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- D'après une lecture de
:
- Paul-Laurent Assoun, Le
pervers et la femme, Anthropos, 1989
L'hystérie est
perverse, non seulement parce qu'elle s'accompagne d'une part de fantasmes
non négligeable, dans le sens où elle met en scène une forme de
transgression et une remise en cause de l'ordre social. C'est bien ce qui se
passe dans la tragédie de Phèdre qui incarne presque l'archétype de la
Passion féminine devenue passion pour la femme. Mais cette passion
fait symptôme, comme on l'observe dès le 17è siècle, tant sur la scène
théâtrale que sur la scène médicale. La Phèdre de Racine érige le symptôme,
autre nom de la passion, à la dimension du tragique : cela a pour effet de
muer une première faute impossible à symboliser, devenue symptôme, en une
seconde transgression que constitue la puissance dévastatrice d'un
certain langage, celui de la tragédie. Dans le même temps, en cette deuxième
moitié du 17è siècle, les femmes "malades" de leur passion ne sont plus
considérées comme des sorcières ou comme des possédées, responsables dans un
cas, victimes dans l'autre, mais précisément comme des "hystériques" (le
terme connaît alors un regain d'intérêt) dont le symptôme passionnel relève
d'une relation perturbée entre l'âme et le corps. Le médecin anglais
Sydenham trace un premier tableau clinique de cette maladie spécifiquement
féminine qui se déclenche le plus souvent à l'occasion d'un "chagrin" : la
catégorie des troubles "psychogénétiques" est née. Tout en détaillant les
aspects somatiques, il insiste sur les manifestions psychiques et morales
telles que l'abattement, le désespoir, la haine ou la jalousie… Dans le cas
de Phèdre, la filiation féminine du mal semble avérée ; les symptômes
physiologiques ainsi que la "dépression" mélancolique sont amplement
restitués. C'est le corps qui se plaint et s'afflige, s'épuisant à soutenir
le désir dans sa pureté d'origine, au-delà des mesquineries de la vie ("Tout
m'afflige et me nuit, et conspire à me nuire"). Or ce désir et cette passion
ne visent nullement leur satisfaction. La perversion réside dans ce
détournement ou cette transgression, lorsque le dire - l'aveu - de la
passion se substitue à la passion. L'Autre réel (Hippolyte), objet du désir,
est surtout désigné comme cause de la passion et donc responsable des maux
occasionnés. Le corps hystérisé et monstrueux de la passion se veut pure
exhibition destinée à culpabiliser l'Autre. "Regarde ce que tu as fait de
moi." En exhibant et en victimisant ce corps féminin, l'hystérique fait-elle
autre chose que renvoyer à l'Autre l'image insupportable de la castration,
pour le confondre et pour le posséder tout à la fois ? C'est sa propre haine
de la castration, voire sa profonde mysogynie qui la pousse, dans un parfait
jeu de miroir, à castrer son partenaire en décochant sur lui les flèches de
sa plainte. La parole qui exprime à ce point le désir est plus que
pathétique, elle est tragique et transgressive, scandaleusement subjective,
car elle perturbe l'ordre social et les règles du langage en faisant
entendre un discours excessif, hors du commun. L'hystérique joue la passion
incestueuse contre les échanges familiaux traditionnels, où la femme
apparaît comme un bien symbolique dans le système patriarcal (incarné par
Thésée). Elle apparaît monstrueuse dans ce système et révèle en même temps
la monstruosité du système (la nouvelle de la mort de Thésée a pour effet de
libérer la parole transgressive, l'annonce de son retour entraîne une
répression hypocrite et injuste), dont elle ne peut pas s'affranchir
complètement. Il faut bien admettre que ces aspects "politiquement
incorrect" et surtout "mauvaise langue" de l'hystérie n'acquièrent leur
pleine dimension que dans la littérature. La "passion" de la langue exhibée
dans tous ses états remplace avantageusement les souffrances du corps réel.
Encore faut-il, pour pouvoir parler de perversion et donc de transgression,
que la fétichisation de la langue (ou plutôt de la "lalangue" du
sujet, pour reprendre Lacan), soit suffisamment effective pour s'affranchir
de toute expressivité ou représentativité à l'égard du réel. Aujourd'hui, ce
n'est plus la tragédie mais la poésie (en tant qu'expression a priori
absolument libre et abord résolument matérialiste du langage) qui peut
supporter une telle fonction transgressive, car elle seule défait et
repousse assez loin les codes sociaux de la jouissance. On parle donc de la
poésie la plus politique et la plus rare, la plus concrète et la plus
élémentaire, ce qui désigne essentiellement les poésies visuelles et sonores
- excessivement méconnues. Ces formes touchent à la jouissance plutôt qu'au
Sens et mettent en avant l'objet (par exemple l'objet "voix" dans la poésie
sonore) plutôt que le sujet. L'avantage considérable est de laisser
entendre, ou voir, que si le poème concret est jouissance, il ne saurait
exister quelque part de jouissance absolue ; le poème fétiche se présentant
comme Un, comme monument dérisoire, se substitue lui-même à cet espoir ; il
présentifie l'impossibilité radicale de présenter ou de dire la jouissance ;
il pervertit littéralement la question hystérique à ce propos et
s'offre comme réponse, de même qu'il rend inutile tout autre symptôme que
lui-même.
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