




























































|
|
- D'après une lecture de
:
- Jacques Lacan
La structure
masochiste de tout fantasme fondamental se déduit de la théorie freudienne
du masochisme originaire, en tant que phénomène contemporain du refoulement
originaire et de la fondation de l'inconscient du sujet. Il indique
précisément un reste par rapport au refoulement et une fêlure dans la
constitution du savoir inconscient, lorsque virtuellement la répétition pure
se substitue à l'articulation signifiante et devient pulsion de mort. C'est
dans " Pulsions et destins des pulsions ", en 1915, que Freud révolutionne
sa manière de penser l'opposition entre sadisme et masochisme, non plus
comme deux actions séparées et complémentaires, mais comme la mutation
elle-même de l'actif au passif dans le cadre du circuit pulsionnel. Au
départ, la pulsion s'assimile à un pouvoir et à un désir sadique de
captation, de maîtrise des objets : manger c'est détruire, attraper c'est
casser. Le narcissisme intervient dans ce processus en relayant la simple
satisfaction auto-érotique de la pulsion partielle, sans faire encore de ce
sadisme primitif un mode de jouissance, mais en constituant et mémorisant la
source organique de la pulsion dans la région musculaire concernée. La
source constitue aussi bien le point de retour de la pulsion sur le corps
propre, passant maintenant à la voie passive, ce qui implique l'abandon de
l'objet, son ébauche de symbolisation et donc la première apparition du
"sujet" en lieu et place de l'objet absent. Identiquement, on ne peut pas
parler encore de satisfaction masochiste, tant que du champ de l'Autre
n'émerge pas un sujet qui, maintenant identifié à l'objet perdu, puisse
jouir de moi et m'imposer sa volonté. Logiquement et chronologiquement, la
jouissance apparaît donc avec le masochisme, à partir du moment où la
douleur ou même la simple passivité prennent valeur pour le sujet de
stimulation sexuelle. Quant à la jouissance sadique proprement dite, elle
reste secondaire et suppose une identification masochiste préalable, plus
fondamentale, se contentant d'effectuer un changement de rôle (maintenant
actif) mais non un changement de place (celle de l'objet). Ce n'est qu'en
1920 que Freud éclaircit le principe de la jouissance masochiste, ou de la
jouissance comme masochisme " au-delà du principe de plaisir ". Le battement
plaisir/déplaisir, au niveau du moi, est en effet contredit par la
compulsion de répétition au niveau du Ça, qui transforme un déplaisir pour
le moi ne satisfaction pulsionnelle. La satisfaction de la pulsion étant
proprement la " jouissance ", et la tendance exclusive et répétitive vers
une satisfaction première se signalant comme " pulsion de mort ". Par la
régression et la passivité qu'elle organise, par sa rencontre avec Eros
qu'elle contredit tout en l'utilisant (un déplaisir est vécu comme plaisir,
une souffrance comme jouissance), celle-ci mérite bien l'appellation de "
masochisme primaire " (le masochisme " secondaire " s'appliquant à
l'identification structurelle par laquelle un sujet adopte un tel mode de
jouissance de façon constante, dans son parcours sexuel). Bref, le sadisme
primaire n'est plus premier, si l'on peut dire, et le masochisme n'est plus
considéré comme un retour sur soi de la pulsion sadique. Freud montre au
contraire le caractère intrinsèque de ce retour, antérieur à toute
extériorisation vers l'objet, et explique l'agressivité (et par extension le
sadisme) par la nécessité, pour le sujet, de se défendre contre la tendance
auto-agressive de la pulsion, en tant qu'originairement pulsion de mort. Du
reste l'agressivité elle-même s'applique d'abord à soi, au même comme autre,
puis à l'autre comme tel, à partir de ce dédoublement imaginaire qu'on
appelle narcissisme.
L'existence et l'insistance d'un masochisme originaire tend à prouver qu'une
partie résiduelle résiste toujours à l'extériorisation, à la relation
d'objet ; comment ne pas y voir l'incidence du signifiant sur l'organisme,
provoquant la scission de la jouissance et du corps, où s'immisce un sujet ?
Le masochisme primaire, exprimant l'effet du langage sur le corps, serait
directement corrélatif à l'existence du sujet en tant que représentant d'une
perte réelle. C'est pourquoi le fantasme masochiste le plus universel reste
celui de l'enfant battu, recevant de l'Autre la marque indélébile (au sens
propre : les liens entre pathologie dermatologique et masochisme en
témoignent !) du signifiant " unaire ", auquel le sujet masochiste voue par
la suite un culte interminable tandis qu'il se voue lui-même à incarner
l'objet perdu, identifiant son être au déchet de l'opération signifiante et
se présentant comme tel devant l'Autre, vermisseau tout entier dévolu à sa
suprême jouissance. Outre que toute structure inconsciente témoigne
nécessairement d'un tel marquage, tendant à prouver que tout fantasme est
masochiste par essence, la position précédemment décrite se retrouve dans
les trois formes de masochisme secondaire repérées par Freud. Le masochisme
dit " féminin ", alors qu'il traduit le fantasme bien masculin de la femme
soumise et jouissant de l'être, ce qui - dans les termes de Lacan -
constitue une solution facile (et imaginaire) à la question de l'Autre
jouissance, soit la jouissance féminine. Le masochisme " pervers " (mais le
premier l'est tout autant) se constitue par la volonté de masquer la
castration de l'Autre, en provoquant (par tous les moyens, y compris les
moins indiqués) sa jouissance. Notons que si le sujet pervers s'identifie à
l'objet perdu (ici imaginairement retrouvé et conservé), c'est dans d'Autre
qu'il trouvera l'objet 'a', spécifiquement dans la voix impérieuse du maître
qui fait jouir et jouit de faire jouir. Cela éclaire la troisième forme de
masochisme, le masochisme " moral " qui, dans la névrose obsessionnelle
notamment, assimile le devoir avec une voix intérieure se faisant l'écho
d'un surmoi sadique : le sujet se trouve littéralement corseté, armaturé de
règles et de contraintes, stoppé net dans la mise en acte de son désir.
Alors que l'hystérique fait rempart de la perversion masochiste au moyen du
symptôme de conversion, dont l'aspect de jouissance maligne rappelle qu'il
se structure sur le masochisme originaire (chez l'homme, c'est souvent
l'impuissance qui signale l'attachement du sujet à un masochisme indélébile,
par-delà les traits pervers qu'il peut également développer). Précisons
enfin qu'on ne saurait confondre le scénario pervers, construction
imaginaire par laquelle le sujet vise son identification à l'objet et se
protège par-là même des risques mortels liés à ses pratiques, avec les
formes réelles d'auto-mutilation qu'on rencontre dans les psychoses et qui
témoignent plutôt, en tant que passages à l'acte, d'une perte de repères
signifiants et d'une identification sans limite au grand Autre jouissant.
Sinon, la conséquence sexuelle la plus courante du masochisme fondamental à
l'œuvre dans les psychoses, est une forme de passivité doublée d'une
impuissance quasi-absolues.
Autrement dit le trait masochiste, en dehors du cadre de l'identification
perverse structurelle, est reversé au registre d'un pathologique plus ou
moins sévère, de la voie du symptôme ou du harcèlement moral dans la névrose
à la solution du passage à l'acte psychotique. Est-ce surprenant dès lors
que le masochisme primaire lui-même, loin d'être réellement premier,
apparaît comme le corrélat de la subjectivation et de la symbolisation ?
C'est parce que le sujet parlant se constitue originairement contre
lui-même, se divise d'avec lui-même selon un mode autopositionnel négatif,
qu'il peut être qualifié de masochiste "primaire". La jouissance est passive
par rapport au désir, censément actif, dans la mesure où - conséquence du
passage par la demande articulée et l'effet négativisant du langage, soit la
pulsion de mort - elle en revient toujours mécaniquement à une première
satisfaction. Nous voici avec un sujet directement sous l'emprise de
l'Autre, incapable - mais c'est l'incapacité de la théorie elle-même - de
transformer une jouissance foncièrement passive et masochiste en jouissance
de ce masochisme et de cette passivité. Du point de vue d'un masochisme
non-pervers ou d'une perversion non-masochiste, maintenant, on dira que les
lieux-sources de la pulsion sont préalablement jouis ou éprouvés pour
donner lieu à une dialectique de l'aliénation et du fantasme, ici qualifiée
de masochiste. Mais le masochisme est radicalement secondaire, dorénavant,
par rapport à la jouissance ; il n'y a plus corrélation comme dans la
théorie analytique. Sur la base réelle du trait incarné, joui en tant qu'Un,
le corps "maso" peut devenir le sujet d'une jouissance Autre, passible
entre autres choses de douleurs et de souffrances.
|