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D'après une lecture de :
Georges Lantéri-Laura, in Collectif, La haine, la jouissance et la loi, Anthropos, 1995

 

 

Si la haine apparaît bien dans la sémiologie psychiatrique comme un sentiment très répandu, accompagnant par exemple une phobie d'impulsion, un délire d'interprétation ou ou bien un trouble schizophrénique, elle ne constitue pas elle-même une entité pertinente ou suffisante. Suivons la périodisation générale de la psychiatrie proposée par G. Lanteri-Laura, et la façon dont cette science peut analyser le sens des sentiments et des conduites de haine à partir des structures cliniques en vigueur à telle ou telle époque. Tout d'abord durant la période où domine la notion d'aliénation mentale (1793-1854), la haine apparaît comme inséparable des "manies sans délire" chères à Pinel : alors que la pensée du malade demeure saine, en revanche ses sentiments et ses actes sont marqués d'un grand désordre et d'une malveillance systématique. Diagnostic précisé un peu plus tard par son élève Esquirol, soulignant parmi les aliénations conductrices de haine le groupe des "monomanies" (instinctive, homicide, incendiaire, raisonnante…). Mais en faisant de ces malades des sujets essentiellement immoraux, la médecine reste avec eux dans une relation spéculaire, elle-même aliénée, où la haine s'explique circulairement par la haine, où la délinquance est une modalité réactive de la répression, etc. Puis s'impose le paradigme des maladies mentales (1854-1926), au pluriel, amenant une étiologie plus complexe. La haine concerne surtout les interprétations délirantes où prédominent la persécution, la jalousie, la revendication ou l'érotomanie (riche en attitudes réactives de dépit ou de rancune). La haine peut apparaître comme un sentiment durable ou bien par accès soudains, plus ou moins prévisibles. Elle est présente également dans certains délires schizophréniques sous la forme d'une ambivalence des sentiments, comme le mélange ou la succession inopinée de l'amour et de la haine. Enfin, les recherches se penchent beaucoup durant cette période sur les "altérations morbides du caractère" et la "déséquilibration" de la personnalité : on regroupe sous ce chef pittoresque toutes sortes de conduites asociales plus ou moins vicieuses (cruauté, paresse, bizarreries sexuelles, alcoolisme…) accompagnées de troubles de l'humeur, et on les explique en convoquant tout à la fois les facteurs héréditaires, éducatifs, et la fameuse "dégénérescence". Bref, cela nous fait une tableau idéal de ce que certains ne vont pas tarder de nommer, mélangeant une fois de plus clinique et morale : "constitution perverse". A l'époque des grandes structures (1926-1977), la référence théorique à la pulsion de mort s'avère incontournable, tout comme est fréquente l'assimilation tendancielle de la haine avec le sadisme ou avec la violence. Or il faut départager ce qui relève du fantasme pervers, en tant que tel structuré et limité, dominé par une sorte de haine froide, et ce qui relève de la mise en acte violente, signant parfois la psychose, où l'on assiste surtout à un débordement d'agressivité et de fureur. La haine perverse s'apparente plutôt à un refus systématique, voire dogmatique, de tout ce qui rappelle les prétentions de la Loi à régler l'ordre du vivant et de la jouissance. Au mieux elle constitue une mise à distance radicale, une unilatéralisation sans affect des principes dont découlent les lois mondaines ; au pire elle fait cercle avec ces dernières, comme dans le cas du pervers agressif qui ne fait qu'opposer une autre loi concurrente : l'impératif de la jouissance. Ce désir ou plutôt cette volonté, inévitablement contrariée, alimente la haine et fait du pervers un frustré malgré lui. Mais il y a une Haine plus puissante, moins "haineuse" en quelque sorte, qui écarte le désir lui-même et sa frustration pour s'en jouer et surtout en jouir, car elle est identique à la Jouissance. Elle n'existe sous cette forme que chez l'homme incapable d'éprouver la moindre haine à l'égard de lui-même, non parce que chez lui l'amour de soi serait premier et fondamental comme le veulent les doctrines antiques, mais parce qu'en tant qu'Homme Individuel et Un, il est avant tout haï, et que ce réel irrécusable hôte à jamais tout sérieux et tout enjeu véritable aux éventuels mouvements de haine…

 

 

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