (toujours métaphoriquement) ou relayées par la psychanalyse, pour aboutir à une nouvelle et pseudo vision philosophique du monde. A fortiori il n'est pas question d'agréer une thèse quantique sur le réel qui réduirait celui-ci à la différentialité ou à l'événementiel, et qui en outre reviendrait à confondre unitairement l'univers et le réel (voire à faire du second un attribut incertain du premier). En revanche, en s'inspirant par exemple du travail déjà effectué par F. Laruelle sur la théorie des "fractales" de Mandelbrot, consistant à transformer ce modèle encore restreint en véritable "théorie de la fractalité généralisée" , il est possible d'utiliser la physique quantique depuis une posture non-philosophique afin d'élaborer un concept vraiment universel des quanta, de l'univers quantique avec toutes ses variables et ses incertitudes, et même d'y mêler sans risque des données psychanalytiques parallèles ou adjacentes dès lors que ce mélange n'est plus totalisant ou auto-suffisant mais seulement universel. Sa portée universelle (= productive à l'infini) dépend de la posture dite scientifique ou "Vision-en-Un" (Laruelle) selon laquelle l'univers(el) n'a pas d'incidence sur le réel, pas plus que la physique côtoyant ou non la psychanalyse n'influence la science (du) réel.

 

 

 

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