- D'après les lectures de
:
- Serge André, L'imposture
perverse, Seuil, 1993
- Gérard Pommier, L'ordre
sexuel, Flammarion, 1995
En tant que mode
de réponse à l'angoisse de castration, l'homosexualité n'appartient à aucune
structure clinique particulière et présente une grande variété. On la
rencontre aussi bien dans la psychose que dans la perversion ou la névrose,
et ses formes masculines ou féminines ne sont aucunement symétriques. Pour
la psychose, le terme de transsexualisme conviendrait mieux dans la mesure
où il s'agit d'une identification amoureuse à la mère en tant qu'être
phallique, ou androgynique, se traduisant par un amour narcissique du même
et un rejet de la différence. Dans ce cas, il faudrait même distinguer une
phase d'identification au phallus, typiquement transsexuelle, et une phase
d'identification à la mère, plus contingente, marquée par une homosexualité
généralement passive. Mais l'homosexualité typiquement masculine relève de
la perversion. Dans la mesure où elle consiste à aimer les hommes, voire la
virilité pour elle-même, et non les femmes (ce qui peut paraître un
truisme), il faut voir son origine véritable dans une fixation à l'amour
paternel, même si l'image du père est généralement recouverte par celle de
la mère, ce qui permet au sujet de conserver le "genre" masculin. Le lien
privilégié que celui-ci entretien avec sa mère, dans l'ordre du désir,
et sa position d'objet destiné à combler la castration maternelle au niveau
du fantasme, n'empêche pas le noyau amoureux père-enfant d'être
déterminant (à la différence de la psychose). Soit le sujet homosexuel
s'identifie au père aimant, soit il s'identifie au garçon aimé par le père,
ce qui donne les deux variétés d'homosexuels, actifs et passifs. Dans les
deux cas, l'ambiguïté quant à l'identité sexuelle y est savamment
entretenue. On en veut pour preuve la pratique du travestissement : pour
être réellement sexy et excitants, les vêtements ou les accessoires arborés
par les homosexuels virils, tels les uniformes militaires ou policiers,
doivent laisser deviner des dessous d'un genre plus délicat, tandis que les
apparats explicitement féminins de certains homosexuels, de l'ordre du
maquillage ou du déguisement, n'ont d'autre fonction que de masquer et
finalement d'exhiber les attributs virils.
Il reste à comprendre l'exceptionnelle constance, à travers les siècles et
les cultures, non seulement du lien homosexuel masculin mais aussi de sa
répression. La dépendance à l'égard d'un père totémique, à la fois aimé et
redouté, portant de toute sa mythique autorité le lien social tout entier,
explique sans doute que l'homosexualité exhibant un tel amour, soit en bute
aux représailles de l'instance paternelle elle-même. En fait, l'expression
de l'amour homosexuel pour le père et sa répression sont les deux faces
contradictoires d'un même lien, d'autant plus prégnant politiquement et
socialement qu'il est occulté individuellement. La source totémique du lien
homosexuel - racine perverse de tout "pouvoir" - s'affiche dans les
pratiques initiatiques de nombreuses cultures, qui imposent une allégeance
homosexuelle totale du futur initié à l'égard de son maître, du moins le
temps que dure son "éducation". Par ailleurs, se défaire du pouvoir
totémique tout en le perpétuant socialement, n'est-ce pas ce que le
maniement des armes et la tuerie organisée (chasse, guerre) réalisent depuis
la nuit des temps en répétant le meurtre du père, mais aussi en perpétuant
un lien homosexuel sous-jacent ? Ainsi se vérifie que les plus virulents
pourfendeurs de l'homosexualité masculine, au nom de la "nature" ou encore
de l'ordre moral, vivent toujours dans la dépendance inconsciente et
collective d'un tel lien. (Il faut noter que si l'homosexualité féminine
fait plus ou moins exception à la répression, c'est précisément parce que
ses implications et plus exactement ses fondements politiques sont nuls. En
effet, il n'échappe pas au hommes exerçant le pouvoir que l'amour homosexuel
féminin, prenant appui sur l'amour paternel et imitant bien souvent le désir
masculin, ne remet absolument pas en cause la prééminence du phallus ni donc
véritablement l'ordre social. Ajoutons à cela qu'il représente un attrait
fantasmatique non négligeable pour l'homme !) Donc les sources initiatiques,
politiques et culturelles de l'homosexualité se confondent au sein d'un
discours dominant qui n'est autre que le discours du maître, au service de
ce que l'on pourrait presque appeler "l'ordre homosexuel". A l'époque
préhellénique, la finalité guerrière de l'initiation ne faisait aucun doute
: il s'agissait de forger les mâles combattants en réduisant et en humiliant
la part féminine des adolescents. D'autre part, l'ordre social tout entier
était suspendu à ces pratiques qui anticipaient souvent les futures
alliances familiales et matrimoniales. Selon certaines coutumes
indo-européennes, un jeune homme "enlevé" selon les règles, puis affranchi
sexuellement (dépucelé) par un homme d'une autre famille, pouvait prendre
pour épouse la fille de ce dernier. La pédérastie grecque classique à
substitué à cette dimension initiatique et socialement réglée de la
pédérastie une dimension purement éducative. En le vulgarisant, elle tend
paradoxalement à pérenniser un lien qui devait conduire initialement à une
mort symbolique ; à l'époque de Socrate, au contraire, la pédérastie est le
moyen même pour parvenir à l'immortalité que propose la philosophie, soit la
science de l'amour et l'amour de la science confondus ! Les Romains
perpétuent le culte de l'homosexualité, tout en la condamnant sous certaines
formes. Comme les Grecs, ils conçoivent avant tout la différence sexuelle
selon le clivage maître/esclave, plutôt que homme/femme. Si bien que le plus
important, la vertu, ce n'est pas d'être homo ou hétéro, mais d'être actif.
L'homosexualité purement passive était condamnée tout comme les relations
aberrantes, dénaturées, entre maîtres et esclaves par exemple. Dans le fond,
si cette époque était moins libérale que la nôtre, elle était aussi moins
naïve. En effet, que signifient toutes ces pratiques plus ou moins
rituelles, concernant l'accès à la virilité, sinon le fait précisément que
la virilité, cela s'acquiert : on ne naît pas homme, on le devient. Vérité
étonnante pour la psychanalyse freudienne qui semble avoir réservé ce
devenir à la femme. Selon Freud, la reconnaissance de l'identité sexuelle
est surtout problématique pour la femme, un homme sachant toujours à quoi
s'en tenir grâce à l'organe qu'il détient de nature. La question moderne de
l'homosexualité, et les questions des homosexuels à la psychanalyse,
opposent un démenti cinglant à pareille certitude. D'autre part, on commence
à comprendre que la question de l'homosexualité constitue, en tant que
telle, une quête initiatique de la virilité. A partir du moyen-âge, il est
vrai que cette quête apparut de plus en plus contre-nature. Les raisons en
sont complexes. La religion chrétienne ne condamne pas dogmatiquement
l'homosexualité ; d'ailleurs que ce soient dans les communautés monastiques
ou dans la chevalerie, l'idéal homosexuel resta extrêmement prégnant. Ce
n'est pas encore le choix de l'objet, masculin ou féminin, mais plutôt le
choix du sexuel comme tel qui fait problème et attire les foudres de
l'Eglise. Encore ce mouvement répressif clérical fût-il assez tardif,
postérieur en tout cas aux croisades, le "bon chrétien" ayant tendance à
diaboliser et à reporter sur le "mauvais musulman", l'Autre, la réalité
diabolique du sexe, du viol et de la sodomie. S'y ajoute des interrogations
plus théologiques, à partir des 12è et 13è siècles, sur l'aspect plus ou
moins licite des actes homosexuels au regard de la Nature et de la Création.
Le concept de Nature est suffisamment large et contradictoire pour autoriser
une thèse et son contraire : y voyant le principe actif et mouvant de toute
chose, les philosophes antiques en faisaient aussi la source et la
justification de leur homosexualité active. Mais au moyen-âge, l'aspect
passif de "création" prend le dessus, cependant que la divinité en dernière
instance de la nature lui assigne comme but la réconciliation des
contraires, le retour à l'unité divine ; bref, en matière de sexualité, on
ne jure plus que par l'union soi-disant naturelle du mâle et de la femelle.
Les contradictions de la morale se nourriront longtemps des apories propres
au concept de nature, déjà présentes chez un saint Thomas d'Aquin par
exemple, lequel nous parle d'une nature-vie dont participe la part animale
de l'être humain en tant qu'elle vise la légitime reproduction de l'espèce,
mais aussi d'une nature-raison propre à l'homme et à sa finalité mystique,
préconisant alors plutôt la chasteté. Dans les deux cas, l'homosexualité est
jugée contre-nature.
La psychanalyse a définitivement rompu avec la thèse qui voudrait voir une
continuité entre la sexualité animale et la sexualité humaine et qui
voudrait imposer une normalité des conduites en fonction de ce qui serait
conforme à la nature humaine. Tout porte à croire que la sexualité humaine
fut d'abord déviante au regard de la nature, pour appartenir de plein droit
à la culture. D'ailleurs, la reproduction sexuée dans le monde animal
n'apparaît pas en elle-même comme une évidence ; elle ne sert pas la
reproduction d'une espèce (aussi efficace, sinon plus, sur le mode asexué)
mais plutôt sa différenciation et sa diversification. Quant à l'espèce
humaine, on sait que la rupture culturelle d'avec le monde animal est
marquée par la loi de l'exogamie et l'interdit de l'inceste. Dans ce monde
humain, les femmes sont placées le plus souvent comme instruments de la
jouissance des mâles, alors que c'est l'inverse dans le monde animal. Enfin
la psychanalyse va plus loin encore que l'anthropologie, elle détruit la
croyance en une complémentarité naturelle des sexes à l'échelle humaine, ou
pire encore, elle affirme comme Lacan qu'il n'y a pas de rapport sexuel. Le
propre de l'humain étant la parole, sa sexualité se trouve irrémédiablement
lestée par l'élément symbolique, médiatisée par la demande et la nécessité
de la jouissance, distribuée et différenciée au terme de "complexes"
familiaux, au premier rang desquels se trouve le complexe d'Œdipe. Ce que la
psychanalyse appelle le Phallus est l'unique symbole, pour les genres
masculin et féminin, du désir sexuel en tant que structuré par le manque, et
se substitue proprement à l'instinct. Il n'est pas évident, sous ce régime,
qu'un mâle soit attiré par une femelle, et réciproquement. L'assomption de
la castration pour un sujet signifie donc ceci : un garçon devra "réaliser"
qu'il n'est pas le phallus de sa mère, s'il veut prétendre le posséder, et
désirer plus tard une autre femme ; une femme devra réaliser qu'elle ne l'a
pas, du moins pas complètement, si elle veut désirer à son tour un homme.
C'est dans ce contexte, dans cette articulation du complexe d'Œdipe et du
complexe de castration que l'homosexualité prend place, et selon deux voies
différentes. La castration peut être insuffisante, comme dans la structure
perverse, au point que le sujet abandonne tout espoir de posséder le
phallus, et se contente de l'être pour colmater la castration
maternelle, selon le procédé du démenti qui produira le fétiche. Si le
pervers ne désire pas vraiment, porté qu'il est par une volonté de
jouissance absolue et immédiate, le névrosé se contente de différer son
désir et encore plus sa jouissance, se sentant en quelque sorte "trop"
castré par l'Autre (paternel) ; incapable d'assumer son "avoir", il
s'imagine presque "être" le phallus à la manière perverse. La crainte et en
même temps l'amour du rival paternel produisent une féminisation du fils,
caractéristique de l'homosexualité névrotique ; le choix d'objet homosexuel
rend toutefois compatible le désir pour la mère, à qui il consacre
sa virilité, et l'amour fusionnel pour le père. De son côté,
l'homosexuel pervers incarne d'autant mieux la contradiction quant à
l'identité sexuelle, qu'elle est structurée par le démenti. D'une part le
pervers reconnaît l'existence de la castration maternelle, donc se prend
réellement pour un homme possédant le phallus ; mais d'autre part, il la nie
quand même et fait comme s'il était le phallus maternel : le
fétiche réalise objectivement un compromis entre ces deux positions. Posture
inconfortable, qui semblerait à quiconque insoutenable ; et pourtant le
propre du pervers est de soutenir cette imposture (selon le mot de
Serge André). L'imposture première appartient à la position perverse
elle-même, au niveau de l'être ; l'imposture seconde concerne tous les rites
mis en œuvre, exactement comme aux âges archaïques, pour accréditer la
possession du phallus et affirmer une virilité qui semble n'être jamais
assez idéale ou assez pure. Ajoutons à cela que les insignes phalliques sont
puisés chez la mère, ou la grand-mère, évidemment pas chez le père dont la
fonction est dévalorisée dans le discours de celles-ci. Il y a une véritable
éthique de la transmission, chez l'homosexuel pervers, pour tout ce qui
touche à la définition du mâle, qui fait de lui un authentique moraliste. On
pourrait peut-être conclure de cette tendance à la pédagogie, déjà présente
en Grèce et faisant suite aux anciens rites initiatiques, que
l'homosexualité tient son essence de la pédérastie. Ceci n'est concevable
qu'à maintenir une dimension authentiquement amoureuse dans la "psychologie"
de ces sujets, faute de quoi on risque de ne retenir que l'impératif de
jouissance et les réduire à des monstres jouisseurs. Disons que l'impératif
de jouissance signe la perversion comme telle, tandis que le lien homosexuel
mérite le qualificatif d'amoureux, ou d'érotique, au même titre que le lien
hétérosexuel. Pour revenir à cette "morale de la virilité" que l'on
rencontre développée chez des écrivains homosexuels célèbres, comme
Jouhandeau et Montherlant, ou Genet et Mishima dans un style plus " hard "
(exemples magistralement développés par Serge André dans l'Imposture
perverse), il convient de souligner ses particularités. La virilité
idéale prônée par ces moralistes ne se définit pas en relation avec la
féminité, mais au contraire avec la mort et avec la Loi. Cette virilité de
mâles purs, étrangement efféminés par ailleurs, ne se mesure qu'à l'aune
d'un "mal radical" spécifique, soutenu par une volonté inflexible et une
allégeance absolue au sens du sublime - ce que Lacan résume d'une formule,
pour l'appliquer toutefois au psychanalyste : l'idéal de la sainteté par
l'abjection. Le moraliste pervers se doit avant tout de faire le mâle et/ou
le mal en beauté. La Loi homosexuelle perverse est d'imposer une conception
du désir comme mort, une loi dont le caractère absolu annihilerait par
avance toute autre loi et tout désir, au point de diviser le législateur
lui-même. Cependant le pervers n'est sans doute pas assez bon philosophe :
il confond mal radical et mal absolu, en faisant de celui-ci un objet de
désir (et pas seulement une caractéristique de la volonté du sujet) rapporté
à un grand Autre extérieur et divinisé. La limite ou l'imposture du désir
pervers apparaît ainsi car il ne saurait y avoir de mal sans le bien, ni de
mâle sans les femmes. Le pervers vit parfois cette impasse en plongeant dans
l'abjection, par des conduites addictives ou même suicidaires dont la drague
homosexuelle participe en période de Sida. D'autres fois, il se ressaisit et
passe du côté de la sublimation, dont l'aspect éducatif dont on a parlé
participe assurément, malgré les risques qu'il comporte (pour les enfants,
évidemment). La sublimation artistique restant la solution de substitution
la meilleure, la plus socialisante pour le sujet, même s'il reste toujours à
ce titre un "comédien", comme l'a écrit Sartre à propos de Genet. Le monde
devient alors un théâtre, une comédie, et c'est paradoxalement la meilleure
façon qui se présente à lui pour aborder le réel. Quant à la psychanalyse,
elle ne saurait avaliser un discours qui revendiquerait ou au contraire qui
condamnerait l'homosexualité : son discours est celui qui affirme la
prééminence du manque dans la sexualité humaine, structurée par la
castration, et elle condamne la perversité de tout discours, sur
l'homosexualité ou de l'homosexualité, qui proposerait une jouissance
absolue en dehors de la dimension symbolique du Phallus. La psychanalyse
accueille la revendication homosexuelle en tant qu'elle témoigne précisément
du problème de la différence des sexes, et parce qu'elle semble confirmer
l'existence d'une seule sexualité - c'est toujours du Phallus qu'il s'agit -
génératrice de différences. Bref l'imposture perverse (S. André) ne
serait qu'une modalité particulière, sous le sceau du déni, d'une
posture phallique universelle propre à l'animal parlant. Cela revient à
avouer que les deux font système, relèvent de la même logique d'évitement de
la jouissance en se positionnant par rapport au Phallus, symbole du manque.
C'est pourquoi l'existence du sujet, en psychanalyse, est encore beaucoup
plus "positionnelle" que véritablement "posturale", si l'on peut dire ; elle
se meut dans une forme de transcendance (un rapport à soi, même et surtout
s'il est manqué) et non dans l'immanence du non-rapport, c'est-à-dire de
l'identité. A notre avis, il faudrait peut-être revoir les choses par ce
bout. Il faudrait prendre au sérieux et surtout généraliser la formule de
Lacan à propos du "non-rapport sexuel" et ne pas se laisser obséder par le
rapport à l'objet : car même si le choix d'objet proprement dit (les hommes,
la virilité) apparaît moins déterminant que l'identification du sujet au
phallus (cette fois comme objet imaginaire, faisant défaut à la mère), le
sujet homosexuel demeure foncièrement aliéné à l'objet aux yeux d'une
doctrine analytique qui ne cesse de l'infantiliser. Il serait resté cet
enfant du déni, identifié par désir ou par amour à un père ou à une mère
idéalisés, sujet en mal d'identité sommé socialement de choisir le camp
masculin ou féminin… Cependant on ne fait jamais que sup-poser cette
"souffrance" et cette errance aux homosexuels ; on pense qu'ils aiment les
hommes pour l'amour de leur père (c'est surtout la thèse de Gérard Pommier),
on va jusqu'à parler de "choix" homosexuel (concept de choix qui renvoie en
fait à l'identification) et on leur dénie la paternité d'une posture
subjective, ou mieux encore "individuale", qui constitue l'unique et
véritable père-version humaine.