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- D'après une lecture de
:
- Joël Dor, Structure et
perversion, Denoël, 1987
La question de
l'identité sexuelle étant étroitement liée au positionnement des sujets par
rapport à la fonction phallique, il convient de distinguer la spécification
anatomique des sexes (qui en général n'échappe pas à la conscience des
individus) et l'élaboration psychique qu'un sujet peut faire à partir de ce
réel pour constituer sa véritable identité. Les difficultés et les
incertitudes liées à ce travail psychique, voué dans le meilleur des cas à
l'assomption de la castration pour le sujet, expliquent néanmoins les
différents avatars qui peuvent en résulter, dont le plus spectaculaire reste
sans doute le transsexualisme. Il n'est pas totalement inutile de rappeler
brièvement les quatre formules logiques de la sexuation d'après Lacan, en
tant qu'elles prescrivent une bipolarité irréductible des sujets sexués en
specimen hommes ou femmes. Quatre formules logiques, donc, épinglant deux
espèces fondamentales d'inscription dans la fonction phallique. Par
"fonction phallique", il faut entendre très exactement la castration, et pas
seulement le fait d'avoir ou de ne pas avoir le phallus (bien que d'une
certaine façon la castration se déploie dans une problématique de l'avoir
par opposition à celle de l'être) : on "a" le phallus, d'une part quand on a
renoncé à l' "être", d'autre part quand on sait qu'on ne l'a pas (surtout
sous les auspices du pénis réel). Le "savoir du psychanalyste", selon
l'expression de Lacan, se résume à deux formules bien connues : "Il n'y a
pas de rapport sexuel" et "La femme n'existe pas". Deux slogans qui
contestent l'universalité de la fonction phallique et prônent une
disjonction radicale entre les sexes. Non pas l'égalité, par conséquent,
mais une légalité dans la différence au regard d'une seule et même fonction
phallique. L'une des formules exprime l'universalité de cette fonction
appliquée au hommes : "tous les hommes sont soumis à la fonction phallique".
Tous sont castrés, c'est-à-dire limités dans leur jouissance, bornée par un
interdit. Oui mais, deuxième formule, cela n'est vrai que si au moins un
homme fait exception à cette loi : le père mythique de la horde, avant que
l'interdit de l'inceste ne soit promulgué par les fils. Du côté des femmes,
il faut tenir compte à la fois d'une impossibilité et d'une contingence.
D'abord il n'existe pas de femme qui ne soit soumise à la loi phallique
(comme une chose existant et jouissant pour elle-même, sans référence à
l'Autre, comme une mère sans père…). Seulement, dernière formule, ce n'est
pas pour-toute femme (entendre : pour la femme une, toute entière), que
cette loi s'applique. Il y a une jouissance supplémentaire chez la femme,
sans doute supplémentant la fonction phallique et donc en rapport avec elle,
mais non de nature à instaurer un rapport inscriptible, logique, universel,
entre les hommes et les femmes sur le plan sexuel. C'est d'ailleurs pourquoi
l'acte sexuel est un ratage qui produit du manque et entretient le désir. La
question de l'identité peut maintenant être décantée : elle revient à
s'inscrire obligatoirement d'un côté ou de l'autre de la répartition (il n'y
a que deux côtés : homme ou femme), en assumant pleinement la castration
pour les hommes et la division (en une part castrée et une part non castrée)
pour les femmes. En tant que nécessairement inconscient, ce "choix" sexuel
relève d'une causalité hétéronome qui convoque, à tout le moins, l'Autre
parental. Dans le processus d'attribution phallique, la relation au père
s'avère essentielle puisque c'est lui qui est censé transmettre la loi. Le
père n'"est pas sans l'avoir", à partir du moment où cet avoir est surtout
perçu comme symbolique et promeut les identifications marquées du sceau de
la castration chez le garçon et la fille. On peut parler d'une dialectique
du don phallique, tant en ce qui concerne la filiation que dans le cadre de
la relation amoureuse : le père est celui qui donne littéralement ce qu'il
n'a pas, le phallus, ce qui donne consistance à ce même phallus (et à la
loi) dans sa différence avec le pénis.
Il existe plusieurs manières pour le sujet de contester la transmission de
la loi et de brouiller les cartes de l'identification sexuelle. C'est ainsi
que l'hystérique met le père au défi de faire la preuve de sa virilité,
guettant, épinglant toutes les facettes du manque, à commencer par celle,
impardonnable, qui consisterait pour le père à se réfugier derrières ses
attributs organiques pour masquer son manque d'autorité. Mais elle-même, par
sa façon d'en remontrer au père en matière de virilité, commet cette même
faute. Alors que l'hystérique se lamente des faiblesses du père tout en ne
cessant de faire appel à lui, la femme homosexuelle n'attend plus rien du
père. Le défi qu'elle lui lance est déjà une condamnation, et une
usurpation. Elle va se charger de montrer au père ce que c'est, réellement,
de donner ce qu'on n'a pas : non plus transmettre, au sens neutre ou légal
du terme, mais restituer à une femme le phallus en l'incarnant soi-même. Ce
faisant, elle entame le passage d'une dialectique de l'avoir à une
dialectique de l'être, grosse de confusions entre imaginaire et symbolique.
Au niveau de la perversion, qui dépasse la simple contestation pour
accomplir le déni de l'attribution phallique du père, on trouve bien sûr le
fétichiste qui affuble la femme d'un simili-phallus, précisément au moyen de
l'objet fétichisé. Mais la défaillance de l'identité sexuelle est surtout
flagrante chez le travesti, qui se fait en quelque sorte fétiche pour la
femme, pour la mère, lui donnant ce qu'elle devrait avoir. Ce faisant il ne
s'identifie pas à la mère ou à la femme, mais à ce complément qu'est la
fonction proprement dite du voile : l'habillement est l'élément qui, associé
à son propre organe - ô combien nécessaire -, conditionne sa jouissance
sexuelle. Si névrose et perversion constituent autant de failles, de
détournements spécifiques de l'attribution phallique, elles inscrivent quand
même le sujet et l'Autre dans une dialectique ouverte qui est celle de
l'avoir, et donc de la transmission du phallus. Il n'en va plus de même chez
le transsexuel, que l'on situe au lieu d'une ambiguïté fantasmatique fondée
sur la confusion pure et simple organe/phallus (réel/symbolique), à
mi-chemin entre perversion et psychose : le lieu d'un "hors-sexe" radical.
Il semble cependant que le transsexualisme masculin s'apparente davantage à
une psychose, alors que le transsexualisme féminin reproduit plutôt des
éléments de structure perverse. Il est vrai que certaines différences entre
homosexuels et transsexuels paraissent structurelles. Il faut auparavant
écarter des raisons de façade, comme par exemple le sentiment d'identité que
possèderait "depuis toujours" le transsexuel (sa certitude, sa "sincérité"
plaidant pour le "naturel" de la cause), au contraire du travesti qui se
contenterait de se déguiser et de "jouer" à la femme. D'autres voient un
trait distinctif de transsexualité dans le fait d'avoir vécu une liaison
fusionnelle avec sa mère, au point d'avoir acquis (ou plutôt gardé) par
là-même tous les traits de la féminité, érigée de facto en identité sexuelle
primordiale et universelle (Stoller, 1975). D'abord, le sujet transsexuel,
en tant que sujet par essence divisé, n'est pas aussi assuré de son sexe,
fût-ce mentalement, qu'on le croit. Puis les mères des transsexuels ne sont
pas forcément toutes des modèles de sophistication féminine, ce serait
plutôt l'inverse. Ensuite il faut considérer la relation symbiotique
mère-enfant comme une apparence, derrière la relation de possession
phallique qui elle n'est pas contestable (mais qu'il ne faut pas confondre
avec la séduction mise en oeuvre par la mère, à l'égard de l'enfant, dans la
relation perverse), mais qui implique un rapport initial à l'Autre et donc
au manque. Qu'en est-il de la féminité effective du transsexuel adulte ?
Rien de naturel, d'originel, ou même d'original : il ne cesse de la réduire
à une mascarade où le but n'est pas tant de devenir "une" femme que de faire
apparaître "la" femme, idéalisée, tragiquement stéréotypée. Une image pure,
un être sans sexe relevant d'une position qu'on peut qualifier d'angélique.
Seulement, ce beau rêve se conçoit davantage sous les auspices de la
psychose que sous ceux de la névrose, ou même de la perversion. Ces deux
dernières structures autorisent un monnayage imaginaire (particulièrement
nourri, dans le cas de la névrose) de la fonction phallique, alors que le
transsexuel reste captif du réel de son anatomie sexuelle qu'il confond
manifestement avec le signifiant phallique, comme il confond castration avec
opération chirurgicale. Cela dit, si le transsexualisme peut passer pour une
situation médiane entre psychose et perversion, c'est parce que le
signifiant de "La femme" fonctionne pour ce sujet comme le Nom-du-père (C.
Millot, 1983), lequel fait radicalement défaut au psychotique comme on le
sait. Cette identification phallique de fortune, renforçant sans aucun doute
l'imaginaire par du symbolique, laisse cependant erratique le réel sexuel du
sujet, un réel dont l'obsession évite rarement de tourner au délire, au
suicide, ou à l'accident chirurgical (d'autant plus que, dans la pratique,
les "opérations" réussies ou non ne changent en rien la tragique
insatisfaction de ces sujets). Reste à voir si le transsexualisme féminin
obéit ou non exactement à la même logique. Principale différence : alors que
pour le transsexuel masculin, les relations sexuelles sont plutôt vécues
comme avilissantes, dégradantes par rapport à la pureté qu'ils recherchent,
les transsexuelles femmes connaissent une activité amoureuse et libidinale
assez soutenue, comparable à celle de leur consoeurs homosexuelles. Au point
qu'il est parfois difficile de distinguer les deux comportements, ou d'y
reconnaître deux éléments structurels séparés. Dénominateur commun : tous
les transsexuels, hommes ou femmes, s'identifient au phallus afin d'incarner
l'entre-deux de la différence sexuelle (ce qui est impossible et illogique),
et non, comme chez le pervers, afin de boucher le manque dans l'Autre (ce
qui est illusoire et utopique). De ce fait, homme et femme sont tous deux "hors-sexe"
: l'un à vouloir incarner "La" femme, l'autre à prétendre être "Un" homme.
S'il y a bien deux sexes, et s'il n'y a pas proprement d'égalité des sexes,
on ne voit pas non plus pourquoi les identifications transsexuelles
masculines et féminines devraient être égales et symétriques. Elles ne le
sont nullement. L'homme transformé reste dans le domaine de l'être, et paye
pour cela le lourd tribut de l'émasculation réelle (non qu'elle soit
dramatique fonctionnellement, mais plutôt parce qu'elle remplace à tout
jamais l'éventualité d'une castration symbolique). La femme transformée se
contente d'en rajouter toujours un peu plus, de collecter, dans l'ordre de
l'avoir, les attributs virils (mais de là à en avoir un qui fasse illusion
au point d'en arriver à se dire : "ça y est, j'en suis !"…), ce qui la
rapproche indéniablement de l'homosexuelle classique, moins revendicative de
ce point de vue. Plus globalement encore, il faudrait interroger et remettre
en cause sérieusement la symétrie supposée des hommes et des femmes en
matière de perversion. Il ne suffit pas de reconnaître que "les hommes" sont
davantage et plus souvent pervers que les femmes, il faut se demander si
l'appellation de "structure perverse" s'applique réellement aux femmes, même
si des éléments ou des traits pervers peuvent apparaître très important,
précisément dès lors que la femme adopte une identification masculine, et
comme cela culmine dans l'homosexualité et le transsexualisme. Il est
possible néanmoins de rétablir une symétrie, une véritable identité entre
les différentes composantes de l'identification perverse, homosexuelle,
transsexuelle, masculine ou féminine. Elle consiste à placer d'un côté (du
même côté) la dialectique phallique de l'être et de l'avoir avec les
différents types de déni qu'elle engendre, et de l'Autre le principe même de
l'identification en tant que jouissance. En l'occurrence,
jouissance de ces identités multiples forcément perverses, et surtout
secondaires au regard de l'identité sexuée réelle (sans-sexe et
sans-identification).
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