- D'après une lecture de
:
- Georges Lantéri-Laura, in
Revue Apertura n°5, 1991
Il paraît bien
difficile d'isoler des critères strictement culturels en vue d'une
définition de la perversion. Ce que nous nommons ainsi aujourd'hui,
principalement en rapport avec les comportements sexuellement déviants,
n'est-il pas dépendant des valeurs arbitraires (au sens où on le dit du
signe linguistique) d'une société donnée et donc soumis à une contingence
radicale ? Un relativisme absolu semble donc de mise, si l'on considère
l'extrême diversité des mœurs à travers les pays et les époques (" Vérité
en-deça des Pyrénées, erreur au delà ", comme le disait Pascal). Au-delà,
c'est la valeur sociologique et historique d'un tel concept qui semble faire
défaut, car ce n'est pas en additionnant ou en recoupant empiriquement
l'ensemble des interdits légaux ou coutumiers relatifs à la sexualité qu'on
isolera un quelconque dénominateur commun. Ce que l'on peut affirmer avec
assurance, c'est que toute perversion constitue un défi lancé au droit et à
la morale, qu'elle est liée à la violation délibérée d'un interdit ou d'un
tabou sexuel. D'autre part, on sait que toute société légifère en la matière
parce qu'aucune n'est indifférente à la façon dont s'octroie la jouissance
sexuelle. En effet, les modalités de tels échanges commandent toute
l'organisation sociale et politique, comme l'ont bien montré les
anthropologue en exhibant comme règle fondamentale et transculturelle la
prohibition de l'inceste. Pourrait-on définir alors le pervers, a minima,
comme celui qui, par ses comportements poussant à une jouissance sans
limite, enfreint cette règle ou la met sérieusement en danger ? Avant de
répondre, voyons ce que dit le droit à propos de l'inceste. A vrai dire, pas
grand chose. De même que dans la Bible, les dix commandements n'ont d'autre
fonction que de préserver la possibilité du langage et donc énoncent
l'interdit de l'inceste sans le nommer, dans nos codes juridiques le mot
inceste apparaît comme le grand absent, même si l'ensemble des lois semble
bien destiné à nous tenir à distance d'une barbarie innommable, celle-là en
particulier. Les articles relatifs aux mœurs portent d'une part sur les
diverses formes d'attentats à la pudeur et l'exhibitionnisme, d'autre part
sur les viols (au fond le viol sur mineur, la pédophilie, vient seulement
s'ajouter au titre de circonstance aggravante et ne fait pas l'objet d'une
loi spéciale) mais jamais sur une hypothétique relation incestueuse,
intra-familiale, comme telle (rien n'interdit, au sens juridique du terme,
les relations sexuelles entre des enfants majeurs et leurs parents).
Autrement dit, la loi qui fonde le droit, la prohibition de l'inceste, est
ignorée par la loi et le droit. Si maintenant on ne peut définir le pervers,
avec constance et à travers les siècles, qu'en fonction d'une telle loi et
de son ignorance, on peut aussi en conclure qu'il n'existe pas et ne saurait
exister de définition sociale du pervers. Rien ne nous autorise, en d'autre
termes, à qualifier de pervers tel ou tel crime commis dans l'histoire, ou
bien tel ou tel comportement nous paraissant aberrant. L'interdit de
l'inceste, au sens strict, conserve évidemment toute sa nécessité et sa
fonction fondatrice au niveau de la psychè humaine, mais on ne saurait
confondre cette loi proprement inconsciente avec les lois sociales sur
l'exogamie, d'ailleurs variables selon les cultures, pas plus qu'on ne
saurait confondre les relations sexuelles dans le mariage avec l'institution
elle-même du mariage. La culture n'intègre donc l'interdit de l'inceste
qu'en l'excluant de son langage, de ses attendus et de ses codes. Qu'est-ce
qui distingue dès lors la culture de la perversion la plus avérée ?
Celle-ci, culturellement omniprésente, n'est-elle pas une protection
efficace contre l'inceste généralisé et la tentation, toujours criminelle,
de la pureté ? Bien qu'il se mette régulièrement à dos la population,
personne n'est plus sociable et cultivé que le pervers car, pour tourner les
lois et transgresser les interdits, n'est-il pas obligé de les connaître
parfaitement et de s'y adapter ? On imagine trop facilement le pervers comme
un être incestueux, dangereux et imprévisible, alors qu'il nous fournit,
dans son genre, un modèle de vie réglée… dans le dérèglement et la
distanciation. C'est justement tout l'écart qu'on est en droit d'attendre
entre le culturel et le social, mais aussi entre le culturel et le réel. Le
pervers est là pour nous rappeler qu'à vouloir trop toucher au réel dans le
social, on ne fait que pratiquer l'inceste et commettre le crime, choses qui
ne le concernent surtout pas en tant que réalisées. La perversion telle
qu'on l'entend n'est compatible qu'avec la mise en acte - au sens seulement
de mise en scène culturelle - du fantasme. Les crimes commis par des pervers
en relation avec leurs pratiques et leurs fantasmes sexuels restent somme
toute assez rares, et ne font que témoigner d'un affaiblissement de leur
perversion et de l'émiettement de leur fantasme, ne servant plus de filtre
contre l'angoisse. Aussi la perversion pourrait se définir comme un mode
d'évitement, non pas seulement de la castration comme on le dit
généralement, mais bien du crime incestueux.