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D'après une lecture de :
Jean Clavreul, in Collectif, Le désir et la perversion, Seuil, 1967

 

 

Il est une constante dans les rapports du pervers avec l'autre en général : c'est sa façon de tourner la loi en la transformant en contrat. Mais une espèce de contrat bien particulier, d'où le tiers est absent. Par exemple dans la maxime sadienne qui me garantit le droit de jouir de la totalité ou d'une partie du corps de l'autre, aucune mention n'est faite du désir de cet autre, comme étant précisément arrimé au désir d'un tiers, un grand Autre. Dans tout contrat pervers, ou perverti, l'instance tierce se trouve ainsi en position d'exclusion. La situation analytique elle-même, dans laquelle un sujet pervers peut être amené à se trouver, deviendra perverse si ce dernier parvient à ses fins qui est d'abolir le désir du psychanalyste, de l'annihiler comme parole désirante silencieuse et de le réduire à un regard, dans une position de face-à-face (surtout pas de divan !). Transformer la situation analytique en mise en scène du fantasme. On peut poser la question de savoir si l'analyse ne se transforme pas quelques fois, en l'absence de toute éthique, en une mise en scène perverse. Les psychanalystes sont tellement persuadés d'être avant tout des névrosés, ayant certes traversé leur propre fantasme après des décennies de cure, qu'ils écartent un peu vite l'hypothèse de leur propre perversion. Car ce n'est pas seulement en tant qu'hystériques qu'ils en arrivent à se laisser piéger par un patient pervers : parfois ils vont jusqu'à manifester une complicité active. C'est le cas lorsqu'il érigent à la place de l'instance tierce un être aussi peu crédible et aussi abstrait que l'institution psychanalytique elle-même. Inutile de dire que le pervers, contrairement au névrosé peut-être, n'est pas dupe : il s'oppose de tout son être à cet écran de fumée qu'est le discours, en rappelant que la vrai cause, c'est l'objet de jouissance qu'il incarne. Pire encore, si le psychanalyste entend faire triompher à terme l'ordre moral, s'il prétend faire rentrer le pervers dans la norme en vigueur (faire d'un homosexuel un hétérosexuel par exemple), son échec est assuré. D'une manière générale, quand l'analyste tente de modifier le désir de l'Autre, de le manipuler pour quelques fin que ce soit (fût-ce le guérir ou lui faire du bien), il joue un jeu pervers et devient complice de son patient. Celui-ci aura beau jeu de l'identifier à un gendarme, gardien d'une loi stérile que l'on peut s'amuser à défier. Car, spontanément, le pervers n'aborde pas l'analyste par le biais de son savoir supposé, comme dans le transfert du névrosé, mais depuis son pouvoir supposé. Il entend démontrer que son propre pouvoir est supérieur, comme pouvoir de faire jouir. Il parviendra à ses fins si l'analyste entre imprudemment dans le contrat que souhaite établir le patient ; ce contrat stipule que chacun des deux protagonistes aura à y gagner. Donc il faut se représenter le pervers comme un être défiant a priori toute loi sociale, y compris la règle analytique lorsque celle-ci se présente comme une technique à visée normative, contractuelle, car le sujet n'aura alors aucune peine pour lui substituer son propre contrat de dupe. Au moins le pervers n'est pas ignorant du pouvoir de l'objet, en tant que cause du désir et de la jouissance de l'Autre. C'est toute la valeur de son éthique, si l'on peut dire, même si elle peut sembler un peu provocatrice ; l'intérêt pour l'objet amène d'autre part une véritable compétence esthétique et artistique. La psychanalyse ne devrait-elle pas y trouver matière à enseignement ? Ne faut-il pas abandonner toute idée de normes et de contrats en psychanalyse (déjà Lacan opposait son "style" personnel à la technique standardisée de l'IPA), quand on sait qu'un patient consulte généralement pour se défaire d'une sorte de contrat pervers et même diabolique, celui qui le lie à son symptôme. A moins que la psychanalyse ne prenne officiellement la place de ce symptôme, ou que le psychanalyste ne devienne effectivement objet de jouissance du pervers (dans le cas où l'analyse reconduit simplement le contrat) il est nécessaire de poser d'emblée le contrat comme perverti. Le psychanalyste et le pervers accèdent maintenant à une sorte de reconnaissance mutuelle, passant ensemble du côté de la non-perversion.

 

 

 

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