- D'après les lectures de
:
- Dor (J.), "Excentration
asymptotique de la psychanalyse et validation de l'efficacité clinique",
in Sciences et psychanalyse, Bruxelles, De Bœck-Wesmael, 1988.
- L'a-scientificité de la psychanalyse, 2 tomes, Paris, Ed.
universitaires, 1988
Comme on sait,
Lacan a proposé une réinterprétation globale du "cogito" cartésien, tant
pour articuler ce qui fonde à partir de lui la consistance du discours
scientifique que pour envisager son possible équivalent dans le champ
psychanalytique. De même qu'à partir du principe d'inertie en physique
s'opère le passage d'une échelle ontologique et qualitative à un système
relationnel et quantitatif, l'expérience du cogito génère une nouvelle sorte
de vérité fondée sur l'adéquation de l'esprit avec lui-même et donc sur le
seul jugement. L'acte du penser lui-même apporte la certitude de toutes nos
représentations et confère notamment aux disciplines bâties sur les raisons
mathématiques leur statut de science, avant même les critères
méthodologiques dont elles peuvent se targuer. Cette forme de cohérence
discursive, fondée sur une critique de l'imagination et de la sensibilité,
subit une torsion significative chez Lacan. En effet, la certitude du sujet
n'est plus à référer à l'intuition de l'être sous la pensée, mais à leur
disjonction (je pense : "donc je suis"; je pense où je ne suis pas, etc.),
ni à la rationalité de la pensée (cause formelle) mais plutôt à ce qui
l'entrave, soit au contenu du doute maintenant exhumé et rehaussé en "cause
matérielle" (c'est ici que la référence aristotélicienne acquiert tout son
intérêt). Cela n'amène plus à définir le sujet par son attribut principal
(la pensée) en fonction d'un dualisme préalable de la pensée et de
l'étendue, de l'âme et du corps, etc., mais plutôt à diviser ou à refendre
le sujet lui-même qui, en tant que sujet du désir, ne peut plus avoir les
mêmes vertus épistémologiques - bien que la certitude reste sa principale
vertu. Mais Lacan révèle la vérité du cogito cartésien, si l'on s'avise que
le "sujet" chez Descartes, malgré qu'il en ait, n'est plus une substance
nécessaire et à peine un substrat formel de relations mais déjà le
signifiant in-signifiant de sa propre dérobade et de sa propre défaillance.
En effet si la science repose sur le roc du cogito, elle ne peut que
l'effacer de ses calculs et de ses recherches comme le dire de l'énonciation
est oublié derrière le dit de l'énoncé. Il fallait simplement amener la
réduction cartésienne jusqu'à son terme, qui n'est pas l'intentionnalité de
la conscience selon Husserl, mais le désir du parlêtre selon Freud et Lacan.
C'est ici que la psychanalyse se détourne radicalement de la science, mais
aussi de la magie ou de la religion, en tant que la vérité de son discours
opère comme cause matérielle à partir des manques et des trébuchements de la
parole de son sujet : "elle fait pléthore de pénurie" selon Fennetaux, car
le manque d'être appelle un devoir-être et un avènement du sujet, quasiment
aussi catégoriques que l'impératif kantien. Ainsi la phrase célèbre "Wo es
war, soll ich werden" ne décrit pas une possibilité du sujet mais le définit
rigoureusement comme advenir à lui-même ("là où c'était, peut-on dire, là où
s'était, voudrions-nous faire qu'on entendît, c'est mon devoir que je vienne
à être"). Pareillement le "moyen" par lequel le sujet doit advenir, soit la
position de la règle fondamentale qui abolit tout hasard dans la vie
psychique (puisque tout ce qu'on dit est réputé signifiant), constitue en
soi l'expérience défaillante et réussie d'un "autre cogito" seyant à la
pratique psychanalytique. En somme, dans le devoir-être qu'implique la
position de la vérité comme cause matérielle et corollairement dans le
laisser-dire constituant la règle fondamentale, donc la double référence à
Aristote et à Descartes, on verra surtout une finalisation éthique du procès
subjectif dans son ensemble.
Reprenons maintenant le thème de la division du sujet (Spaltung ), en tant
qu'il remet en cause non seulement l'unité du sujet de la connaissance,
fondement de l'épistémologie, mais aussi bien les critères de validation
scientifique qu'on voudrait appliquer sans autre forme de procès à la
psychanalyse. La prise en compte du sujet de la psychanalyse, ce sujet
divisé qui est aussi le sujet forclos par la science, suggère une nouvelle
"classification" des sciences qui fait apparaître la psychanalyse à une
position périphérique, extrême, sinon tout à fait extérieure au champ
scientifique. Concernant tout d'abord les critères de validation
généralement retenus par la science, ils sont infirmés, déclarés non
pertinents par la psychanalyse (les rôles sont inversés) dès lors que jamais
le sujet qui parle ne recoupe exactement le sujet qui connaît, comme jamais
la vérité (subjective) n'est réductible au savoir, double confusion
entretenue par l'épistémologie et non seulement par la science - de sorte
que c'est une véritable "subversion de l'épistémè" qui s'annonce, selon les
termes de Joël Dor. Celui-ci écrit : "Or c'est bien en raison de critères
articulés à cette exigence de vérité que la science, à vouloir instruire ce
que pourrait être la "scientificité" analytique comme la validation des
effets issus de sa pratique, est, rétroactivement, saisie à son tour et,
d'une certaine façon, sommée à comparaître devant l'instance psychanalytique
qui s'autorise, elle aussi, de la vérité ; de la vérité que l'on sait, celle
qui parle". La vérité première que l'analyse renvoie à la science, est que
tout effort de "scientifiser" une connaissance ramène néanmoins au sujet,
non pas le sujet supposé maître de la connaissance mais le sujet divisé
(dont le premier n'est qu'une partie, une moitié). Le sujet visant (le
savoir) est déjà lui-même une division du sujet. Mais l'objectivation
scientifique oblige à mettre entre parenthèse cette division, à la forclore,
comme le dit Lacan. Concernant ensuite le problème de la classification des
sciences, il s'éclaire justement de cette forclusion du sujet qui intervient
différemment en fonction des objets à connaître et des procédures mises
en œuvre pour chaque science. Comme le suggère Joël Dor,
il faut recourir à deux repérages princeps. Le premier est celui qui nous
permet de reconnaître, parmi les objets de la science : a) les objets
formels et purement abstraits, b) les objets de la nature, c) les objets
humains. Le deuxième s'avère moins ontologique que structurel, puisqu'il
tient tout entier dans la différence (et aussi dans la relation) élémentaire
théorie/pratique. Chaque science, intrinsèquement, évacue plus ou moins
radicalement le sujet en fonction du type de rapport qu'elle instaure entre
ses protocoles cognitifs et une pratique donnée. Mais l'on peut aussi
rappeler la grande division opérée par Aristote entre "sciences théoriques"
et "sciences pratiques". "Sur le fait de cette distinction, écrit Joël Dor,
il est possible d'établir en quoi le niveau de réductibilité du rapport
d'une connaissance constitue de façon pertinente un bon moyen de cerner ce
que je nommerai "les indicateurs de forclusion du Sujet". En sorte qu'on
pourrait même dire que la présence des "indicateurs de forclusion du Sujet"
y est directement proportionnelle à l'élimination des "indicateurs de
subjectivité" dans la mise en application des protocoles de
scientifisation". La première sorte d'indicateurs renvoie aux opérateurs
logico-mathématiques introduits dans le discours, tandis que la seconde
renvoie à ce que Russell nomme les "particuliers égocentriques". Il va de
soi que la densité des premiers est maximale dans les mathématiques, en tant
que "science" des objets formels purement abstraits, alors que les seconds
investissent en priorité le discours des sciences humaines. Le critère
intrinsèque reste toujours la plus ou moins forte réductibilité de la
connaissance théorique à la pratique ; et ce n'est pas autre chose qui fonde
la répartition entre les sciences théoriques et les sciences pratiques, avec
respectivement pour limites les mathématiques et l'histoire (d'après G.-G.
Granger). Le caractère signifiant (ou "qualitatif") des faits humains
s'oppose en effet à leur objectivation complète et à un recouvrement
subséquent de l'expérience par la théorie. C'est ce qu'indique entre autre
cette affirmation de Lacan : "Il n'y a pas de sciences de l'homme, parce que
l'homme de la science n'existe pas, mais seulement son sujet", recentrant
fort à propos le "qualitatif" sur le "subjectif" (à cet égard, Joël Dor qui
associe la "surdétermination de l'événement" à l'"intersubjectivité" nous
paraît compléter Lacan inutilement, la théorie du sujet chez ce dernier
incluant une critique de l'intersubjectivité comme ressortissant à
l'imaginaire). En revanche, côté mathématiques, la connaissance et la
pratique se confondent idéalement - il faudrait même dire imaginairement
puisqu'à ce titre la mathématique peut donner l'illusion de traiter
directement du réel (alors qu'évidemment elle ne traite pas du réel mais de
l'Etre, comme le pense A. Badiou, soit ce que Lacan a toujours tenu pour
l'Imaginaire). Entre les mathématiques pures et les sciences humaines, les
sciences dites "exactes" cantonnent leur imaginaire dans le rapport, cette
fois existant, entre les modèles abstraits fabriqués et les purs phénomènes
; c'est-à-dire que, tout en maintenant une coupure entre modèle et
phénomène, la science établit la possibilité efficace d'un passage du
premier au second et nourrit ainsi l'illusion que le modèle participerait
quand même du réel. L'"exactitude", selon Granger, désigne justement
l'articulation idoine du modèle au phénomène : elle doit être optimale dans
la discipline historique ; tandis que la "rigueur", attribuée par lui aux
modèles abstraits, concerne essentiellement les mathématiques qui, à défaut
de toute visée objectivante et donc de phénomène, sont inversement d'une
exactitude "nulle". Vu leur situation limite, on peut même dire qu'elles ne
constituent pas une science, si toutefois on admet la réciproque pour
l'autre extrême, c'est-à-dire pour l'histoire. Il est temps de situer dans
ce tableau la psychanalyse. Sur ce plan Joël Dor complète efficacement
Granger. En fonction du paradigme nouveau fourni par la psychanalyse, qui
n'est plus le sujet de la connaissance mais le sujet divisé (sujet du
désir), mais qui n'en est pas moins le fondement de toute science et de tout
discours, il propose de nommer le mouvement vers la rigueur
logico-mathématique "vecteur de forclusion du sujet" et le mouvement inverse
vers l'exactitude "vecteur d'indicateur de subjectivité". On a déjà
mentionné la dimension parfaitement imaginaire du processus mathématique, où
le sujet est dit "suturé", quasiment identifié à la production même de
l'objet, donc réduit au sujet de la connaissance. Et donc le diagramme qui,
chez Granger, pouvait répartir les termes rigueur/mathématique d'un côté,
exactitude/histoire de l'autre, le cède à un nouveau qui pour l'essentiel
voit la psychanalyse se substituer à l'histoire, en ce point extrême où la
dernière des sciences humaines (au sens de "sciences pratiques") se découvre
également des perspectives éthiques.
Cela paraît la seule voie offerte dès lors que ces sciences dites
"humaines", psychanalyse incluse, tournent le dos à l'essence
rien-qu'humaine et individuale de la science pour se focaliser sur le sujet
divisé, ce sujet du désir (anciennement du devoir) méritant bien le nom de
sujet de l'éthique. Comme le dit en substance F. Laruelle, les sciences
humaines existantes ne sont pas des sciences et se préoccupent fort peu
réellement des hommes. On se souvient que, pour Lacan, "l'homme de la
science n'existe pas, mais seulement son sujet". Laruelle inverse cette
proposition, mais inverse également l'ordre de priorité entre l'homme et la
science : afin que l'homme ne soit plus jamais de façon réversible sujet ou
objet de science, il le définit comme la cause unilatérale et la cause
réelle de la science. La question du "sujet de la science" s'en trouve
définitivement relativisée, et avec elle le problème d'une classification de
ce qu'il faudrait plutôt appeler maintenant les "sciences du sujet" - où la
psychanalyse, sans conteste, peut jouer un rôle théorique déterminant, se
poser comme la théorie générale du sujet. A condition bien sûr que celui-ci
soit son "objet" et non plus son réel implicite, bref qu'elle renonce au
principe d'analyse suffisante et qu'elle s'affecte du "non"
(non-psychanalyse) symbolisant ce refus.