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- D'après une lecture de
:
- Serge André, L'imposture
perverse, Seuil, 1993
Qu'est-ce que la
perversion en psychanalyse, qu'est-ce que la perversion psychanalytique ? Le
risque de dérive perverse de la situation psychanalytique est bien réel,
étant donné la nature même du transfert qu'elle met en place. Il y aurait
même, selon Serge André, une " analogie de structure " entre analyse et
perversion. D'une part le transfert consiste en la supposition que le
patient fait à son analyste de détenir un savoir répondant aux questions
qu'il se pose. Or, premier obstacle, le savoir ne suscite aucun désir
véritable (il n'y a pas de désir de savoir), mais seulement de l'amour, et
l'on sait les dérives identificatoires que l'amour peut entraîner. D'autre
part, l'analyste est en position de cause, il est là pour causer le désir de
l'analysant, c'est-à-dire soutenir une interrogation sur le désir de
l'Autre. C'est pourquoi, derrière toute demande adressée à l'analyste, se
loge une supposition de désir ayant cette propriété, entre autre, d'amener
l'angoisse chez le patient. Il ne s'agit pas seulement du désir supposé à
tel analyste par tel analysant, ou du désir effectif et singulier de cet
analyste pour cet analysant, mais bien du Désir de l'Analyste en tant que
tel. Si l'art psychanalytique consiste bien en une transmission de désir, de
l'analyste à l'analysant, il faut en effet supposer un Désir spécifique,
inhérent à la position de l'analyste. Selon Lacan, le désir de l'analyste
est d'amener un sujet à produire le signifiant auquel il pourrait
s'assujettir, afin de donner sens - jouis-sens, plus exactement - à son
symptôme. Choisir son symptôme, l'assumer, l'affirmer - tel est ce qui
motive en règle générale la demande du sujet pervers en analyse, et ce qui
lui est le plus souvent proposé, même si ce n'est qu'une demi-solution. Il y
a évidemment une analogie entre la fin de l'analyse, savoir y faire avec son
symptôme, et le savoir-faire avec la jouissance qui caractérise le pervers.
Le pervers et l'analyste ont ceci en commun d'occuper une position qui est
celle de la cause, cause de la jouissance dans un cas et cause du désir dans
l'autre ; mais dans les deux cas, pour parvenir à ces fins, ils est
nécessaire de provoquer une division du sujet. L'analyse devient perverse
lorsque, pour résoudre les symptômes du patient, pour annihiler l'angoisse
que la situation analytique génère inévitablement, l'analyste se propose
lui-même comme jouissant : il peut alors, soit jouir de la division du sujet
et faire jouir le grand Autre de la psychanalyse elle-même, soit partager
cette jouissance avec le patient, lequel pensera alors avoir trouvé chez son
analyste un modèle, un maître, un ami qui lui veut du bien, dans tous les
cas dépositaire d'un savoir certain sur la jouissance. D'autre part
l'analyse devient perverse lorsque la division du sujet par le signifiant ne
laisse pas émerger, précisément, le sujet du signifiant, le logos dûment
extrait du pathos de la plainte, envahissante en début d'analyse : si en
principe l'analyste s'efface en parole devant l'analysant, et demeure
insensible devant sa plainte, évitant à tout prix (c'est le cas de le dire :
sa jouissance est limitée au salaire perçu) de jouir de la situation, la
tendance du pervers (sadique) est de jouir de la plainte pour finalement
monopoliser la parole, ne laissant à la victime que le privilège du cri,
recherché comme fétiche par le pervers (cf. J. Carmet dans Buffet Froid
de B. Blier expliquant pourquoi il étrangle des femmes dans les terrains
vagues). On doit comprendre qu'un pervers sadique n'est pas seulement une
personne coutumière des passages à l'acte, mais que son acte pervers
consiste bien plus souvent dans la mise en acte et en publicité de son
fantasme dans son discours : la jouissance du dire apparaît ici sans limite,
car une fois le pervers lancé dans le récit de ses fantasmes, dans le fil
d'une cure, il est bien difficile de l'arrêter. Dans le registre de la
confusion du pathos et du logos, et comme exemple de dérive perverse de la
psychanalyse, on ne peut pas ne pas évoquer le cas de Ferenczi. (On s'appuie
toujours sur le livre de Serge André, L'imposture perverse, Seuil,
1993.) Celui-ci avait inventé un style d'analyse dont la finalité
s'affichait clairement comme une volonté de tout dire, comme un épuisement
du dire commun de l'analyste et de l'analysant - exactement comme dans le
récit sadien, où le bourreau et la victime n'en finissent pas de jouir et de
souffrir, sont perpétuellement rappelés à cette tâche. L'analyse selon
Ferenczi est une véritable torture, aussi bien pour l'analyste que pour
l'analysant, même si apparemment la cure prend une tournure plus
compréhensive, voire franchement affective, entre les deux partenaires
(Ferenczi va jusqu'à parler d' "analyse mutuelle"), qu'avec une cure
freudienne classique. Il est clair que Ferenczi eut à souffrir de
l'inachèvement de sa cure auprès de Freud et de l' "insensibilité" de ce
dernier à l'égard d'une demande (d'analyse, d'amitié, etc.) devenue
envahissante. Il est probable que son entêtement à innover dans une
direction si manifestement opposée à celle du maître comportait une part de
défi et aussi de dépit, à cause même de l'inflexibilité de Freud. Alors
Ferenczi reproduit sans sa relation avec ses patients le complexe non résolu
avec Freud, sur un mode sado-masochiste. Il se présente comme victime de ce
dernier mais également se voudrait son bourreau en tentant de forcer son
fantasme, en lui faisant avouer ce qui restait non-dit de son transfert
inachevé avec Fliess. A l'égard de ses patientes, il adopte une attitude à
la fois active et passive ; il éponge au maximum la souffrance de celles-ci,
et, au nom d'un amour qui ne doit connaître aucune limite, qui se doit
d'être pur et passionnel, se livre pratiquement à des abus sexuels sur leurs
personnes. Ferenczi imagine que l'amour et la compassion sont des vertus
essentiellement féminines, et il identifie l'analyste à cette faculté de
recevoir la souffrance d'autrui et de la transmuer en jouissance mutuelle.
L'analyste occupe la place première et fondamentale de la mère qui se laisse
dévorer et sadiser par ses enfants ; au-delà, c'est également la place de
l'enfant sadique et cannibale, puisque l'analyste selon Ferenczi ne doit pas
lâcher l'analysant (avant le " guérison complète ", et que " tout soit dit
"), et donc va le disséquer à vie. On ne peut être plus éloigné de la
conception lacanienne de la cure qui, s'appuyant sur la réalité de
l'inconscient, tient à marquer le caractère indépassable du semblant qui
caractère le signifiant et son usage. Si l'analyste doit occuper la place de
l'objet (a), ce n'est certainement pas pour confondre celui-ci avec une
présence venant combler tout manque, ce n'est pas pour le confondre avec la
Chose maternelle. Il importe également de souligner le caractère
irréductible du fantasme sous-tendant le désir de l'analyste, lequel ne
saurait être un désir pur, et encore moins un désir de pureté. En réduisant
la Chose à l'objet (a) comme plus-de-jouir, reste d'une jouissance mythique,
Lacan-analyste adopte la position de la femme pas-toute, de la Femme en tant
qu'elle n'existe pas, même si c'est sous le masque du Père - du "sinthome"
selon le mot de Lacan - qu'est présentifiée l'incomplétude de la Femme.
Maintenant, le cas Ferenczi semble faire symptôme d'un désir de l'analyste
imputable à Freud, mal dégagé d'un complexe paternel où le Père incarnerait
une Loi foncièrement ambiguë. N'est-ce pas le cas du Père imaginé dans Totem
et Tabou, un Père qui fonde la Loi de sa jouissance exclusive des femmes,
même si la Loi comme telle est ensuite promulguée par des fils en proie à la
culpabilité ? L'analyse freudienne ne repose-t-elle pas elle-même sur un tel
paradoxe et une telle injustice, véritable explication de cette analogie de
structure que nous évoquions entre analyse et perversion, puisqu'on ne peut
se défaire de l'idée que l'analyste faisant le Père (ce qui fut le cas de
Freud) s'appuie sur la loi commune du désir et de la jouissance, confusion
du désir et de la jouissance dans un supposé désir de jouissance. La
solution inverse, au-delà du cas Ferenczi, ne serait-elle pas de parvenir à
soutenir la jouissance de l'analyste précisément en tant que
jouissance du désir de l'analysant ? Lacan lui-même n'échappe pas à un
certain purisme (ou tragique) du désir de l'analyste, qualifiant volontiers
ce dernier de "saint" ou de "rebut de la jouissance". Or il faudrait voir si
le goût immodéré et typiquement lacanien pour l'interjection, la coupure, le
silence interprétatif, la séance courte, etc., tous procédés censés éveiller
le désir de l'analysant, ou plutôt éveiller l'analysant à son désir, ne
conduisent pas eux-mêmes à une sorte de perversion de l'analyse au profit de
la jouissance d'un grand Autre tout désigné, la Psychanalyse elle-même.
C'est du moins ce que l'on peut craindre lorsque le bien-dire de l'analyste
en séance se réduit au non-dire pur et simple, et à l'extérieur consiste à
dire du bien de l'Ecole ou de l'Institut psychanalytique. D'autre
part, dans le cas personnel de Lacan (et de certains disciples perroquets),
n'est-il pas évident que sa voix fonctionnait comme objet-cause pour ses
analysants et/ou auditeurs, et que la jouissance liée à ce phénomène était
de part et d'autre éminemment perverse ? Il y a bien pourtant une jouissance
non-perverse de l'analyste et identiquement une jouissance non-analytique de
la perversion, inanalysable et unilatérale, ayant pour objet le désir plus
ou moins commun de l'analyste et de l'analysant, soit l'analyse elle-même,
la Psychanalyse non comme jouissante mais cette fois comme jouie.
Une jouissance distanciée, ironique et pourtant radicale, d'un désir
originellement trop pur, donc pur/impur.
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