




























































|
|
- D'après une lecture de
:
- Serge André, L'imposture
perverse, Seuil, 1993
La question de
l'homosexualité féminine soulève généralement deux problèmes, qui se
rejoignent d'ailleurs : le premier concerne le rapport apparemment
asymétrique entre les formes masculines et féminines de l'homosexualité, le
second est celui de l'existence éventuelle d'une forme typiquement féminine
de perversion, dont participerait justement l'homosexualité. Lacan avait
apporté une réponse unique aux deux questions en avançant que
l'homosexualité ne pouvait signifier que l'amour du même, c'est-à-dire du
sexe universellement masculin symbolisé par le phallus, tandis que l'amour
des femmes méritait de quelque forme qu'il se présente le qualificatif
d'hétérosexuel, puisque aimer une femme revient toujours à aimer l'autre
sexe. De ce point de vue, écartant résolument le critère de l'inversion, il
n'y aurait tout simplement pas d'homosexualité féminine. Pour répondre à ce
syllogisme lacanien, Serge André (L'Imposture perverse, Seuil,
1993) s'attache à reconsidérer la deuxième question, celle de la perversion.
Si l'on parvient à montrer en effet que le fantasme de certaines femmes est
de structure indéniablement perverse, incluant même une forme particulière
de fétichisme, il faudra bien admettre que leur identification phallique les
éloigne radicalement de l'amour des femmes et donc de l'hétérosexualité. Une
chose est sûre, si l'homosexualité féminine semble moins scandaleuse et
moins surveillée que l'homosexualité masculine, c'est parce qu'elle ne remet
pas fondamentalement en cause la dignité du sacro-saint phallus, symbole de
la Loi et de l'ordre dans notre civilisation. En effet on ne peut
s'affranchir de l'impression que les homosexuelles, quelque soit leur
structure, ne peuvent éviter de "faire l'homme" quand bien même elles
passeraient leur temps à le défier. Il convient d'abord, au moins à titre
heuristique, de repérer une forme d'homosexualité féminine relevant
clairement de la structure hystérique. La question fondamentale porte sur la
nature du désir féminin, via une identification au père imaginaire (comme
dans toute névrose). L'hystérique refuse de considérer que ce désir se
satisfasse, pour une femme, à accepter le rôle d'objet de jouissance que les
hommes leur attribue, plus ou moins systématiquement, dans leur fantasme.
Elle pose donc - à une femme d'abord, mais au-delà, à l'homme - la question
de savoir comment on aime une femme. Elle ne veut rien savoir du désir
masculin, elle ne veut que l'amour ; elle ne veut pas être objet de
fantasme, mais objet d'adoration. C'est pourquoi elle a recourt à l'autre
femme, aimée ou amante, pour médiatiser son rapport avec les hommes dans
l'ordre du désir. Or, cette distinction fondamentale du désir et de l'amour
nous amène à considérer que, certaines fois, c'est bien de désir qu'il
s'agit entre femmes et non d'amour. Ce qui compte, ce n'est pas seulement le
choix d'objet (sans discrimination a priori entre amour et désir), mais
l'identification sexuelle, au niveau du fantasme, impliquant cette fois les
dimensions du désir et de la jouissance. Certaines femmes, en effet,
désirent les femmes exactement comme les hommes peuvent les désirer,
c'est-à-dire en les réduisant d'abord à des objets de jouissance, et n'y
incluant l'amour qu'après-coup. Comment une telle différenciation sexuelle,
entre femmes… du même sexe, peut-elle se constituer ? C'est ici que la
dialectique phallique reprend ses droits, en ce sens que l'identité sexuelle
n'est pas biologique mais qualifie un certain rapport symbolique au Phallus
(en tant qu'unique symbole sexuel), soit deux types de rapports qui se
spécifient grammaticalement sur les modes de l'avoir et de l'être.
Avoir le Phallus, ce n'est pas spécialement posséder un pénis, mais
signifier à l'autre sexe (donc une femme) que l'on peut, sinon satisfaire,
du moins répondre à son désir. Or c'est précisément sur ce mode de l'avoir
que l'homosexuelle véritable, que l'on va qualifier de perverse, entend
rivaliser avec l'homme. En quoi elle est crue d'ailleurs, du moins
quelque temps, par l'homosexuelle hystérique (avec laquelle elle peut faire
couple) qui a discrédité depuis longtemps le désir masculin, comme incapable
de satisfaire son "vrai" désir féminin "au-delà" même du désir, désir
transcendant et infini (preuve qu'elle le confond avec la demande et
l'amour). Naturellement, presque narcissiquement, elle s'imagine que seule
une femme, une "vraie femme", l' "Autre femme" peut satisfaire le vrai désir
comme Autre désir. C'est ici qu'elle se leurre, elle qui rêve
d'hétérosexualité absolue, car qu'est-ce qu'une vraie femme ? Serait-ce
l'homosexuelle perverse, qui ne demande qu'à la faire jouir (éventuellement
l'aimer) comme un homme le ferait, mais mieux que lui, c'est-à-dire comme un
sur-homme ? Se laissera-t-elle berner, abuser même ? Car le désir
pervers, lui, ne s'embarrasse pas de question sur l'essence de la féminité,
et ne joue pas à repousser la jouissance : il se rabat plutôt sur un
impératif de jouissance immédiate. D'autre part l'homosexuelle véritable
n'aime pas les femmes au sens où l'hystérique aime la féminité ; de ce point
de vue elle les déteste plutôt. Son identification est double : en tant
qu'homosexuelle, elle connaît l'identification "régressive" au Père (comme
le dit Freud). Mais en tant que perverse, elle s'identifie à la mère
phallique primordiale qui châtre les hommes et les exclut partiellement de
leur univers. Pas entièrement (comme pour les psychotiques) : l'homme reste
présent dans la vie de l'homosexuelle perverse en tant que châtré
précisément, en tant que défié, et s'il s'agit d'un analyste spécialement,
en tant que trompé. Perverse elle l'est au sens où la répartition
n'est pas seulement du genre : les hommes d'un côté (le mal), les femmes de
l'autre (le bien), mais bien plus narcissique : d'une part la femme et sa
mère apparaissent non châtrées, d'autre part les autres femmes (les hommes
sont laissés tombés comme objets sexuels) sont réduites à des objets
potentiels de jouissance et sont châtrées. Cette identification à une
maternité primordiale, non sexuée, nous met sur la piste pour reconnaître
l'existence d'un fétiche spécifique à l'homosexuelle perverse, peut-être à
toute femme perverse. Chez la femme, le fétiche se ramène à sa progéniture,
disait Lacan. Quelle fonction ce fétiche pourrait-il avoir ? La même que le
fétiche masculin qui est censé masquer et dévoiler en même temps ce que le
petit garçon n'a pas vu au niveau du sexe maternel, de sorte que le fétiche
représente le phallus imaginaire maintenu à cette place. Il est clair que
l'enfant, s'agissant d'un être imaginaire et fantasmé le plus souvent, ou
bien plus rarement d'un être réel en position directe d'objet de jouissance
(et donc d'objet surprotégé) constitue un phallus idéal pour l'homosexuelle
désireuse de prouver aux hommes qu'ils sont à peu près inutiles, tant pour
fabriquer des enfants que pour assurer la jouissance sexuelle d'une
partenaire féminine. L'enfant fétiche n'a le plus souvent d'existence
qu'imaginaire, invisible plutôt que visible, intérieure plutôt qu'extérieure
: il est censé appartenir originellement et de plein droit au corps féminin,
en commençant par le corps maternel, "gros" depuis toujours d'une telle
potentialité de vie et de jouissance. Dans l'analyse célèbre de la "jeune
homosexuelle", Freud a montré la position d'enfant-objet auquel se réduisait
la jeune fille au moment de son passage à l'acte, en chutant du haut d'un
pont de chemin de fer. Elle réalisait par-là ce phallus imaginaire, sur le
mode du dépit causé par l'attitude du père, en accouchant potentiellement
d'un enfant mort. Mais dans le cas des homosexuelles perverses et déclarées,
ce stade de l'adresse au père n'est plus de mise : le phallus, elles l'ont,
elles ne le sont pas, et elles s'en servent (c'est une puissance). Elles
n'ont pas l'intention de devenir mère, et se conduisent plutôt comme des
surhommes, fortes de l'enfant-fétiche qu'elles ont en elles imaginairement
et qu'elles ne céderont jamais, vu qu'il s'identifie à leur organe sexuel et
à sa puissance supérieure à celle de l'homme, comme en constante érection
interne. L'explication psychanalytique semble ainsi parfaitement achevée. Il
reste qu'on ne peut pas réduire l'existence d'un sujet, fût-il pervers, à un
rapport simplement autistique avec cet objet de jouissance et de puissance
qu'est le fétiche. Relançons au moins la réflexion, et traçons une piste.
Loin d'être seulement une sujétion à la mère toute puissante, l'essence de
l'homosexualité féminine ne réside-t-elle pas plutôt dans l'extériorisation
et l'utilisation politique du fétiche, et ne faut-il pas reconnaître une
dimension proprement éthique à la provocation homosexuelle ? En
admettant la thèse de l'enfant-fétiche, porté par les femmes homosexuelles,
de quel message est-il porteur, lui ? Quelle génération d'"hommes"
annonce-t-il ?
Petite mise au point... à l'adresse des
lecteurs ou lectrices un peu trop pressées.
1) Ce texte est le commentaire critique (voir la
fin de l'article) d'un livre de Serge André. Il prend place dans un ensemble
de textes plutôt critiques à l'endroit de la psychanalyse, essayant
tout au moins d'en déplacer certains concepts.
2) Il ne traite pas de l'homosexualité féminine en général mais bien de
la perversion, et de certaines formes d'homosexualité féminine seulement.
3) L'hypothèse psychanalytique, freudienne aussi bien que
lacanienne, selon laquelle l'homosexualité relèverait soit d'une forme de
perversion soit d'une forme de névrose me paraît éminemment contestable.
La fin de l'article (un peu rapide, j'en conviens) abonde plutôt dans le
sens d'une subjectivité subversive ou bien d'une utilisation
subversive du concept de perversion contre l'ordre phallocratique
persistant, tendant à reconnaître l'homosexualité (féminine ou masculine)
comme un choix existentiel (pour dire vite...) et non comme le
résultat d'un déterminisme psychique... 4)
Quelques soient les thèses soutenues par les psychanalystes, rappelons pour
leur "défense" que les termes de "pathologie" ou d'"anormalité"
n'appartiennent pas à leur vocabulaire. Il n'est pas sûr, en revanche, que
ces archaïsmes ne fassent retour insidieusement du côté de la nouvelle
psychiatrie pharmacologique, américaine notamment... |