




























































|
|
- D'après une lecture de
:
- François Périer, in
Collectif, Le désir et la perversion, Seuil, 1967
L'érotomanie se
définit comme un état passionnel de la femme qui semble fort éloigné de
l'activisme pervers, essentiellement masculin ; nous verrons cependant
qu'elle constitue une alternative à la perversion, autant qu'au
déclenchement psychotique. On serait pourtant fondé à parler de "psychose
passionnelle" en suivant le descriptif proposé naguère par G. de
Clérambault, distinguant un Postulat et trois phases. Le Postulat, c'est que
l'objet aimé a commencé : l'amour provient de lui. D'abord, la phase
d'espoir se soutient de l'orgueil et de la certitude d'être aimé par un
homme "de bien", que suit bientôt la phase de dépit, ou de l'orgueil blessé,
tandis que la troisième est celle de la haine ou de la "vindication",
plaçant l'objet en position de victime. L'érotomane ne cherche pas un amant
mais veut accomplir la vérité de l'amour comme rencontre pure - au-delà de
l'union charnelle et de la jouissance de tout objet partiel - avec la
"chose" : rien moins que l' "absolu d'une féminité qui ne se constituerait
comme telle que dans la dépossession de tout objet partiel" (F. Périer, "De
l'érotomanie", in Le désir et la perversion, Seuil, 1967). L'amour
pur est exclusif de tout "avoir" bien qu'il réhabilite précisément l'objet
en tant que manquant, là où celui-ci doit manquer pour accéder à
une identification sexuelle. De l'objet, il ne garde que le symbole ou le
trait, que Lacan dit "unaire". C'est à ce niveau, celui de l'identification
par le trait qui commande directement l'idéal du moi, qu'intervient
l'élection de l'objet pour le sujet érotomaniaque : reflétant ce trait de
l'idéal du moi, il soutient une forme de symbolisation malgré la forclusion,
sous les auspices de l'amour. L'objet aimé, et surtout supposé aimant,
donne idéalement ce qu'il ne demande pas sexuellement ; supportant et
symbolisant le manque, "il fonde ainsi l'objet partiel comme manquant enfin
dans le registre comptable du corps féminin" (Périer), mais du coup devient
l'unique repère d'une féminité retrouvée. Gare à lui s'il ne sait s'y tenir
! C'est pourquoi la phase de vindication et de désespoir ne fait que
renforcer le Postulat en interrogeant l'objet (cette fois violemment) sur
son rapport à la chose, ce "rien" qu'il possède, lui, et qui la fait, elle,
être femme. La vindication passionnelle l'empêche de sombrer dans le
désespoir total, faute d'une structuration phallique du fantasme. Pourquoi
le passage à la vindication sinon parce que l'objet exprime ce fantasme
phallique, tôt ou tard, qui implique la femme comme objet (voire aussi
sujet) d'une jouissance castrée ? Le Postulat, c'est que l'amour, et cet
objet singulier qui l'incarne, ne sont pas concernés par la castration. Pour
l'érotomane, une cure analytique consiste à vérifier cet état de fait, donc
à démentir le fantasme de l'analyste qui s'investit lui-même comme objet
'a'. On voit bien le rapport avec la perversion : l'autre ne peut pas être
la cause d'un manque. Et en même temps la différence avec la psychose : la
cause du désir n'est pas complètement perdue ou à jamais inexistante au
champ de l'Autre, mais plutôt "s'est trouvée trahie par ceux-là
même qui devaient en être les dépositaires comme auteurs de la scène
primitive" (ibid.). D'un côté, le thème de la trahison se substitue à celui
de la transgression, essentiel chez le pervers. De l'autre, le Postulat de
l'érotomane confond l'intention bienveillante de l'objet avec la cause
réelle, là où le paranoïaque situera la malveillance supposée du
persécuteur, et comblera tout manque-à-être par la certitude d'une menace
omniprésente. L'érotomanie occupe donc un espace intermédiaire, ou plutôt
emprunte un chemin de traverse entre psychose et perversion ; par rapport à
ces extrêmes, elle maintient tant bien que mal le statut d'une division
subjective, propre à l'état passionnel en général. La division se redouble
d'une équivalence intéressante entre fétichisme et narcissique. Comme le
déni pervers, le Postulat érotomaniaque institue un signe visible (le
fétiche) comme cause du désir : c'est l'objet "entrevu" colmatant le manque
dans l'image de l'Autre, pour le pervers, c'est le geste "entendu" se
supposant au silence dans le discours de l'Autre, chez l'érotomane. La cause
semble donc extérieure et l'amour postulé de l'objet, fétichisé, colmate
tout manque possible. Comme dans la psychose également, le sujet érotomane
semble se faire cause - ici, cause de l'amour - ; il sert de fétiche à
l'Autre puisqu'il ne saurait manquer d'être précisément ce qui lui
manque ! Le narcissisme consiste à s'instituer soi-même comme unique symbole
de l'objet perdu. Finalement, François Périer définit l'érotomanie comme un
"processus psychotique a minima". Sans doute elle ne constitue pas
une alternative réelle à la psychose ou à la perversion, mais nous y voyons
néanmoins une psychose alternative, ce qui est un peu différent, et
plus exactement une appréhension psychotique de la perversion sous la forme
d'un érotisme platonique. Il s'agit que le sujet puisse se voir enfin comme
Autre à la place du fétiche, et pas seulement supporter d'être le
fétiche de l'Autre (ce qui ferait de l'érotomanie, sous son mode
passionnel extrême, une simple variante du masochisme pervers).
|