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- D'après une lecture de
:
- Serge André, L'imposture
perverse, Seuil, 1993
L'acte pervers
se meut dans le domaine du semblant et de la mise en scène, et se distingue
par l'évitement systématique de la vérité. On dirait que l'approche de la
castration nécessite une série de cérémoniaux précis, de rituels célébrant
la puissance mortifère et autodestructrice du désir. C'est particulièrement
vrai de certains homosexuels pervers, désireux d'incarner une virilité
idéale et parfaite, mais vouant le sujet à une irrémédiable abjection quand
ce n'est pas à la disparition pure et simple. Que l'on songe au suicide de
Mishima qui, dans un comble de mise en scène et de théâtralité, réalise
l'aboutissement logique d'un long processus tendant à réduire le sujet à un
objet inerte, un objet cadavre. Cette mort, sacrifice suprême dédié au grand
Autre (figuré par l'empereur, dans le contexte), se veut la réalisation du
désir absolu de celui-ci, et doit pour cela revêtir un masque phallique
irréprochable, c'est-à-dire que sa seule justification réside dans sa
perfection et sa beauté formelle. Au-delà de la simple provocation, le
suicide doit être réussi ; c'est par ce paradoxe que le sujet
affirme sa virilité en se vouant à la gloire du grand Autre. Les motifs
symbolisant le phallus sont ici le sabre, réellement planté dans les
entrailles de l'homme se faisant hara-kiri, et enfin sa tête décapitée. Avec
Serge André (L'Imposture perverse) on ne peut s'empêcher de faire
un rapprochement avec l'œuvre de Jean Genet, Le Condamné à Mort,
texte qui fait équivaloir la condamnation capitale par la guillotine à
l'assomption de la virilité chez le héros. Dans l'attente de son exécution,
celui-ci devient une sorte d'objet sacré, de repère absolu, à l'écart dans
sa cellule. Il y a quand même une grande différence entre les deux
écrivains, et ces deux manières de célébrer une virilité autonome et
narcissique, loin du regard de toute féminité : chez Mishima, l'écrivain
(pour des raisons stylistiques à déterminer) n'est point parvenu à
métaphoriser le fantasme sacrificiel et le processus d'abjection, qui
devaient donc conduire le samouraï (ou sa parodie) à l'incarner et
le réaliser sur sa propre chair ; tandis que Genet est parvenu à faire de
l'écriture une prison comparable à celle d'un condamné à mort, et a pu ainsi
éviter le meurtre (selon son propre aveu), sur lui-même ou sur d'autres. Par
son caractère ascétique et solitaire, l'écriture semble le dernier refuge
d'une virilité aux abois, relayée ensuite par le théâtre comme métaphore
d'un semblant encore plus universel. Néanmoins, qu'il s'affiche dans la
réalité ou dans la fiction, le fantasme de l'homosexuel pervers reste
identique et induit la même stratégie existentielle : il s'agit de combiner
une déchéance constituant la part réelle de jouissance de ces sujets avec la
quête d'une virilité idéale leur donnant un semblant d'identité. Autant dire
concilier "être le phallus" et "avoir le phallus". On ne s'étonnera pas que
le corps tout entier se trouve phallicisé, par exemple à travers le culte
d'une musculature fantastique, ou bien qu'il soit le théâtre d'opérations
sado-masochistes jouant sur le registre de l'imaginaire (et parfois du réel)
une castration impossible à établir dans le symbolique. Ecrivain ou pas,
tout pervers homosexuel joue sa virilité en jouant, d'une manière ou d'une
autre, avec la mort. Mais, que cela soit bien clair, on ne jouit pas de la
mort. C'est plutôt celle-ci qui, en principe, passe pour la grande faucheuse
et la grande jouisseuse dans la conscience commune ; un état de fait que
seule la littérature parvient à rehausser en se faisant elle-même
jouissance, mise à mort des codes socio-linguistiques. L'écrivain n'œuvre
pas directement à sa propre mort, comme le prouve a contrario l'exemple de
Mishima. On dira plutôt qu'il fait le mort dans sa posture
d'écrivain. N'étant pas de ce monde, il est le cadavre exquis et réjoui
qu'heureusement n'engendre pas l'écriture, mais qui sert de cause réelle à
celle-ci en tant que jouissance et mortification.
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