- D'après une lecture de
Alain Juranville, Lacan et
la philosophie, Paris, Puf, 1984
Paul-Laurent Assoun, “Le
sujet et l’Autre chez Levinas et Lacan”, in Rue Descartes, n°7,
juin 1993
Considérons la
théorie lacanienne en tant qu'événement, dans sa signification
psychanalytique et son identité finalement non-psychanalytique — laquelle
lui échappe a priori. D’abord, Lacan et sa théorie doivent être
identifiés comme cet événement contemporain qui rend la psychanalyse et la
philosophie symptômatiques l’une de l’autre, pouvant s’interpréter l’une
l’autre. Tâchons ensuite de restituer la théorie de Lacan dans sa globalité,
autrement dit aussi dans son historicité, en montrant qu’elle est traversée
par un concept nodal et même paradigmatique : le concept de Sujet. Nous
lisons Lacan comme un théoricien du Sujet, ce qui correspond à une
interprétation assumée, non seulement en raison du point de vue historique
totalisant qui permet d’extraire ce paradigme autour de ses trois dimensions
constitutives : le Réel, l’Imaginaire et le Symbolique, mais aussi et
surtout grâce au point de vue de la non-psychanalyse. En effet, celle-ci se
présente comme une théorie du Sujet plus radicale, car elle-même fondée sur
une science (du) Réel (ou plutôt “à cause” du Réel), cédant par conséquent
la priorité au Réel sur le Sujet. C’est de ce promontoire non-lacanien, en
quelque sorte, que nous pouvons seulement caractériser le lacanisme comme
théorie du Sujet originale et la distinguer des philosophies du Sujet. Le
lacanisme n’est pas une philosophie tout simplement parce que, chez Lacan,
il n’y a pas de thèse philosophique sur le Réel, l’Imaginaire ou le
Symbolique, qui sont les trois dimensions constitutives du Sujet, en dehors
de ce dernier ou de ce resserrement subjectif (clinique, en fait) qui
est toute l’affaire de la psychanalyse depuis Freud. Le seul élément
philosophique tient dans la dualité finale, et sans doute originelle, entre
le Sujet et le Réel (comme Autre), ce qui constitue proprement la décision
philosophique de la pensée Lacan et son aporie dernière. D’un point de vue
strictement érudit ou historique, les spécialistes de Lacan nous
rappelleraient sans doute à “l’ordre” de cette parole de Lacan selon
laquelle sa véritable et seule invention fut le concept d’“objet ‘a’”, même
si les textes canoniques des Ecrits thématisent effectivement plutôt
le Sujet. Seulement nous ne parlons pas de ce Sujet un peu trop visible,
finalement, qu’est le Sujet du signifiant : nous allons le définir bientôt
dans sa triplicité essentielle.
Cela suppose
naturellement que l’on parte de la totalité de l’œuvre, dont la “théorie
lacanienne” est le concept. Tandis que la plupart des lecteurs de Lacan —
surtout les philosophes — étendent et généralisent un point de vue critique
à l’ensemble de la théorie, mais sans reconnaître toutefois de validité
théorique à la totalité-Lacan ni par conséquent à son Sujet. Les philosophes
lecteurs de Lacan se répartissent entre ceux qui voient en lui un épigone
sans importance, et ramènent le Sujet lacanien à telle occurrence du Sujet
philosophique, et ceux qui reconnaissent l’existence d’un système lacanien
(fondé sur le transcendantalisme du signifiant) épuisant la définition du
Sujet philosophique. Mais il est clair que ces diverses interventions sur le
texte de Lacan (essentiellement les Ecrits, soit seulement la
première partie des écrits lacaniens) ont toutes pour enjeu la théorie du
Sujet. Ses défenseurs la reprennent ou la transforment, l’intègrent dans une
ontologie ou une “philosophie générale”, par conséquent en dehors de toute
considération spécifiquement analytique ; ses détracteurs y voient l’ultime
avatar et même le couronnement de la philosophie du Sujet (ne distinguant
pas entre théorie et philosophie). On en veut pour preuve le fait que ce
Sujet, tout divisé qu’il soit, passe encore et toujours pour un suppôt de
l’Un ; non plus en termes classiques de substance, de conscience ou
synthèse, mais cette fois de structure et de détermination phallocentrique
du désir. De sorte qu’irréductiblement le Sujet s’oppose à l’Autre, et que
sa critique (ou même sa reprise) s’opère naturellement “depuis” l’Autre, la
Différence, le Multiple, etc. Or la dimension intrinsèquement théorique,
peut-être déjà non-philosophique, de la psychanalyse, tient en ceci que le
sujet occupe lui-même la place de l’Autre : c’est le Sujet qui est l’Autre
chez Lacan. Ou plus exactement le Sujet est comme l’Autre : il
n’existe pas. Du point de vue strictement lacanien on ne peut évidemment pas
les identifier sans commettre le pire des contre-sens : le Sujet n’est pas
l’Autre, et surtout l’Autre n’est pas Sujet (Lacan l’a assez répété). Cela
se comprend si l’on s’en tient à l’Autre du signifiant, mais si l’on examine
la doctrine dans son évolution complète (ce que pouvait difficilement faire
Lacan lui-même), on voit que les trois dimensions de l’Autre sont, comme
pour le Sujet, le Réel, l’Imaginaire et le Symbolique. Ce que Lacan
appelle le “Sujet” n’est en dernière instance que la possibilité ou l’ek-sistence,
ou pour encore mieux dire le jeu (borroméen) de ces trois dimensions.
Le Sujet est l’Autre, donc, en non-psychanalyse ou en psychanalyse
dualysée, et ce n’est pas seulement parce que, selon une certaine ontologie
que l’on dira “privative”, l’Un est l’Autre : cette thèse est encore
de nature philosophique, et son apparente contradiction reste tolérable pour
une raison philosophique toujours plus ou moins aporétique. Tandis que
l’assertion “le sujet est l’Autre”, que nous proposons de radicaliser
au-delà de Lacan, est inassimilable en raison de son caractère foncièrement
non-ambigu : le sujet est l’Autre car, réellement, le sujet n’est pas l’Un
et l’Un n’est pas l’Autre.
Dans la
perspective non-philosophique, il s’agit de valoriser, d’exploiter cet Autre
(ou ce Sujet) en tant qu’il a pour cause réelle de-dernière-instance
l’Un, et non le multiple ou la différence, ou comme c’est encore le cas en
psychanalyse, le vide et le manque. Affirmer cela c’est s’assurer que
l’Autre ne fait pas couple ou cercle avec l’Un, qui est du reste le seul
Réel; tandis que Lacan, inlassablement, détermine l’Autre-comme-Un (l’Un
privatif) par le Réel, et réciproquement, de sorte que ces termes de Réel,
Autre, Un ou même Sujet font cercle et se neutralisent mutuellement dans un
affect commun du manque. Projetons en trois dimensions cette sorte de
réversibilité du Sujet et de l’Autre, et de façon encore plus cachée celle
du Sujet et du Réel. Il y a d’abord un Autre réel que Lacan nomme “la
Chose”, véritable fondement-manquant de tout l’édifice — encore faut-il se
souvenir que la Chose n’est rien qu’un fantasme du Sujet, voire le
Sujet lui-même dans son “être” obtus ou psychotique. Mais le symptôme est
aussi un point d’horreur qui met le Sujet “hors de lui”, exactement comme la
Chose se situe hors-monde. D’une certaine façon, le Réel du Sujet n’est
autre que son symptôme (sous le signe de la répétition) ; c’est et ce
n’est pas le Sujet “lui-même” qui en souffre ; c’est sa division, son
antinomie, et finalement sa seule réalité ou “façon d’y faire” avec
le non-rapport sexuel. Bien connu est l’Autre symbolique, à la fois le
“trésor des signifiants” et la loi du langage comme tel faisant désirer ;
également célèbre est le Sujet du signifiant, soit la dimension symbolique
du Sujet, le signifiant étant ce qui représente le Sujet pour un autre
signifiant. Enfin l’Autre imaginaire n’est à son tour que la dimension
imaginaire du Sujet, son être fantasmatique, où se recoupent ce que Lacan
appelle respectivement i(a), l’image du moi et l’objet petit ‘a’,
représentant du Sujet dans le fantasme (le Sujet étant en exclusion interne
à son objet). A un certain moment de la théorie de Lacan, le semblant de
Sujet par excellence est ce qu’il appelle le “Sujet supposé savoir”, par où
l’on confond justement l’Autre avec un Sujet : Lacan a montré par exemple
dans son commentaire de Descartes que la fonction du Sujet supposé savoir
s’appliquait aussi bien au cogito dans sa présence à soi qu’à Dieu lui-même
comme garant de la vérité. Bel exemple de convertibilité entre le Sujet et
l’Autre, même si le modèle indépassable de l’analyse, sans aucun doute,
reste celui du face à face : du Sujet et de l’Autre, de l’enfant et de la
mère, du patient et de l’analyste, etc. Il reste que, si l’on exclut l’Autre
imaginaire (qui ne devrait d’ailleurs pas prendre de majuscule), nous
observons face à face deux Autres : l’Autre réel et l’Autre symbolique. Si
Lacan a toujours — classiquement — privilégié le second, c’est précisément
pour préserver le paradigme du Sujet et peut-être même le statut théorique
de l’analyse. Une des interprétations philosophiques les plus stimulantes de
l’œuvre lacanienne reste sans doute celle d’Alain Juranville dans son
Lacan et la philosophie, en ce qu’elle pose justement la double
problématique du Réel et du Sujet et propose une solution originale. Il
s’agit d’une thèse sur Lacan qui à côté du Sujet met précisément
l’accent sur l’Autre réel, sur la Chose comme lieu de la Vérité. Il note que
“l’essentiel de la conception lacanienne, le terme principal (...) c’est le
concept de réel” (p.6). Et il y voit la raison pour laquelle seule la
philosophie peut assumer le discours qui dit la vérité du Sujet — qu’il
appelle la “vérité totale du signifiant pur”, celui qui surgit précisément
dans le réel — et qui peut seule soutenir la thèse du réel. On rejoint
par-là une philosophie de l’altérité pure, comme celle de Levinas (autre
version du “face à face”), et l’on aperçoit par contre-coup tout l’intérêt
de la théorie du Sujet — car Lacan n’est pas un “philosophe de l’altérité” —
afin de préserver l’essence clinique de la démarche analytique. Entre
théologie et clinique, entre Dieu et le Sujet, nous pensons qu’il faut
choisir. (Même si chez Levinas, comme le rappelle P.-L. Assoun, le sujet
conserve toute son importance et si “un certain pathos symptomatique “signe”
cette référence à l’altérité, dès lors en effet que l’éthique me
démontre comme le symptôme de l’Autre et l’Autre comme mon symptôme
le plus douloureux” (p. 137). Juranville, quant à lui, solutionne ce
dilemme par une théorie de la sublimation et du don.)
La
non-psychanalyse, au contraire, fait les distinctions suivantes : d’une part
elle exploite cette notion proprement théorique d’un Sujet-Autre, qu’on ne
réduira pas au sujet du signifiant comme le fait la critique philosophique,
ni inversement à l’objet ‘a’ dans le cadre d’un “second imaginaire” où
s’arrête en général la théorie analytique ; d’autre part elle définit
scientifiquement, unilatéralement (loin des chiasmes et des cercles
philosophiques), le Réel comme Un, et non plus comme Autre — ce qui, certes,
n’a plus rien de lacanien — ; enfin elle utilise la doctrine en l'état et
dans son intégralité, avec ses avancées partielles et ses contradictions
internes, voire ses interprétations.