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- D'après une lecture de
:
- Paul-Laurent Assoun, Le
pervers et la femme, Anthropos, 1989
Défier est
indéniablement une action, mais c'est aussi un dire : bref une énonciation
performative, au sens d'Austin. En outre, défier revient à provoquer l'Autre
et appelle une réaction de sa part (c'est un " comportatif ") : dans le
défi, je m'affirme et je l'affirme à l'Autre, contre l'Autre. En réalité, à
rebours du respect, on défie toujours une loi. Le pervers - et
singulièrement Don Juan - illustre parfaitement cette figure du défi. Il se
reconnaît précisément au carrefour du désir et de la loi, de la jouissance
et de l'interdit, de la clinique et de l'éthique puisqu'en effet son
symptôme est de faire " le " mal. Le pervers ne se contente pas de
transgresser la loi ; par le défi il donne à voir à l'autre cette
transgression. Même si son esprit est nié et sa lettre bafouée, il est donc
important que la loi soit maintenue : sans elle, il n'y aurait ni défi ni
transgression, ni perversion. A la limite le pervers se fait complice de
cette loi qui l'obsède. Il devient son propre juriste, son propre
théoricien, soucieux de défendre le bien-fondé de ses actes. Comme ce
fondement ne saurait être la loi, qu'il récuse, il ne reste plus que l'acte
lui-même pour justifier l'acte, une performation auto-suffisante, absurde et
répétitive. Ajoutons que le pervers, loin d'éprouver une quelconque
culpabilité, se veut l'être le plus innocent du monde : le cynisme de
l'auto-justification se double d'une inconscience et d'une sincérité
apparentes. Venons-en aux causes inconscientes et structurelles du défi qui
permettent de voir celui-ci comme une stratégie visant à combler un manque,
plus précisément une division fondatrice. C'est ce que Freud nomme dans son
texte de 1937 " Le clivage du moi dans le processus de défense ". Le sujet
commence par mettre hors-jeu l'image du père pour instaurer un face à face "
illégal " avec la mère, une relation de puissance ou de jouissance pure.
Mais le désir est ainsi fait qu'il repose sur le truchement de la loi,
impossible à évacuer totalement. C'est pour cela que le sujet pervers, à la
fois désireux d'éviter l'interdit et conscient du danger que représente la
satisfaction de la pulsion, se " fend " littéralement d'un objet fétiche,
capable de représenter à la fois la jouissance mortifère de la mère et le
nom-du-Père (le désir vivant et la loi). Le manque se trouve effectivement
comblé, mais au prix d'un subterfuge qui instaure une division interne, et
finalement intériorise le manque. Le manque sera vécu de l'intérieur (sinon
il n'y aurait même plus de désir), mais il est dénié extérieurement car, en
présentifiant l'objet, le sujet se paye l'illusion d'une jouissance totale
et illimitée. Afin que cette possession soit vécue comme plausible et non
aliénante, afin que l'objet apparaisse comme indéfiniment consommable, il
faut le renouveler sans cesse (comme les femmes de Don Juan) ; afin que le
désir soit stimulé, il faut ravir ces objets à leurs propriétaires légitimes
(pères ou maris). Le défi au père apparaît bien comme la condition de la
jouissance perverse, voire la jouissance elle-même. Dans le cas de Don Juan,
l'arrière-plan que constitue ce jeu de cache-cache avec un père imaginaire
impossible à introjecter, donne au personnage une épaisseur inattendue : il
devient en effet le rival du père aux yeux mêmes de ses victimes et peut
passer pour une sorte d'allié objectif, de libérateur ou d'émancipateur de
la femme. Ou plutôt, si Don Juan veut conquérir toutes les femmes (pas
toutes, seulement celles qui sont interdites et protégées), faute de n'en
pouvoir tolérer aucune Toute entière, c'est bien qu'il ne cherche pas La
femme dans sa globalité mais les femmes dans leur unicité. N'est-ce pas cela
même qui fascine et qui séduit dans le personnage, cette capacité objective
et monstrueuse de comprendre les femmes en les prenant pour ce qu'elles sont
réellement, du côté d'une division spécifique qui n'est pas sans évoquer la
division propre du sujet pervers ayant partiellement évité la castration.
Mais revenons à l'affrontement avec le père : dans le cas de Don Juan, il
s'agit du père de la victime, tenant lieu de père imaginaire, et non du père
" réel ", bien trop méprisé et absent symboliquement pour être la référence
d'une quelconque loi à transgresser. Bien qu'il y ait père idéal ou père
imaginaire, il n'y a pas de place pour la loi d'un tel père qui ferait de
l'ombre à la seule loi que reconnaît le pervers, la sienne. Le moi du
pervers, en particulier séducteur, se veut immortel, ce qui rabaisse
d'autant plus celui des autres humain(e)s, perçus d'abord comme périssables.
A noter que derrière l'absence du père et l'évanescence des femmes, se
dresse la figure non moins immortelle et irréductible de la mère, à la fois
présente dans chaque femme et absente. Mais Don Juan ne se contente pas de
défier le père, en séduisant la fille, il va tuer le père et plutôt deux
fois qu'une, puisqu'il s'agit de ruiner l'image paternelle. Dans la pièce de
Molière, Don Juan descend jusqu'aux Enfers défier le père mort, lequel se
présentifie par ailleurs sous l'espèce d'une statue et d'un " convive de
pierre " (belle et ironique image d'une loi pétrifiée, dévalorisée, vidée de
toute substance). Mais la Loi outragée se venge et réclame la vie de Don
Juan : en lui lançant " Donne-moi la main ", la statue convie Don Juan à un
acte solennel et donc, pour ce spécialiste de l'évitement et du leurre,
fatal. Le contact physique avec la Loi pétrifiée s'avère lui-même mortel.
Notons cependant que si le choc de Don Juan est décrit comme un embrasement
(" Un feu invisible me brûle… ") et non comme quelque chose de glaçant,
c'est que la Loi a finalement prise sur le pervers - dans la mesure même où
elle l'anéantit, après l'avoir piégé, et le délivre de ses contradictions en
le renvoyant au royaume des Mères, d'où tout procède. Cela dit, le caractère
fictif ou " littéraire " du personnage ne doit pas nous échapper. Le défi
est d'abord celui que lance toute fiction à la réalité sociale ; il n'y a
pas de plus grande perversion ni de plus grande séduction que celles opérées
par l'écriture à l'égard des codes langagiers. Don Juan ne se contente pas
de séduire les femmes protégées par un interdit paternel, il met au défi le
langage d'exprimer ses désirs et ses souffrances, d'accéder à la
compréhension de son être. C'est pourquoi ses conquêtes féminines
correspondent malgré tout à une quête du sens. Quant au défi, il ne
s'adresse pas seulement au père comme représentant d'une loi familiale
restreinte, mais également à la loi du langage comme soubassement général du
social. La société tout entière est mise au défi de présenter suffisamment
de cohérence et de résister à un prédateur tel que lui. D'ailleurs, le défi
et la résistance sont des deux côtés. Par-delà la gratuité apparente des
actes de séduction, et au-delà du défi provocateur il faut apprécier le défi
don-juanesque comme résistance à la perversion ordinaire du social, celle
des lois paternalistes : à ce niveau, il s'effectue moins par des actes que
par l'écriture. Le séducteur ne défie que parce qu'il est défié,
premièrement, en tant qu'individu a-social ou antérieur au social ; comme
tout poète, il est inadmissible.
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