- D'après la lecture de :
- Louis Althusser, Ecrits
sur la psychanalyse, Paris, Le livre de poche, 1996
- Jean-Luc Nancy, Ego sum,
Paris, Aubier Flammarion, 1979
A la suite de
Lacan, Louis Althusser fut un des premiers à prendre en considération la
perspective intrinsèquement théorique de la psychanalyse, en l'annexant
toutefois à la problématique générale de la science. Sa première
intervention d'envergure, à cet égard, fut l'article de 1964 : "Freud et
Lacan". Déjà le titre indique la hauteur de vue de l'auteur qui n'entend pas
entrer dans le détail de la théorie analytique, mais traiter au contraire de
celle-ci comme théorie globale (pour cela rassemblée simplement sous ces
deux noms propres). Il s'agit de savoir si oui ou non la psychanalyse est
une théorie autonome, attendu que seules méritent cette appellation les
théories scientifiques, donc de savoir si la psychanalyse est vraiment une
science. Car elle pourrait aussi bien être l'émanation
empirico-philosophique - disons déjà "idéologique" - de pratiques sociales
opportunistes et non rigoureusement fondées. Citons alors ce premier passage
: "Déclaration rigoureuse. Si la psychanalyse est bien une science, car elle
est la science d'un objet propre, elle est aussi une science selon la
structure de toute science : possédant une théorie et une technique
(méthode), qui permettent la connaissance et la transformation de son objet
dans une pratique spécifique" . Il revient à Lacan, selon Althusser, d'avoir
réaffirmé et justifié les prétentions scientifiques de la psychanalyse à
travers la propriété d'un objet spécifique, propriété toujours menacée par
les déviations et réductions en tous genres qui occultent cet objet :
l'inconscient. L'apport décisif de la linguistique dans l'optique de cette
restauration et de cette préservation de l'objet irréductible de science
n'étant plus à démontrer. Deuxième précision concernant le statut
scientifique des concepts psychanalytiques : "La théorie psychanalytique
peut nous donner ainsi ce qui fait de toute science, non une pure
spéculation, mais une science : la définition de l'essence formelle de son
objet, condition de possibilité de toute application pratique, technique,
sur ses objets concrets eux-mêmes" . Inutile de poursuivre ce tableau : on
voit que l'approche du concept de théorie dépend d'une conception elle-même
très classique de la science, mais ni la théorie ni la psychanalyse comme
telles ne font l'objet d'une réflexion originale pour l'instant.
Les choses se précisent en 1966, avec la rédaction des "Trois notes sur la
théorie des discours" (ibid.), dont la première surtout traite de la
psychanalyse et de sa situation théorique. Le problème est le suivant : pour
pouvoir faire démonstration de sa scientificité, ce qui reste l'idéal à
atteindre, la psychanalyse doit se doter d'une théorie générale et ne pas se
contenter de rester cette théorie régionale, comme c'est le cas même à
compter de Lacan, occupée à édifier et à décrire scrupuleusement mais
exclusivement son objet, en l'occurrence l'inconscient. "L'inconscient est
l'objet théorique (ou objet de connaissance) de la théorie (régionale)
analytique" . Cela ne signifie pas, par parenthèses, qu'il faille confondre
cette théorie de l'inconscient avec son application directe, la cure
psychanalytique. Toute partielle qu'elle soit, cette théorie comme toute
théorie se détermine par rapport à son objet de connaissance comme l'étude
"des effets possibles de cet objet dans ses formes d'existence réelles " .
Il se produit une sorte d'auto-constitution en forme d'aller-retour du réel
via la théorie, puisque l'on part nécessairement de l'objet "réel" au sens
empirique (exemple : l'expérience première de la cure) pour constituer
théoriquement l'objet de connaissance, lequel se définit en retour comme le
concept de ses effets possibles dans le réel (dans ses formes d'existence
réelles). Mais pour revenir à la distinction des deux sortes de théorie, le
couperet d'Althusser tombe sur la psychanalyse. Il déclare : "Pourtant, on
doit en même temps dire que cette théorie est une théorie régionale, qui
présente cette particularité de dépendre en droit d'une théorie générale
absente " . Ce qui caractérise une théorie générale est sa capacité à rendre
compte d'elle-même et à s'imposer de manière autonome. C'est pourquoi elle
exerce une domination "de droit" sur toute théorie partielle. Inversement
celle-ci ne peut se constituer et définir son objet que différentiellement
par rapport à d'autres théories elles-mêmes partielles et d'autres objets,
sans pour autant parvenir à se "clore" de manière satisfaisante. Lorsque
manque la théorie générale d'une théorie partielle - et en un sens,
constitutivement, elle fait toujours défaut - les insuffisances de la
théorie partielle apparaissent au point parfois de dégénérer en
méconnaissance, en occultation de l'objet de connaissance véritable.
Althusser nous entraîne moins de la sorte à reconnaître un principe de
hiérarchisation ou d'emboîtement des théories (allant dans un sens croissant
de généralité), qu'à imaginer plutôt une forme générale d'immanence des
théories - mais nous verrons un peu plus loin combien cette immanence, chez
Althusser, est rapidement plaquée sur le concept de pratique, malgré les
déclarations de principe affichant l'idée contraire. Si les théories
respectives de Freud et de Lacan ne sont pas réductrices, contrairement à
d'autres, mais seulement différentielles, c'est parce qu'elles reconnaissent
implicitement la nécessité d'une théorie générale que cependant elles
laissent en plan. Notamment Freud et Lacan ne sont jamais tombés dans le
piège qui consisterait, pour combler ce vide, à généraliser une autre
théorie partielle (biologique, par exemple) de sorte qu'une théorie
partielle servirait toujours de théorie générale pour une autre théorie
partielle : schéma par excellence de la cécité et de l'aliénation des
théories entre elles. L'exemple de Freud est bien différent : "Il a redoublé
dans sa théorie générale (métapsychologie) ce qu'on peut appeler la solitude
forcée de la théorie régionale, qu'une théorie générale a justement pour
effet de rompre" . Quant à Lacan, son rôle historique est d'avoir apporté :
"1) la conscience de la nécessité d'élaborer une théorie générale, 2) un
concept juste de la nature d'une théorie générale, 3) un début d'élaboration
de cette théorie générale. Le signe le plus spectaculaire de cette triple
exigence, consciente chez Lacan, est fourni par son usage de la
linguistique" . Grâce à Lacan la relation différentielle de la linguistique
avec la psychanalyse apparaît comme privilégiée, en position de commander
aux autres relations ; si Lacan a pu, non seulement affiner ou inventer des
concepts dans le champ psychanalytique, mais encore modifier certains
concepts de la théorie régionale de la linguistique elle-même, ce n'est pas
seulement le fruit d'une confrontation duelle ordinaire entre deux
disciplines qui seraient en mesure de s'enrichir l'une l'autre, c'est aussi
parce qu'une théorie tierce invisible et malheureusement indéterminée à ce
stade est intervenue en guise de théorie générale. Il reste donc à préciser
les tenants de cette dernière - la théorie générale de la psychanalyse - et
pour cela, nous dit Althusser, il faut repartir des données en revanche
suffisamment claires de la théorie régionale de l'inconscient.
Voici à travers deux courts extraits les caractéristiques principales de
l'inconscient retenues par Althusser. 1) "L'inconscient ne désigne rien
d'autre que l'objet théorique qui permet de penser les formations de
l'inconscient, c'est-à-dire des systèmes fonctionnant selon des mécanismes
produisant des effets" . 2) "En tant que ses éléments sont les signifiants,
les lois de combinaison et les mécanismes de fonctionnement de l'inconscient
dépendent d'une théorie générale du signifiant" . "Dépendent" : c'est-à-dire
qu'au-delà de la théorie régionale des signifiants de l'inconscient, on doit
considérer la théorie générale capable de penser la différence spécifique du
signifiant de l'inconscient avec le signifiant de la langue, par exemple. Or
une théorie du signifiant, aussi générale soit-elle, risque de rester
toujours une théorie de l'objet propre de la psychanalyse sans pouvoir
devenir une théorie de la psychanalyse elle-même, du moins en tant que
celle-ci relève en elle-même d'un type de discours et non plus du
signifiant. Ainsi la question se déplace vers une théorie des discours
puisqu'il s'agit de savoir maintenant ce qui règle les différences entre les
quatre formes de discours retenues par Althusser : le discours inconscient,
le discours idéologique, le discours esthétique et le discours scientifique.
Remarquons d'abord la très grande différence entre ces termes et ceux
utilisés par Lacan dans sa propre théorie des discours, notamment le fait
que chez Lacan il n'y a pas de discours de l'inconscient mais un discours de
l'analyste. Leur confusion de la part d'Althusser peut entraîner une double
conséquence : d'abord ramener la psychanalyse à l'inconscient ou le
théorique à l'empirique, alors que l'intention d'Althusser était justement
de les distinguer, ensuite condamner le discours analytique à rejoindre le
discours de la science s'il ne veut pas verser dans l'idéologique. La
première caractéristique des discours, quels qu'ils soient, est de produire
un effet de sujet : "tout discours a pour corrélat nécessaire un sujet, qui
est un des effets, sinon l'effet majeur, de son fonctionnement" . Le sujet
est un effet du discours et non l'inverse. Ainsi le discours idéologique
présentifie un sujet en personne comme un des signifiants réels de ce
discours. Dans le discours scientifique, inversement, le sujet est absent en
personne puisqu'aucun signifiant ne le représente. Le sujet du discours
esthétique sera dit présent en revanche par personnes interposées, ce qui
est le mode spécifique de cet effet-sujet dans la fiction. Enfin le sujet du
discours inconscient doit son existence singulière à un signifiant dans la
chaîne des signifiants qui le représente par "lieutenance", qui en tient
lieu, sans "être" le sujet "en personne".
La position d'Althusser à l'égard de la psychanalyse découle de l'analyse
des rapports privilégiés entre deux formes de discours, le discours
idéologique et le discours in-conscient. Ceci appelle encore quelques
précisions sur la fonction-sujet dans les discours considérés. D'une façon
générale les effets-sujets reposent sur une fonction plus abstraite requise
pour toute formation sociale qu'on peut appeler la "fonction-support"
(Träger) ; il appartient à chaque discours de déterminer la fonction-sujet
qui lui correspond, mais cela doit passer par l'intermédiaire du discours
idéologique dont la fonction propre est de dési-gner et d'interpeller le
sujet comme tel devant occuper la place du Träger. Si c'est bien le cas, le
discours idéologique a un effet spécifique sur le discours inconscient -
comme il en a sans doute sur d'autres et sur lui-même - qui revient à
produire rien de moins que l'effet sujet-de-l'inconscient. La thèse centrale
d'Althusser est donc : "l'interpellation en sujets idéologiques des
individus humains produit en eux un effet spécifique, l'effet inconscient,
qui permet aux individus humains d'assumer la fonction de sujets
idéologiques " . Donc non seulement le mode d'être du sujet de l'inconscient
par rapport au discours qui l'induit est le refoulement ou le rejet, mais
cet effet-sujet de l'inconscient est indispensable pour que fonctionne
l'effet-sujet idéologique. Voici donc le discours inconscient et le discours
idéologique dans un rapport différentiel strict, rapport de dépendance tel
que l'on puisse dire non sans une pointe de polémique : "l'inconscient est
un mécanisme qui "fonctionne" massivement à l'idéologique (au sens où on dit
qu'un moteur "fonctionne à l'essence")" . Voici donc les deux mondes, celui
des formations inconscientes et celui des situations sociales, étroitement
imbriqués au point que l'auteur va jusqu'à suspecter maintenant le discours
inconscient de reproduire en lui quelque chose de la structure du discours
idéologique (de même que sous-jacent au discours idéologique se tient le
discours inconscient). : "ce serait, sous la forme de l'absence radicale,
dont la présence en personne dans la structure du discours de l'idéologique
marque le contraste différentiel, le grand Autre lacanien, qui est
proprement le "sujet" du discours de l'inconscient. Le grand Autre, qui
parle dans le discours de l'inconscient, serait alors non pas le sujet du
discours de l'idéologique, Dieu, le Sujet, etc., mais le discours de
l'idéologique lui-même instauré en sujet du discours de l'inconscient (...)"
. Les choses étant bien calées côté discours, via les fonctions-sujet,
revenons maintenant au problème du statut de la théorie psychanalytique.
Quelle est la théorie générale dont dépend finalement la théorie de
l'inconscient qui est la théorie régionale de la psychanalyse ? Puisque les
formations de l'inconscient sont de l'ordre du signifiant, et puisque
l'inconscient constitue l'un des quatre discours répertoriés, la théorie
générale que l'on recherche ne saurait être que la théorie du signifiant.
Non pas la théorie de la langue (linguistique) ou bien de telle ou telle
sorte de signifiant, ni même la théorie d'un discours particulier, mais bien
la théorie générale du signifiant en général. Althusser remarque ensuite que
la théorie du signifiant ne permet peut-être pas à elle seule de penser les
rapports qu'entretiennent les différents types de discours entre eux ; la
théorie qui peut couvrir cette problématique, et prendre également pour
objet le rapport différentiel entre théorie de l'inconscient et théorie du
signifiant, est la théorie générale du matérialisme historique. Celle-ci,
combinée plus ou moins avec la théorie du signifiant mais intervenant sur
elle, constituerait donc pour finir la théorie générale dont dépend la
théorie régionale de l'objet psychanalytique. A cette condition et à elle
seule, c'est-à-dire on l'a bien compris sous couvert du matérialisme
historique, la psychanalyse participe légitimement et de manière cohérente
du champ de la scientificité auquel se réfère sans plus de précision (du
moins ici) Althusser. Il devient possible de faire droit aux prétentions
scientifiques de la théorie de l'inconscient, notamment dans son rapport
différentiel avec la linguistique, dès lors que cette différence ne tend pas
à ériger l'une de ces théories particulières en théorie générale de l'autre,
puisque la théorie générale la plus proche et la plus pertinente semble être
la théorie du signifiant. Tout en ayant le premier distingué la nécessité
d'une telle théorie autonome, Lacan n'aurait pas pu/su éviter néanmoins le
piège de la rabattre alternativement sur la linguistique et sur la
psychanalyse. La psychanalyse n'a aucun privilège en tant que théorie -
régionale - sur quelque théorie que ce soit. Ce que recherche Althusser, ce
n'est donc pas la théorie générale de la psychanalyse en tant que
"psychanalyse générale", par exemple, mais bien la théorie dont elle dépend.
On a un peu l'impression que la solution se trouvait donnée avant que la
question ne fût même posée, puisque toute cette réflexion, au nom de la
critique de l'idéologie, se dirige vers la compréhension des rapports entre
sujet idéologique et sujet de l'inconscient, surtout de ce qui est
susceptible de passer du premier vers le second. N'est-ce pas encore une
façon très philosophique de remettre la psychanalyse à sa place ? Mais l'on
peut aussi se demander: celle-ci est-elle interrogée par Althusser dans sa
teneur théorique de manière rigoureuse et juste ? Or deux notes suivantes,
datant de la même année, vont être l'occasion de réajustements
significatifs. Dans la première, Althusser se rend bien compte que son
travail initial, entièrement axé sur la définition de l'inconscient comme
discours, "oublie" quelque peu la dimension libidinale de celui-ci et son
vrai contenu. Il lui faut donc préciser que les contraintes propres au
discours inconscient sont de même nature que les contraintes réelles
rencontrées par l'analyste dans sa pratique, qu'on les appelle libido,
pulsions, instinct de mort, etc. Il s'ensuit une définition à la fois
complétée et plus ramassée du discours de l'inconscient : "les contraintes
qui définissent le discours/inconscient font qu'il fonctionne en produisant
l'effet libido" . A cette occasion, les autres discours se trouvent
également reprécisés : le discours scientifique produit "l'effet de
connaissance" tandis que le discours idéologique produit "l'effet de
méconnaissance-reconnaissance". Ce dernier apparaît plus que jamais comme le
voisin par excellence, le plus immédiatement corrélé avec le discours
inconscient. La réflexion d'Althusser se recentre toujours plus vers
l'importance de ce discours idéologique, au point que l'auteur considère
dans une troisième note qu'on doit restreindre l'usage et la pertinence du
concept de sujet à ce seul discours : c'est notamment une négation
spectaculaire du "sujet de l'inconscient", cheval de bataille de Lacan.
"Lacan, en somme, instaurerait l'abîme ou le manque en sujet, sous le
concept de division du sujet " . Althusser reconnaît simplement un sujet,
"Ich", sujet de l'idéologie, et à côté de lui, une "Spaltung", un manque
apporté en propre par le discours inconscient et la théorie analytique. De
sorte que le rapport différentiel privilégié, constitutif, des discours
inconscient et idéologique se confirme, puisque c'est du rapport entre le
sujet idéologique et son Autre que naît pour ainsi dire le discours
inconscient. Attendu que cela contredit à peu près toute les hypothèses
précédentes assignant à chaque discours un effet-sujet constitutif, on
retiendra surtout la thèse principale émanant de ces textes : il y a de
l'idéologique dans l'inconscient. On a compris que cette thèse appartient au
matérialisme historique. Mais elle efface, quoiqu'en dise Althusser, la
donne freudienne de la jouissance ou de la libido, en même temps qu'elle
ignore l'impact du réel, au profit d'une position du sujet idéologique qui,
même si elle est utilisée et maîtrisée, reste foncièrement étrangère à la
psychanalyse. Comment la transformer, cette thèse, en cette nouvelle : "il y
a de la théorie, et même de la science, dans l'inconscient" ?
Au fond, à travers la problématique du sujet idéologique, Althusser veut
dénoncer une nouvelle fois la non-scientificité de fait de la psychanalyse
et son appartenance, toujours de fait, à la philosophie. C'est la thèse
développée en 1976 dans une communication intitulée "La découverte du
docteur Freud", où il affirme tout simplement que ce dernier, malgré son
esprit indéniablement scientifique, n'est pas parvenu à élaborer une théorie
scientifique de l'inconscient, la métapsychologie freudienne n'étant qu'une
théorie psychologique pseudo-scientifique. Même constat pour Lacan qui,
malgré ses prétentions et ses références aux sciences linguistiques et
anthropologiques, ne parvint à donner au monde qu'une très séduisante
philosophie de... la psychanalyse. "Lacan jouait ainsi sur deux tableaux.
Aux philosophes, il apportait la caution du Maître qui est "supposé savoir "
ce que Freud a pensé. Aux psychanalystes, il apportait la caution du maître
qui est "supposé savoir " ce que penser (philosophiquement) veut dire. Il a
dupé tout le monde, et très vraisemblablement, malgré son extrême rouerie,
il s'est dupé lui-même" . Revenant à Freud et aux fondements de sa
découverte, Althusser est amené à préciser le critère de non-scientificité
imputé à la théorie de l'inconscient. Pour le résumer d'un mot, ce critère
est l'emploi de concepts métaphoriques là où l'on est en droit d'attendre
l'élaboration de concepts scientifiques, c'est-à-dire, donc, négativement,
non-métaphoriques. Cela peut s'observer simplement à partir de deux concepts
métapsychologiques : par exemple la pulsion et le fantasme. Le concept de
pulsion comme concept-limite entre le somatique et le psychique, comme le
disait Freud, ne peut s'exprimer que d'une métaphore et d'une approximation
par rapport à l'instinct alors même que l'objet réel (la pulsion) est
désigné avec une grande netteté. Même écart entre d'une part ce que désigne
le concept de fantasme, chose très précise chez Freud, et d'autre part au
point le plus élaboré de la théorie freudienne son fonctionnement comme
métaphore de l'inconscient. "Le concept de fantasme n'est rien d'autre, chez
Freud, que le concept d'inconscient dans toute son extension et toute sa
compréhension" . Mais si le fantasme fonctionne comme concept métaphorique
de l'inconscient, il n'en est pas le concept scientifique : preuve que le
dit concept manque essentiellement.
Puis Althusser écrivit et fit paraître (dans un contexte de polémiques sur
lequel nous passons) un texte intitulé "Sur Marx et Freud", rectifiant le
précédent et marquant probablement un terme (une conclusion) à la réflexion
d'Althusser sur la psychanalyse. Jamais il n'avait aussi nettement replacé
le freudisme (Freud et Lacan) dans l'optique philosophique et scientifique
du marxisme, et surtout dans la perspective politique qui semble être restée
la sienne. Maintenant Marx et Freud sont présentés à titre pratiquement égal
comme des machines de guerre luttant contre l'idéologie, en particulier
incompatibles avec la catégorie de sujet qui semblait si centrale, pendant
un temps, dans la théorie des discours. Alors, première thèse : "On peut
soutenir en première instance que, dans un monde également dominé par
l'idéalisme et le mécanisme, Freud nous offre, tout comme Marx, l'exemple
d'une pensée matérialiste et dialectique. Le point essentiel, commun à Marx
et à Freud, est le caractère intrinsèquement conflictuel de leurs théories.
Comme on dit, elles ne "laissent pas indifférents" car elles touchent au
vrai le plus vrai, le plus cru et le plus dangereux. Leur caractère
incontournable se vérifie du fait même qu'on cherche à les contourner, à se
les approprier pour les critiquer-réviser, et finalement pour leur résister.
Mais il est très remarquable que les critiques de la théorie freudienne, en
particulier, surgissant la plupart du temps en son dehors finissent toujours
par s'installer en son dedans, comme s'il y avait quelque chose qu'on ne
pouvait pas ne pas intégrer. Le dernier stade de cette dialectique est donc
la scission interne. "Science conflictuelle, la théorie freudienne est une
science scissionnelle, son histoire est marquée par des scissions sans cesse
renouvelées. Or l'idée qu'une science puisse être par nature conflictuelle
et scissionnelle, et soumise à cette dialectique
résistance-attaques-révision-scissions, est un véritable scandale pour le
rationalisme, se déclarât-il matérialiste" . D'habitude en effet la vérité a
un rôle pacifiant et stabilisateur : avec Marx et Freud, non. La "paix" et
la "stabilité" sont des arguments hypocrites appartenant à l'idéologie
bourgeoise. Le marxisme et le freudisme s'en prennent nécessairement à
l'idéologie dans son ensemble. C'est flagrant, historiquement, avec le
marxisme, mais il faut admettre même "que la conflictualité de la théorie
marxiste est constitutive de sa scientificité, de son objectivité " . Entre
la science (le marxisme) et l'objet (l'idéologie), il y a conflit, et le
chercheur doit prendre position dans ce conflit. Nous en arrivons
inéluctablement à poser une dualité dont nous aurons bien du mal à sortir
sans un geste supplémentaire unifiant l'ensemble, geste pour nous des plus
contestables : les positions du marxiste sont d'abord théoriques, mais elles
ne sont assumables dans le champ social et politique que par une action
pratique menée de l'intérieur des luttes, en l'occurrence celle du mouvement
ouvrier... Le philosophe sera obligé de forger le concept hybride de
"pratique théorique" pour justifier l'existence de la théorie comme telle.
Comment le freudisme maintenant s'inscrit-il dans cette lutte
fondamentalement politique contre l'idéologie bourgeoise, et inversement
comment expliquer la même hostilité de cette idéologie à l'endroit du
marxisme comme à l'endroit du freudisme ? Tout simplement par
l'intermédiaire du sujet idéologique, l'unité du sujet conscient, en tant
qu'il est le véritable dénominateur commun de l'Economie Politique
pré-marxiste et de la psychologie rationnelle, deux émanations majeures de
l'idéologie bourgeoise. Comme l'écrit Althusser, "la conscience est
obligatoire pour que l'individu qui en est doté réalise en lui l'unité
requise par l'idéologie bourgeoise, afin que les sujets se conforment à sa
propre exigence idéologique et politique d'unité, bref pour que le
déchirement conflictuel de la lutte de classe soit vécu par ses agents comme
une forme supérieure et "spirituelle" d'unité" . Cependant il ne faut pas
confondre l'objet de Freud et l'objet de Marx ; en matière de sujet, ce
dernier n'a jamais analysé que les formes historiques de l'individualité, en
considérant l'individu comme un simple support (Träger) de fonctions
elles-mêmes socio-politiquement déterminées, mais il n'a pas ébauché la
moindre théorie du psychisme pouvant déboucher sur quelque chose comme
l'inconscient, objet de la science freudienne. L'important ici est qu'on
puisse affirmer avec une égale certitude, concernant Marx et Freud,
l'importance tout à fait cruciale de leur engagement personnel dans une
pratique qui semble bien ici la condition de possibilité de toute science et
de toute théorie. Au départ et dans le courant de l'aventure
psychanalytique, il y a l'auto-analyse de Freud et la pratique permanente de
la cure, soit une façon d'habiter son objet et de se laisser enseigner par
lui. Au départ et dans la tradition de la pensée marxiste, on trouve aussi
le positionnement politique comme devant causer et accompagner le travail
théorique. Répondons maintenant à la question : conférant ainsi à la
pratique - de manière plus ou moins avouée - l'importance d'une instance
transcendantale pour toute théorie possible, Althusser a-t-il failli à son
intention primordiale qui était de conquérir l'autonomie de la théorie sur
la pratique considérée dans ses aspects approximatifs et empiriques, et pour
tout dire idéologiques ? On serait tenté de répondre "non", si Althusser
nous donnait les moyens de penser réellement le statut de la pratique par
rapport à la science, à la théorie, à l'idéologie, à la philosophie... Cela
ne semble pas être le cas.
Nous serions parvenus à la position suivante : une théorie générale autonome
(ici de la psychanalyse) n'est possible que sous couvert d'une science qui
elle-même n'acquiert ce statut que dans le cadre lui-même généralisé de la
pratique. Ne croyons pas que cette formulation trahisse une contradiction ou
quelque chose d'extraordinaire : toute philosophie digne de ce nom peut s'y
reconnaître, parce qu'elle se considère de toute façon comme une théorie au
service d'une pratique (politique ou éthique au sens large), voire au
service du réel qu'elle se propose de co-constituer. Philosophe, Louis
Althusser ne nous paraît pas déroger à la règle de l'auto-suffisance - dont
l'auto-critique ou l'auto-rectification n'est qu'un aspect -, principe même
de la "philosophie suffisante". Tâchons de préciser en quoi Althusser nous
paraît finalement "un" philosophe comme les "autres", un "praticien" de la
philosophie simplement préoccupé de science et de théorie, mais non un
véritable homme de science ou un théoricien. Lors de notre lecture du
premier texte, "Freud et Lacan", nous avions relevé l'extrême proximité des
problématiques de la science et de la théorie, et par accident de la
psychanalyse ; dans le tout dernier, "Sur Marx et Freud", même si la science
demeure une référence explicite, c'est bien la dimension philosophique de la
théorie qui fait son retour et apparaît entre les lignes. Mais dépassons le
cadre même de ce dernier texte, voire provisoirement la question de la
psychanalyse, et - en suivant l'analyse d'un "non-philosophe" - interrogeons
l'ensemble de la pensée d'Althusser après son "auto-critique". Passé ce cap
il n'est plus question de théories générales scientifiques et de théories
régionales en danger d'idéologie, il est question d'une "théorie de la
pratique théorique [qui] est en même temps une théorie de l'hétérogénéité de
la théorie et de l'idéologie" (V. Maclos ). Cela veut dire que si
l'idéologie reste la cible idéale et si la science reste le modèle de toute
pensée, la théorie s'autonomise relativement et peut-être spéculativement
puisqu'elle apparaît deux fois : d'une première manière comme théorie (de)
la pratique théorique et d'une seconde façon comme directement opposable à
l'idéologie. Or l'instance qui assure cette double fonction, si elle est
déclarée théorique, n'en est pas moins classiquement philosophique.
C'est-à-dire que cette fonction synthétique théorique reprend et redouble le
terme supérieur de la première dualité, la "pratique théorique", de sorte
que la pratique apparaît maintenant comme la raison et la justification
dernières de la théorie. C'est ici même que nous retrouverons le principe de
philosophie suffisante. Mais n'allons pas trop vite : énoncée brutalement de
cette manière, cette thèse contredit le texte althusserien qui repose
néanmoins sur une définition de la théorie comme telle, très précisément
comme torsion, "science des décalages" , ou stratégie. L'usage de "science"
ne doit pas faire illusion, car ainsi que l'écrit V. Maclos "la théorie est
cependant une philosophie particulière, puisqu'elle consiste finalement à
pratiquer autrement la philosophie et son histoire, par un ajustement
continué de Thèses traçant des lignes de démarcation entre le scientifique
et l'idéologique (...)" . Althusser ne pense plus que la théorie puisse se
poser en science de la philosophie, car dès qu'on traite de la philosophie
on est obligé de traiter avec elle, et surtout en elle ; seulement si la
théorie est juste une philosophie elle peut être une théorie juste, tournée
(torsion) dans le sens du matérialisme et de la lutte des classes. Au fond,
pratique scientifique, pratique théorique et pratique philosophique juste
finissent par s'équivaloir ; l'immanence de la pratique les identifie
purement et simplement ; il s'agit de pratiquer scientifiquement la
philosophie ou de pratiquer la science au sein de la philosophie. Mais
souvenons-nous bien que cette thèse appartient de droit à la philosophie :
"au sein de la philosophie prime en effet la fonction pratique sur la
fonction théorétique" . Quant à la définition de la science, reconnaissons -
non sans jouer sur les mots - qu'elle apparaît pour le moins "tordue",
c'est-à-dire en fait élaborée depuis la torsion théorique : paradoxalement,
elle partage avec la théorie cette obligation toute pratique de se prendre
elle-même pour fin sinon pour objet, d'être non seulement torsion mais
théorie de la torsion, etc.
Il nous faut maintenant quitter le sol althussérien et reprendre la question
de la psychanalyse sur de nouvelles bases, scientifiques, théoriques,
non-philosophiques... S'il n'y a pas de théorie, donc par exemple de théorie
générale de la psychanalyse, qui ne relève finalement de la philosophie dans
son essence pratique - c'est la conclusion des travaux d'Althusser -,
peut-être pour changer de cap faut-il revoir dans son ensemble
l'ordonnancement des termes philosophie-théorie-science, ainsi que le lien
constitutif entre théorie et psychanalyse sans doute ignoré par Althusser.
Il n'y a pas de définition philosophique de la théorie qui soit applicable à
la psychanalyse. Plutôt qu'une théorie philosophique de la psychanalyse -
louchant sur la science -, demandons-nous si une non-psychanalyse
scientifique de la théorie, au sens althussérien encore philosophique de ce
terme, ne serait pas finalement plus appropriée. La science ne serait plus
ici un objectif ou un idéal mais une condition réelle de la connaissance ;
la non-psychanalyse, entendue essentiellement comme "dualyse", occuperait
seule le terrain théorique et permettrait justement d'emplacer le mixte
formé par la théorie (telle qu'imaginée par Althusser) et la psychanalyse
(visée par lui). Mais avant tout nous devons préciser en quoi, à tout
prendre, le sol lacanien nous paraît plus propice à la théorie comme telle -
c'est-à-dire globalement moins philosophique - que le précédent. Le sujet
fut trop centré par Althusser sur le seul discours, et finalement rabaissé
au niveau de l'idéologie : il manque par-là et le sujet de psychanalyse et
celui-ci comme vérité du sujet de la philosophie. Par "théorie" il faut
entendre prioritairement l'immanence du discours (en général) à la pensée
(en général), une synthèse essentiellement "subjective" qui est plutôt une
identité transcendantale. En termes encore philosophico-analytiques, disons
que la "pensée" cherche à exploiter et à conceptualiser un "désir de savoir"
non différent de la "question" initiale, inauguratrice de la philosophie,
lorsque quelque chose du réel s'est déchiré et que "rien ne va plus",
lorsqu'il y a "problème". Advient alors le "discours", que l'on peut
considérer comme l'œuvre de
la pensée, répondant à la question. Mais en la
théorie, en le sujet, "coïncident" essentiellement la question et la
réponse. Ce qui veut dire que malgré la philosophie qui en visant l'être
tend à pérenniser la question, celle-ci dans sa vérité n'est pas la question
de l'être mais la question du sujet (la sienne, l'identité). A proprement
parler la question (subjective) est pré-discursive puisque le discours (sur
l'être, sur l'être-un de l'étant, etc.) tente précisément d'y répondre. Mais
alors que la philosophie ne dépasse pas le questionnement plus ou moins
circulaire, la théorie répond à la question littéralement avant même qu'elle
ne soit posée - justement grâce à une position "non-thétique" originaire qui
est celle du sujet. Sa devise pourrait être : "Je ne cherche pas, je trouve"
!
On voit que la vérité du sujet n'est pas platement idéologique, comme le
croit Althusser ; ce n'est pas une pseudo-synthèse entre des data empiriques
et des raisons philosophiques, c'est la synthèse de la philosophie elle-même
entre sa cause (son acte) et ses effets (discursifs), mais depuis sa cause.
"La théorie - c'est-à-dire le sujet - a toujours consisté à se poser comme
la pensée de l'abîme ouvert entre l'acte de la pensée et le discours de la
pensée" écrit Jean-Luc Nancy. La théorie comme le lieu - ou plutôt le nœud -
de cette disjonction inclusive entre réel et symbolique, acte et discours,
représente ainsi l'éminence du sujet mais aussi la vérité
du discours philosophique. Au fond il ne s'agit pas moins que de l'éminence
de la différence, ou de la décision : nul mieux que le sujet analytique
n'incarne cette fonction. "Cette auto-fondation de l'abîme, cette façon de
porter l'abîme à son comble et de la combler du même coup, c'est l'opération
par excellence du Sujet". J.-L. Nancy tente au contraire de réhabiliter le
discours contre la théorie, ou plutôt une certaine "ficticité" de la théorie
à partir d'une irréductible et "fabuleuse" singularité du discours, comme on
en trouve l'exemple et le principe chez Descartes (celui du Discours).
Mais il en résulte, à notre avis, une conception sublimée (littéraire?) du
discours qui ne fait pas avancer beaucoup la problématique de la théorie ni
celle du sujet, bien qu'elle parte de l'intuition juste de leur identité.
Rappelons - pour en préciser enfin le statut - que la théorie analytique
pose comme condition de la question et du discours l'existence d'une faille
dans la jouissance. Il est vrai que ceci explique aussi bien la philosophie
: il y a un problème, un manque initial et c'est pourquoi la pensée
questionne l'être-un de l'étant. A travers le déploiement du discours,
spécialement le discours analytique, elle parvient à un savoir lui-même
faillé, un savoir inconscient mais dont on jouit sûrement. Or même si le
discours est effectivement incontournable pour l'être parlant, il n'en
demeure pas moins que le savoir - caractérisé comme inconscient ou plus
radicalement comme immanent - ne doit pas sa consistance au discours, à la
logique, au symbolique, au mythe, etc., mais uniquement au sujet comme
théorie. Cette thèse paraîtra intenable, incompréhensible pour la
philosophie moderne car elle semble faire retour au pire dogmatisme
métaphysique. S'il n'en est rien, si ce sujet n'est pas seulement fictif ou
divin en tant que pré-discursif, coïncidence de la réponse et de la
question, etc., c'est parce qu'il relève d'une instance largement méconnue
par la philosophie : l'instance clinique. Il est temps de préciser que le
sujet dont nous parlons constamment est le sujet (de la) clinique , que la
théorie que nous invoquons dans ce contexte psychanalytique est toujours une
théorie (de la) clinique. Méconnaître cette spécificité du sujet
psychanalytique (en tant que révélée par la non-psychanalyse), soit son être
de jouissance, résume l'erreur de la philosophie qui ne peut apercevoir ce
sujet de la clinique comme sa cause réelle, comme la vérité de son propre
sujet la plupart du temps idéalisé dans sa dimension éthique. Tôt ou tard il
faudra démontrer que le sujet clinique constitue la cause ou la vérité du
sujet éthique, tout en demeurant essentiellement théorique.
Ce qui précède risque de paraître bien abrupt et paradoxal, dans la mesure
où l'on tente de cerner un sujet clinique "antérieur" à celui qu'enseigne et
promeut la philosophie ; or à s'en tenir à l'originalité, voire
l'originarité de ce sujet analytique par une voie en quelque sorte
généalogique, l'on ne propose qu'une demi-solution. Ce sujet
théorico-clinique qu'on dira aussi religieux (sous sa forme historique et
mondaine) incarne moins l'identité radicale, que lui vaut de droit
sa cause réelle en-Un, que l'unarité (au sens lacanien) de la
différence/répétition, soit encore une altérité/singularité pure. Or pour la
non-philosophie ou la non-psychanalyse, le sujet est identiquement (en
dernière instance) identité et altérité pures. En tant que reflet
transcendantal du réel-Un, il est lui-même Un ou identité ; mais en tant que
sujet de jouissance, "incliné" malgré tout vers le monde (à la différence du
réel, il n'est pas totalement in-différent au monde), il est Autre ou
altérité. Maintenant, de même qu'on pense le sujet en fonction du réel, il
faut apprendre à penser la théorie en fonction de la science, et non d'après
la philosophie ou même la psychanalyse. Celle-ci à son tour peut devenir une
véritable théorie du sujet à condition, d'une part de marquer sa différence
d'avec la philosophie, d'autre part de ne pas se prendre inversement pour la
science, et surtout pas pour la science du réel. Il y a un réel-Un - nous
l'appelons "Homme", ou "Ego-en-ego", avec Laruelle - qui est la cause de
dernière instance du sujet, non seulement en tant que sujet de l'inconscient
(au sens lacanien) mais d'abord en tant que sujet de la jouissance (concept
non lacanien). La science constitue un reflet du réel quasiment immédiat
(une "posture" en fait), tandis que la théorie (une "position non-thétique")
constitue et organise un champ apriorique nécessaire à l'objectivation des
data mondains. Notons que le réel n'a pas besoin de la science, et celle-ci
n'a pas besoin de la théorie, mais si la science veut connaître - et ne pas
se contenter de savoir - il lui faut bien objectiver par l'intermédiaire de
la théorie ; ce n'est pas l'objectivation scientifique ordinaire,
puisqu'elle repose justement sur des a priori purement théoriques et sur un
matériau laissé à l'état de chaos. Dérivée de la science de l'Un, la théorie
possède donc un statut autonome par rapport aux sciences empiriques, mais
aussi par rapport à la philosophie et à l'épistémologie. Chez Laruelle la
distinction entre science du réel et théorie n'apparaît pas toujours
clairement, bien qu'elle nous paraisse sous-jacente et exigible ; de même la
désignation de la théorie comme "théorie du sujet" est seulement déduite,
elle ne s'impose qu'à partir de "Philosophie III" (Théorie des étrangers)
si l'on identifie "sujet" et "étranger" (opposables respectivement à "réel"
et à "Ego-en-ego" (ou "Homme")). Quelques extraits de "Philosophie II".
"L'être-théorique acquiert, dans la science et seulement par elle, une
distinction et une autonomie que ne lui laissent ni la philosophie des
sciences ni le positivisme logico-linguistique, tous deux confondant
l'intuition théorique et son support symbolique, l'une au profit de
celle-là, l'autre au profit de celui-ci" . Et cette remarque, de salubrité
publique : "La théorie n'est compromise que chez ceux qui d'emblée et sans
le savoir, en croyant même le contraire, furent déjà étrangers à la théorie
: je veux dire les philosophes. La philosophie est une activité pratique qui
vise certes l'essence de la pratique (...) avec des côtés ou des aspects
théoriques" . Un mot enfin sur la méthode, l'unilatéralisation :
"L'unilatéralisation, comme terme générique, désigne l'ensemble des effets -
effets de théorie ou de connaissance - que l'Un-cause produit sur le
matériau philosophique et sa structure dyadique" . Mais, à partir de
Théorie des Etrangers ("Philosophie III"), Laruelle semble plus
soucieux de séparer l'instance théorique de l'instance scientifique, tout
simplement parce qu'il ne croit plus en la scientificité - même au sens très
précis et très original de la science de l'Un - de la théorie. L'occasion de
ce remaniement est fournie par l'examen de la doctrine analytique, que
l'auteur tente de situer par rapport à la philosophie. Il faut déjà
remarquer que la mise en relation globale de "la" philosophie avec "la"
psychanalyse, sans même préciser de quel rapport il s'agit, suffit pour les
traiter a priori sur un pied d'égalité ; cela montre que la psychanalyse
n'est pas considérée une fois de plus comme une philosophie parmi d'autres
ou comme une partie négligeable de la philosophie. Que l'essence de la
psychanalyse soit finalement philosophique, c'est un autre problème.
Laruelle avance alors l'idée d'une théorie unifiée (et non unitaire) de la
philosophie et de la psychanalyse, qu'il ne rattache plus à la science mais
directement au réel et à l'essence (de) l'homme. C'est par rapport à cette
essence première (de) l'homme comme cause (dont l'homme possède la science
ou le savoir, de façon immanente) qu'il est justement nécessaire, selon
nous, de définir comme "sujet" l'instance secondaire de la théorie
elle-même. Pour notre part, le mouvement de recul par rapport à la "science"
ne se justifiait guère dès lors qu'aucune connotation positiviste
n'entachait son concept (omniprésent dans "Philosophie II") en tant que
science transcendantale (de) l'Un, science "à cause" et non science d'objet.
Pourtant Laruelle affirme : "une théorie unifiée signifie un certain type
d'égalité de la science et de la philosophie" car "nous ne croyons plus que
le "mixte", qui est la forme philosophique par excellence, ne concerne que
la philosophie et pas la science" . Et cependant le terme de science reste
bien présent, bien installé, et il y a quelques raisons, même pour Laruelle,
de continuer à appeler "science" cette "théorie unifiée"... de la science et
de la philosophie. En réalité Laruelle se méfie toujours des sciences et de
l'épistémologie unitaire ; il vise cette fois les sciences humaines (qui ne
sont ni scientifiques ni humaines) tout en réservant un sort particulier à
la psychanalyse comme théorie du sujet. Retournons au profit de la science
et non à son débit cette méfiance de Laruelle envers les sciences : si la
théorie se trouve émancipée de la philosophie au point de devenir théorie
unifiée de la philosophie et des sciences humaines, c'est bien parce qu'il
n'y a pas de science de la philosophie mais seulement une science ou un
savoir du réel, simplement moins évident dans Théorie des étrangers
où il est davantage question de l'essence (de) l'homme que du réel, bien que
cela soit absolument la même chose. L'on peut donc distinguer en toute
rigueur science (de) l'homme et théorie du sujet, même si la première dans
son effectivité nécessite la seconde tout comme une sollicitation
philosophique. Le principe fondamental de la science de l'homme est le
suivant : "l'Ego est le Donné qui précède la
Donation-comme-théorie-du-Donné, et celle-ci se déduit de lui plutôt qu'elle
ne le constitue" . L'Ego, c'est-à-dire l'Identité ou l'Homme est un Donné
réel, il n'est donc pas un objet. Mais il n'est pas davantage un sujet.
C'est alors qu'intervient l'Etranger ou l'Autre en général : "La science des
hommes est d'abord une posture d'immanence quant à sa cause ; mais elle est
ensuite et sur cette base un jeu d'opérations d'induction et de déduction
qui ont pour objet de "produire" l'Etranger, c'est-à-dire d'assurer sa
donation phénoménale" . De l'Ego à l'Etranger il y a selon nous le même
écart qu'entre la science et la théorie ; or l'Etranger est sujet car l'Ego
est réel, et ce dernier ne peut être sujet ; donc une théorie du sujet est
légitime. Il s'agit maintenant de savoir comment elle peut utiliser - sinon
transformer - et surtout théoriser cette quasi-théorie du sujet qu'est la
psychanalyse. Tout simplement en la prenant pour occasion, signal, et
support d'une connaissance théorique inédite, rapportée en dernière instance
au réel. En l'occurrence il s'agit de cerner et d'isoler le mixte
théorie/psychanalyse, lorsqu'il prétend se tenir sous la coupe du
philosophique ; d'inverser ce rapport et de le dualyser, de sorte que "la
philosophie de la théorie analytique" cède la place à une analyse (seconde,
dualytique, mais une analyse-jouissance) de la philosophie de la théorie,
soit en tant que celle-ci prétend s'appliquer à la psychanalyse (cf.
Althusser), soit en tant qu'implicitement contenue dans les brouillons
théoriques - pas encore directement et suffisamment cliniques - de la
psychanalyse actuelle.