- D'après une lecture de
:
- Jean-Luc Nancy, in revue
Apertura n°5, 1991
Le concept
psychanalytique de perversion fait fond sur des notions philosophiques
évidemment plus générales, comme la perversité ou tout simplement le Mal.
J.-L. Nancy propose une tripartition sémantique commode, à propos du Mal, où
la perversion se laisse cerner sous le troisième aspect. Il s'agit de
distinguer le malheur, la maladie et le mal proprement dit ; ces trois
termes pouvant être pris aussi bien en synchronie qu'en diachronie. Ainsi,
le monde antique perçoit le mal sous la forme du malheur, c'est-à-dire une
malédiction imputable à quelque grand Autre cruel ou vengeur : pour autant
on ne saurait qualifier la volonté divine de perverse. Ni la culpabilité des
dieux ni celle des hommes ne se trouvent véritablement engagées. Le monde
moderne cherche au contraire à justifier en rationalisant, il juge le mal en
fonction d'une normalité simplement déviée, rompue, objectivement ou même
subjectivement, mais toujours réparable. Au fond, il n'y a pas vraiment de
mal : Leibniz le biffe au nom de la logique et de la raison, Hegel l'intègre
dans l'Histoire. Or l'époque contemporaine a pris conscience - peut-être
parce qu'elle l'a rencontré - d'un mal absolument mauvais, un mal causé par
l'homme et identifiable dans le réel. Kant le premier l'a nommé "mal radical
", parce qu'il prend racine dans la liberté et dans la volonté humaine,
malgré la loi. C'est la possibilité, en l'homme, de nier l'humain, la
capacité intellectuelle et volontaire, consciente, d'éradiquer la conscience
et toute forme de sens. Marx analyse et dénonce également un mal qui ne se
réduit ni au malheur ni à la maladie, car il l'identifie clairement comme
exploitation de l'homme par l'homme : c'est un fait historique, politique,
qui réclame une solution elle-même active et politique. L'époque
contemporaine se caractérise par l'expérience d'un mal largement
incompréhensible, injustifiable, bien qu'il nous apparaisse clairement comme
une émanation de la liberté humaine. Comme si à la fois privé du fatalisme
et du déterminisme, nous nous trouvions devant l'énigme de notre propre
méchanceté, notre tendance à l'autodestruction. Les camps, l'exploitation,
la technique ne sont que des aspects majeurs d'un déchaînement immanent à la
liberté elle-même, qui prend la forme paradoxale d'une nécessité ou d'une
puissance échappant à tout contrôle. Le sujet civilisation est dorénavant
capable de s'infliger à lui-même ce que seuls les dieux, autrefois,
pouvaient envoyer aux humains : des fléaux innommables, des pandémies
assassines, des ravages écologiques et météorologiques, etc. Le mal, ce
n'est pas à proprement parler le fléau lui-même, mais la destruction du sens
(parfois sous la forme de réactions absolutistes, réactionnaires) qu'il
entraîne. Cette fois on peut parler de perversion, car c'est en connaissance
de cause que l'homme, s'auto-divinisant, agit contre lui-même. Il s'agit
donc, pour commencer, de nommer cette perversion, cette paternité humaine et
exclusive du mal. J.-L. Nancy en appelle à une ontologie du sujet qui
exposerait les conditions d'une existence singulière, délivrée du mythe de
l'appropriation de soi dans lequel il situe la récurrence du mal,
c'est-à-dire l'écrasement du sens. Le sujet existant-singulier est
perpétuellement en dette de lui-même, en dette de l'exister, grâce quoi il
laisse également exister l'autre. Il n'y a d'issue que dans la
reconnaissance du mal comme immanent à la liberté et à l'existence,
lorsqu'elles s'écrasent sur elles-mêmes, dans la représentation
(d'elles-mêmes), dans la dénégation du réel de la différence. Cependant on
constate que le philosophe, au nom de la quête ou de la préservation du
sens, ramène la perversion à la perversité et s'en tient à une définition
encore morale, kantienne, du mal. Or celle-ci n'est crédible et acceptable
qu'à pointer vers le mal physique, où se situe le manque de sens et la
disparition réelle du sujet. Il est mal de faire mal : tout autre précepte
s'avère inutile et dangereux. Pareille attitude, certes scandaleuse pour une
philosophie s'acharnant à culpabiliser la pensée, permet justement de se
jouer des mauvaises pensées en les irréalisant.