- D'après une lecture de
:
- Sigmund Freud, Névrose,
psychose et perversion
Comment
spécifier le fantasme du pervers quand on sait que, par essence, le fantasme
est toujours pervers, articulant le sujet à un point de jouissance où comme
tel il ne peut que s'"absoudre" ? En même temps, seule une structure
particulière du fantasme peut signer la position perverse. Dans les années
20, au cours de plusieurs études dont le fameux article sur "le fétichisme",
Freud élabore le concept de Verleugneug (traduit par démenti ou
déni) et achève sa contribution au problème des perversions. Ce concept
n'est intelligible que rapporté aux travaux sur le "complexe de castration"
et à l'affirmation du "primat phallique" valable pour les deux sexes.
C'est-à-dire que le jeune enfant attribue spontanément à tout être humain la
possession du pénis (schème universel et incontesté du sexe !). Mais pour
certains sujets au sortir de l'Œdipe, alors que le complexe de castration
devrait normalement liquider les tendances archaïques, la croyance au
phallus maternel n'est pas abandonnée de bon gré. Elle connaît même des
modes de survivance spéciaux à l'âge adulte : certains sujets convoitent
directement l'organe incriminé et deviennent homosexuels, d'autres se
rempardent d'un substitut réel et rejoignent le rang des fétichistes. Le
fétiche est le "phallus" au sens précisément où il symbolise (n'oublions pas
en effet que le phallus, en tant qu'il représente un manque, a d'abord une
valeur symbolique) l'absence du pénis maternel, que d'une certaine manière
il remplace. L'enfant qui dit non à la castration maternelle forge ainsi un
compromis, d'une tout autre nature que le symptôme névrotique : il a bien
perçu cette castration (le manque maternel), et l'a enregistrée
inconsciemment (sinon il serait psychotique), mais dément quand même
cette abomination en interposant le fétiche (par exemple les chaussures, ou
la culotte venant former in extremis un voile salvateur). Le fétiche est ce
"…quand même". Avantage notable, le fétiche facilite la jouissance sexuelle
en assurant une illusoire possession de l'objet manquant. Mais il ne faut
pas s'y tromper, le voile où se projette le fétiche vient souvent à se
déchirer et il ne reste alors que le point d'horreur (la castration
féminine), la rencontre traumatisante du réel qui provoque panique et fuite.
D'où une jouissance finalement précipitée, non exempte de déconvenues. Si
l'objet fétiche positivé demeure toujours disponible, pièce maîtresse d'un
dispositif apparemment sans faille, le sujet quant à lui reste foncièrement
divisé (c'est l'Ichspaltung). Cette division est commune,
naturellement, à tous les sujets de l'inconscient. Il faut d'ailleurs noter
que le concept de démenti (ou le déni) est initialement appliqué par Freud à
un mécanisme de défense signant l'entrée dans la psychose ("La perte de la
réalité dans la névrose et la psychose", 1924). Par opposition au
refoulement, qui porte électivement sur certaines formations psychiques, le
déni est censé porter sur la réalité elle-même (l'existence du pénis
maternel). Puis en 1927, dans l'essai sur le fétichisme, ce déni de la
réalité n'est plus réservé au psychotique, il semble bien s'appliquer au
pervers et dans une certaine mesure, aux traits pervers dans la névroses. Au
bout du compte, entre la névrose qui n'en veut rien savoir et la psychose
qui nie cette réalité de la castration, caractérise la perversion le fait
que deux représentations inconciliables de la réalité (dont l'une est
négatrice) coexistent subjectivement, durablement, structurellement. Cela
dit, si la réalité de la castration maternelle n'échappe sérieusement à
personne, n'est-il pas raisonnable de nier cette assimilation ou cette
réduction anthropologique de la "réalité" à la Chose maternelle en tant que
castrée ? Sur quoi le déni pervers porte-t-il exactement, sinon sur cette
décision typiquement paternelle consistant à faire de l'enfant un aliéné au
regard de la mère : comme le père fait un enfant "à la femme" (supposée en
manque), l'enfant revient finalement "à la mère" et n'a d'autre existence
sociale ou personnelle que dans ce rapport de dépendance à l'Autre
primordial (supposé comblé). On va jusqu'à faire de la Chose maternelle
l'objet initial du désir, en même temps que le sujet de la "jouissance de
l'Autre", comme si le désir n'était pas intrinsèquement "Autre", si l'on
peut dire, et donc en lui-même jouissance. C'est toujours la même incapacité
de penser l'individu réel en tant qu'Un, fût-il petit d'homme, qui conduit à
confondre le manque et la réalité. Bref le pervers dé-suppose ce statut de
la mère comme objet incontesté du désir et, à la différence du névrosé qui
l'idéalise, multiplie les preuves objectives d'une jouissance plurielle,
plutôt féminine que maternelle, et y collabore activement. Qui oserait le
lui reprocher ?