- D'après la lecture de :
- Patrick Guyomard, "Le temps
de l'acte", in Moments critiques dans le champ psychanalytique,
Le questionnement psychanalytique, 1989
L'essence philosophique,
c'est-à-dire surtout auto-positionnelle, de la pratique analytique se
remarque aussi bien au niveau de la "technique" de l'analyste, dont on va
voir qu'elle se ramène à un "style", voire à une sorte de vertu. Comme tout
sujet désirant, l'analyste est supposé divisé ; condition nécessaire pour
mettre en œuvre et soutenir
le désir d'interpréter. Notamment il doit concilier le
double statut de grand Autre comme parole interprétative, et d'objet 'a'
comme cause du désir de l'analysant. L'on pourrait croire qu'il n'a pas
d'existence en dehors de cette relation à l'autre sujet ; cependant bien des
signes montrent qu'il épuise au contraire à lui seul l'existence de la
psychanalyse s'auto-générant et se renouvelant. L'on pourrait croire qu'il y
a "de" l'analyse possible (comme il y a du transfert) sans l'aide des
analystes. Pourtant il faut surtout dire: il y a des analystes. Comme il
faut dire : il y a des philosophes - ce qui est la vérité honteuse mais
ultime de toute la philosophie. C'est sur cette affirmation littéralement
folle du sujet-analyste en lieu et place du réel (d')homme (principe de
psychanalyse suffisante) que nous ferons porter nos observations finales.
Que peut bien
représenter cette expression de "technique psychanalytique", à part le titre
d'un important recueil d'articles de Freud ? Si une technique se réduit à
n'être que l'application d'une théorie - à supposer que pareille restriction
soit elle-même théoriquement envisageable - il est clair qu'il n'existe pas
de technique psychanalytique. Néanmoins l'on désigne couramment par-là un
ensemble de règles et de conseils destinés à guider l'analyste dans sa
pratique, voire certains principes immuables servant à cadrer et à définir
la dite pratique comme telle (mais on ne peut confondre des deux : tandis
que la pratique emporte au moins une dualité, la technique se porte sur le
prétendu agent, l'analyste). Or ces principes, et donc cette technique, se
limitent à peu de choses chez le fondateur de la psychanalyse, voire à une
seule règle : se servir de son propre inconscient comme d'un instrument. Il
y a de la technique, de la technicité analytique dans la mesure où l'analyse
suppose un travail à même l'inconscient, à partir d'une rencontre réelle
analyste/analysant. Sans doute des règles trop limitées et trop précises
reviendraient à méconnaître ce réel ; aussi la technique consiste-t-elle
surtout à savoir exploiter et préserver ces conditions si particulières et
si rigoureuses d'exercice, qui conditionnent d'ailleurs en retour la
théorie.
Cela dit on ne
peut pas séparer le problème de la technique de celui de la science, ou de
la scientificité plus ou moins reconnue de la psychanalyse. Pour Freud,
avons-nous dit, la technique présente sans doute un aspect minimal, mais
dans son principe elle n'en est pas moins absolue. Freud fait confiance,
manifestement, à l'idéal de la science... Tandis que "Lacan, explique
Patrick Guyomard, s'est toujours opposé à l'idée de technicité, à la
technique dans ce qu'elle comporte justement d'absolu". Lacan fait pencher
l'analyse du côté d'une pratique résolument subjective au détriment de la
technique convenue et objectivante. Il n'y a aucun savoir à objectiver, à
capitaliser, dans la cure ; l'analyse a affaire à la vérité et la vérité est
affaire de parole. Enfin cette parole manifeste l'inconscient ou plutôt,
comme on va le dire, le sujet de l'inconscient. Or "l'existence de
l'inconscient est une objection de principe à l'univers de la technique". Au
couple science/technique (ce que l'analyse n'est pas) il faut préférer le
couple théorie/pratique, mais la raison et la paternité de cette préférence
résident dans l'apport éminent de Lacan : un style. Rien moins que la griffe
du sujet en tant que sujet du désir. Or la marque du désir, on sait en
psychanalyse que cela concerne aussi le symptôme auquel le sujet s'identifie
; évidemment ce n'est pas le symptôme lui-même qui constitue le style (sauf
à se donner un "genre" !), mais la bonne grâce avec laquelle on le laisse
être dans sa vérité. Ce qui demande du style, c'est l'amour de la vérité.
Surgit alors inévitablement la question de l'authentique et de
l'inauthentique, de l'honnête et du cynique, de l'individuel et de
l'institutionnel, avec peut-être ce soupçon que, là comme ailleurs, "la
vraie psychanalyse se moque de la psychanalyse". Le style, pour Lacan, c'est
indéniablement le sujet. N'y a-t-il pas, tout bien soupesé, plus de vérité
dans la formule "le style c'est l'homme", formule que sans doute ne
renierait pas François Laruelle ? Nous y reviendrons.
La négation de
la technique apparaît également dans la formule célèbre de Lacan :
"l'analyste ne s'autorise que de lui-même". L'éventuelle adhésion du
psychanalyste à une Ecole ou à une institution, et sa reconnaissance
souhaitable par celles-ci, n'ont pas valeur d'autorisation ou de fondation,
lesquelles ne sauraient être que subjectives. Est psychanalyste celui dont
l'acte a été de se mettre à cette place par lui-même, non par l'arbitraire
d'une décision et encore moins pour "les meilleures raisons du monde", mais
parce que tel était son désir. Le "soi-même" de la formule ne renvoie
évidemment pas à une identité mais à l'urgence d'un désir, donc plutôt à une
altérité. Pour concilier cet absolu du désir qui commande à l'analyste -
quoi ? de ne pas céder sur son désir, justement - et le lien institutionnel,
Lacan a inventé la procédure de la "passe" qui fit et fait encore l'objet de
nombreuses polémiques. Est-ce en raison d'une trop grande "technicité" et
sophistication de la passe ou au contraire d'avoir voulu préserver et
traduire au plan collectif l'intraduisible même, l'absolu du désir de
l'analyste ? N'oublions pas en tout cas que la non-technique ou le "style"
de Lacan, revient à placer le désir de l'analyste au principe de toute
décision d'exercer comme au principe de la formation (avec la passe), mais
il lui donne encore une importance cruciale comme pivot et support du
transfert, autrement dit comme moteur de la cure. L'éthique de Lacan se
condense alors en cette nouvelle formule : "l'analyste ne cède pas sur son
désir". Seulement il peut y avoir un danger, celui de méconnaître le seul
réel capable de fonder un désir aussi précieux. C'est en fonction du réel -
pour Lacan : l'absence de rapport sexuel - que le désir apparaît comme
limite à la jouissance, signifiant l'exclusion du sujet de ce même réel. Car
si le désir devient un absolu en soi, s'il se confond avec le réel, alors il
ne sera plus dialectisable ni séparable de la jouissance du symptôme ou du
fantasme, par exemple. De désir, il se transformera en pouvoir. Mais l'on
peut se demander s'il n'est pas dans la nature du désir de viser l'absolu,
qui est aussi inévitablement l'absolu du pouvoir. Le passage à l'acte
devient alors la seule échappatoire à cette folie.
Il y a
précisément un autre danger, lié cette fois à l'idéalisation excessive de
l'acte comme dimension essentielle de la cure. "Si le désir d'analyser
conduisait Freud à pouvoir associer, ce même désir conduit Lacan à ne pas
céder sur son désir, fût-ce au prix d'actes, et d'actes de coupure du champ
associatif : par l'interruption de la séance, soit une scansion de
signifiant par un arrêt" . L'ambiguïté de la coupure ou de l'interruption de
séance, dans la pratique lacanienne, est qu'elle consiste manifestement en
un acte mais qu'elle représente également une parole ; elle se situe juste
dans le silence qui précède ou au contraire qui suit une parole notable de
l'analysant, à laquelle elle apporte aussi une réponse. Il est bien vrai que
la parole est un acte. "Qu'est-ce que la parole ?", demande Lacan. "C'est
donc un acte, et comme tel, supposant un sujet" . Mais à quelle condition un
acte peut-il être à son tour une parole ? Guyomard, à ce propos, s'interroge
: "Et s'il n'y a d'acte que du sujet, et en particulier du sujet de
l'inconscient pour les actes manqués, qu'est-ce qui empêche que le sujet se
manifeste plus par un acte que par une parole ? Théoriquement rien, sauf ce
qui peut régler, tempérer ou introduire une mesure dans le désir de
l'analyste". La responsabilité de l'analyste, de sa parole, qu'elle soit
acte pur ou simple discours, revient donc à soutenir son désir pour éviter
qu'il ne se fige ou ne s'emballe : disons que, dans le cas de Lacan, son
séminaire servait tout autant à canaliser son désir qu'à le dilater en lui
fournissant un cheptel pour la formation. Sans doute ce dernier aspect
est-il nécessaire (et pas seulement à Lacan) s'il est vrai que "l'analyste a
horreur de son acte", comme le dit Lacan parce qu'effectivement l'analyste
est sacrifié à la fin de l'analyse, est devenu déchet. Qu'on se rappelle la
formule dans Télévision : "le Saint est le rebut de la jouissance". Apparaît
clairement l'antinomie du désir et de la jouissance, vécue et exprimée ici
sous la forme de l'angoisse de l'analyste, nous semble-t-il. Guyomard
affirme que "Lacan mettait au jour (..) la question de la haine des
analystes envers la psychanalyse". Aussi une dernière perversion serait que
l'analyste, de toute façon déjà "perdu" et sacrifié, transforme l'analyse en
jouissance désabusée de sa simple survie, de sa reproduction miraculeuse. Or
n'est-ce pas ce "miracle" qui sert le principe, comme nous le soupçonnions
au début, de toute "pensée" (= penseur) philosophique, et donc de la
psychanalyse (= psychanalyste ou style) en tant qu'elle participe de cette
pensée ?
Il reste à voir
un aspect où le style du psychanalyste s'affirme à nouveau contre la
technique : au niveau de la temporalité propre de l'analyse. Dans "Conseils
aux médecins sur le traitement analytique" Freud exclut pourtant toute
variabilité concernant la durée des séances. Avec ses propres patients,
chaque séance dure une heure. En revanche la durée globale de l'analyse, ou
la fréquence des séances dans la semaine, reste à l'appréciation du
praticien selon les cas. Quant au temps inamovible de la séance - règle
observée par les actuels membres de l'I.P.A. -, il faut comprendre qu'il
constitue l'analyse dans sa matérialité même puisqu'il détermine sa
condition de possibilité : l'association libre, ainsi que la remémoration.
Notons que le temps de l'analyse est plutôt défini comme le temps du
patient, le temps qu'il lui faut ou qu'on estime nécessaire pour que
l'association libre se déploie et s'ouvre ainsi à l'inconscient. Il est
intéressant que le temps lui-même, par principe, soit constituant de la
cure. Mais dans cette approche de la technique il n'est pas tenu compte de
la dimension du transfert, essentielle pour rappeler qu'une cure se mène
toujours à deux, et que la présence de l'analyste, ses dires ou ses silences
interviennent dans la durée effective de l'association et donc de la séance.
Sous ces conditions, qui sont celles édictées par Lacan, il ne saurait y
avoir de "temps imparti" dès lors que la structure duelle de l'analyse
interdit tout déroulement linéaire du discours. De la séance conçue comme
cadre temporel pour l'association chez Freud, où la technique se contente
d'appliquer mécaniquement la théorie, nous en arrivons chez Lacan à la
séance "stylisée" suspendue à l'occurrence d'une parole vraie, et conçue
comme mise en acte de l'inconscient. La technique elle-même devient la mise
en acte du style de l'analyste. Pointe alors un soupçon. Cette tension vers
la vérité ne peut-elle pas se transformer en obsession maniaque de la chute,
précipitant non pas la parole vraie mais bien la fin de la séance, et
interdisant par-là même toute association comme toute interprétation ? La
pureté du désir et de la vérité conduit Lacan, on le sait, à récuser la
thérapie au nom de la "psychanalyse pure". Pour Lacan c'est la question
éthique par excellence : la science de la guérison ne suppose pas la vérité
mais la connaissance du bien, du bien qui guérit. Pareil savoir est
évidemment impossible en psychanalyse où tout sujet est unique, toute cure
est singulière. Guyomard de s'interroger : "Pure, ce terme aux accents
kantiens, indique une analyse qui serait à elle-même sa propre fin. Finalité
sans fin, c'est ainsi que Kant qualifie l'œuvre d'art dans la critique du
jugement. Cela préluderait-il à une esthétique de la psychanalyse" ? Nous
reviendrons sur cette esthétisation possible et verrons s'il ne faut pas la
classer à l'intérieur d'un cercle plus englobant, celui d'une auto-position
et d'une auto-suffisance à caractère philosophique.
Pourtant on
aurait tort de condamner Lacan pour cause de spéculation gratuite et
d'inconséquence pratique. Car justement, le style lacanien se distingue par
sa volonté de conclure, d'aboutir à une issue, et donc de terminer
effectivement une cure. L'inconséquence n'est-elle pas au contraire du côté
du temps de la remémoration - le cas de l'Homme aux loups est là pour nous
le rappeler - et de l'association indéfinie ? Lacan oppose à cette durée
(temps historique) sa célèbre conception du "temps logique" où apparaît
comme essentielle la fonction de la hâte, née d'une "précipitation logique
où la vérité trouve sa condition indépassable." Lacan ajoute : "Rien de créé
qui n'apparaisse dans l'urgence, rien dans l'urgence qui n'engendre un
dépassement dans la parole" . Comme l'illustre le sophisme des trois
prisonniers qui jouent leur libération dans cette épreuve, la cure doit être
conçue comme orientée vers une fin marquée par la nécessité d'un jugement et
d'une certitude, fût-elle fragmentaire. Le temps de la cure est un temps
dialectique qui comprend d'abord deux éléments fondamentalement hétérogènes
: le temps d'ouverture de l'inconscient qui permet justement de passer de
l'atemporalité inconsciente à l'irruption de quelque chose comme une vérité,
une parole vraie. Le temps du procès logique ensuite comportant lui-même
trois moments : l'instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de
conclure. La fonction de la hâte dans ce procès, qui relie la certitude et
la vérité, implique une conception du temps comme manquant - le temps n'a
pas le temps - ainsi qu'une dimension forclusive de la vérité - la vérité
peut être perdue si elle n'est pas saisie au moment opportun. Le temps est
irréversible, ce qui est une figure possible du réel, et la vérité n'attend
pas : la parole vraie doit trancher sur l'illusion du temps généreux et
optimiste de l'imaginaire. Le temps logique est le cadre même de la
symbolisation, de l'acte de parole et se présente aussi comme le temps du
désir sur fond du temps qui manque (temps réel).
N'oublions pas
que le temps de la symbolisation est aussi et d'abord le temps de
l'analyste. Pour que l'analyse soit autre chose qu'une vaine répétition, il
s'agit que le praticien entérine et d'une certaine manière anticipe la
certitude de l'analysant. L'analyste n'est pas le simple témoin du
déroulement d'un procès où la vérité pourrait se dire sans lui. Anticiper,
provoquer, conduire, cela semble aller de paire dans la pratique lacanienne
avec "raccourcir" la durée des séances. La symbolisation en soi n'implique
pas la nécessité des séances courtes ou ultra courtes ; plutôt impose-t-elle
leur variation de durée, leur caractère imprévisible. Pourtant, étant tourné
principiellement vers la conclusion de la séance, le temps logique tend
nécessairement vers un temps "court". C'est tout le problème de la scansion
: on ne peut qu'approuver ce principe contre tous les standards qui
consacrent la tyrannie de la "technique" ("appliquant" une théorie
d'ailleurs dans ce cas des plus vagues) ; mais toute scansion doit-elle
correspondre à une fin de séance ? Non, dans le principe, puisque de toute
façon la cure ne comprend pas uniquement des moments de scansion voire
d'interprétation - et heureusement - ; mais oui, en fait, car la fin de
séance conserve son caractère émotionnel privilégié et représente malgré
tout la coupure par excellence, la plus proche de l'acte. La position
personnelle de Lacan en la matière pouvait passer pour extrême. Elle tirait
sa justification d'une clinique axée essentiellement sur l'obsessionnel.
Rappelons d'abord que le temps, dans cet échange symbolique que constitue
une analyse, possède selon Lacan une valeur de "réception du produit du
travail" . Le temps effectif de l'analyse ne vaut que ce que vaut le travail
consenti, impliquant le désir et en l'occurrence une désaliénation par
rapport au maître que représente l'analyste pour le patient obsessionnel.
Celui-ci peut stagner et s'évertuer dans son aliénation : en général, c'est
plutôt la règle. "Dès lors, écrit Lacan, il peut accepter de travailler pour
le maître et de renoncer à la jouissance entre-temps ; et, dans
l'incertitude du moment où arrivera la mort du maître, il attend" . Le
travail de l'analyste, lui, est de ne pas attendre. "Comment douter, dès
lors, de l'effet de quelque dédain marqué par le maître pour le produit d'un
tel travail ? La résistance du sujet peut s'en trouver absolument
déconcertée" .
Le psychanalyste
est-il un "maître" ? - pour employer un terme qui sonne mal, étant
paradoxal, contraire même à la fonction de l'analyste... Mais c'est le terme
de Lacan : "[l'analyste] reste avant tout le maître de la vérité dont ce
discours est le progrès. C'est lui, avant tout, qui en ponctue, avons-nous
dit, la dialectique" . Naturellement Lacan sait bien que la vérité n'a pas
de maître, et par ailleurs "maître de la vérité" ne signifie pas "discours
du maître" : ce serait plutôt le contraire. Pour comprendre le sens très
particulier de la maîtrise chez Lacan, il faut en préciser les deux origines
: l'une explicitement référée à Hegel, l'autre implicite renvoyant à la
tradition zen. En quoi l'analyste est-il comparable au maître hégélien ? Il
n'existe qu'une seule réponse possible : parce qu'il enseigne. "Le style de
l'analyste est un style formateur" écrit justement P. Guyomard. Tout Lacan
est là : ses vices et ses qualités, ses paradoxes et même son envergure
historique exceptionnelle. Fonder (ou refonder) une pratique analytique
implique donc une conception large de la formation, voire s'enracine en
elle, à l'instar du désir de l'analyste qu'on peut maintenant interpréter
comme "désir d'avoir des élèves". Du coup, on se demande comme P. Guyomard :
"l'intrumentalité du désir ne vient-elle pas remplacer celle de
l'inconscient ? (...) Et le désir, désespéré, d'avoir des élèves, n'est-il
pas antinomique de celui d'analyser ?" . Ces craintes ne sont-elles pas
malgré tout exagérées ? Ne participent-elles pas elles-mêmes, pour tout
dire, du fantasme de maîtrise et à la limite ne le produisent-elles pas ? Ce
dernier soupçon n'est pas moins légitime que celui qui fait porter sur
Lacan, sur son désir inconscient, la responsabilité d'une aliénation
générale de la société psychanalytique.
Plus
constructives sont les remarques à propos de la ponctuation elle-même, de la
scansion de la séance. La ponctuation doit-elle, peut-elle être modulée ? Et
en fonction de quelles possibilités, quels registres langagiers ? On peut
encore interroger le statut de la vérité et sa définition en terme de
dévoilement, de révélation. N'oublions pas que, contrairement à la plupart
des thèses philosophiques, ici la révélation de la vérité reste "subjective"
ou plutôt équivaut à la révélation du sujet à lui-même. C'est sans doute ce
qui permet d'éviter là encore l'identification pure et simple de la
maîtrise, dans le second sens annoncé, à celle du maître zen qui avant tout
se fond dans le cosmos à partir de l'identité de tous les signifiants
("Wu-shit" : "rien de spécial"). La vérité n'y est plus dévoilement mais
illumination dans la recherche de la voie ; voie qui n'est plus tout à fait
celle de la libération (bouddhisme, zen) mais paradoxalement celle d'une
aliénation assumée.
Or il y a une
face "lumineuse" ou "esthétique", si l'on peut dire, dans l'illumination,
qui associe à l'avènement du sujet - son surgissement, jamais son
objectivation - l'amour du geste ou de l'acte qui jamais ne se répète ;
"amour de l'instant, amour de l'éternelle jeunesse du présent du désir"
écrit Guyomard. Ce n'est pas pour rien que Lacan aimait se rappeler ce vers
de Paul Eluard : "L'amour est un caillou riant sous le soleil" ! Cette
saisie du sujet de l'inconscient, via l'interprétation, reconduit quand même
à un assujettissement et à une esthétisation peut-être plus inquiétante.
Rappelons d'abord ce qu'est une interprétation pour Lacan. "L'interprétation
est une signification, (...) elle a pour effet de faire surgir un signifiant
irréductible. (...) Elle est interprétation significative, et qui ne doit
pas être manquée. Cela n'empêche pas que ce n'est pas cette signification
qui est, pour l'avènement du sujet, essentielle. Ce qui est essentiel, c'est
qu'il voie, au-delà de cette signification, à quel signifiant-non-sens,
irréductible, traumatique - il est, comme sujet assujetti" . Texte essentiel
qui pour une part distingue l'interprétation de ses effets, soit la
production d'un signifiant - elle n'est pas non-sens ou pur mot d'esprit :
le non-sens surgit d'elle -, d'autre part lie l'effet de l'interprétation à
l'avènement du sujet. Cela suppose que l'analyste parle et interprète
réellement, sinon son silence obstiné pourrait être interprété, fort
malencontreusement, pour un non-sens "réel", le non-sens même du réel. Or le
signifiant est non-sens, mais le réel est impossible. D'où un balancement
certain, chez Lacan, entre l'esthétique et l'éthique. "Il appartient à Lacan
d'avoir, plus que Freud, fait saillir parfois jusqu'à l'excès, l'impossible
de l'analyse" écrit Guyomard. Voilà pour l'éthique. Mais il est clair aussi
que dans la pensée de l'acte, en ce point d'absolu et de sublime, plus rien
ou plus grand chose ne sépare l'éthique de l'esthétique. Là où le désir,
l'acte, la parole, sont trop purs, "il n'y a plus de jeu, ni d'espace
dialectique de négation" . C'est-à-dire qu'au lieu d'une éthique de la
vérité nous entrons dans une logique de la fidélité (du sujet) pour le moins
incompatible avec l'inconscient, lequel symbolise avant tout l'imparfait,
l'erreur, le contre-temps. Guyomard (avec d'autres) affirme : "Il n'est pas
sûr que Lacan y ait échappé. A certains moments, son désir de fidélité était
plus grand que son amour de la vérité" . Se profile alors non plus une
éthique du bien-dire ou même de l'acte, mais une esthétique figée et
mortifère qui trahit l'aliénation au symptôme.
On pourrait
alors craindre une "esthétique de la maîtrise". Concédons qu'il s'agirait
moins d'un effet de la technique que d'une perversion du style, du moins
tant que celui-ci se module à partir d'une cause effectivement dogmatique :
le désir de l'analyste. De toute façon l'affaire était entendue dès le
concept pré-supposé et auto-suffisant d'un "sujet du désir". A l'inverse,
celui d'un "sujet de la jouissance" est jugé intenable logiquement à cause
de la plénitude ou de la suffisance grotesque qu'il évoque dans le réel.
Preuve que le sujet analytique entend bien donner la mesure du réel, quitte
à le tenir pour impossible d'accès au sujet désirant. Mais changeons
complètement d'hypothèse. Si maintenant le réel n'est pas tenu pour
transcendant (ou impossible, c'est la même chose), si au contraire c'est à
partir de lui, mais non en lui, que toute transcendance se forme, il n'y a
plus aucune raison pour "situer" la jouissance - et donc le sujet de la
jouissance - dans le réel. C'est plutôt le sujet du désir qui est lié
fantasmatiquement au réel de la Chose, et il doit veiller éthiquement à s'en
tenir à distance, car la jouissance lui est d'abord interdite. Mais il est
d'abord, quoi qu'il en pense, quoiqu'en dise le psychanalyste, sujet
jouissant. Rien d'étonnant dans ces conditions que l'éthique du désir, à
force de dénégations, de contournements et d'évitements plus ou moins
stylisés de la jouissance ne dérape vers une esthétisation perverse du
style. Il reste alors deux solutions également envisageables. Soit l'on
affecte le style au sujet de la jouissance "nouvelle manière", sans rapport
avec le réel sinon, comme le dit Laruelle, "en dernière instance", pour nous
permettre de "jouer" (de jouir stylistiquement) des styles et des techniques
analytiques "classiques". Soit l'on déclare que, décidément, "le style c'est
l'homme", et l'on réserve plutôt la "technique" au sujet (de la jouissance)
qui la réduit à une épure : celle de la dualyse. L'homme, c'est-à-dire le
réel, peut être dit simplement stylé avant toute stylisation,
humanisation, et surtout subjectivation qui voit le style, d'essence
individuale, se compromettre avec la technique, d'essence duale.