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- D'après une lecture de
:
- Paul-Laurent Assoun, in
Collectif, La règle sociale etson au-delà, Anthropos, 1994
Quoi de plus
a-social et de plus marginal, en principe, que le couple passionné ? Mais
voilà, si ce dernier fait mine de ne pas s'intéresser au social, le social,
lui, s'intéresse à la passion où il voit à la fois une menace pour le
respect de la norme et une forme basique, quoique inavouable, de la norme
sociale. Qu'y a-t-il de si inavouable ou de si secret au principe de la
passion, que la classique "déclaration d'amour" ne saurait même exprimer ou
percer ? Ecrire à l'être aimé semble moins un aveu volontaire qu'une
décharge nécessaire, comme s'il fallait moins se rapprocher de l'objet que
le tenir à distance, éviter une trop complète et dangereuse proximité de
l'objet. Masochisme foncier de toute passion, qui consiste à jouir en
subissant, en souffrant la présence a-normale de l'aimé idéal. Non seulement
la passion constitue un dérèglement social, au moins en puissance, mais elle
est décrite également comme néfaste et toxique pour les protagonistes
eux-mêmes. Pour reprendre la célèbre formule de Freud, le couple passionné
relève d'une sorte de "foule à deux" hypnotique et psychotique, dans son
retrait tendanciellement absolu. Parallèlement, le couple passionné ne passe
pas inaperçu et concerne malgré tout l'Autre social. Celui-ci le toise, avec
désapprobation, jalousie ou amusement, mais dans le fond se sent regardé et
comme "accusé" par le couple. C'est pour cela qu'il s'efforce de
culpabiliser, le plus possible, l'exhibition de la passion. Partant, il
n'aura de cesse d'exiger l'aveu d'une improbable conspiration. Comme si le
secret, l'inavouable au cœur duquel se tient nécessairement le duo
passionnel était intentionnellement caché à l'Autre social, comme si passion
devait rimer avec trahison. En effet, la passion ne se contente pas d'être
dé-socialisante en faisant fi des règles le plus souvent (en passant avant
elles), elle crée une sorte de social "anomique" parallèle. Ou plutôt : ne
recrée-t-elle pas un social anomique plus originel que le juridique et le
politique ? C'est évidemment en ceci qu'elle est condamnable, de révéler
indirectement au social quelque chose de son propre fonds, de son propre
secret. Qu'en est-il du culte de l'Autre qui constitue précisément la
religion du social, est-il si clairement évacué dans la passion, vouée
exclusivement en apparence au "petit autre" individuel ? Au contraire, il
semble bien que la passion renoue avec un culte maternel plus obscur et
possède une dimension incestueuse, sous des aspirations assez clairement
androgyniques. Ce serait une sorte de fétichisme à deux visant à
reconstituer le phallus maternel, puis à s'identifier à ce glorieux objet.
L'esprit féminin de la passion est peut-être contenu tout entier, avec ses
aspects refoulés, symptomatiques et platoniques, dans l'inexprimable passion
de la fille pour la Mère. Inavouable, ce fonds incestueux de la passion
l'est à coup sûr. Mais il y a autre chose : la passion concurrence
directement la règle sociale dans la mesure où, comme elle, elle est
productrice d'idéal. Le narcissisme aidant, la passion élève l'objet au rang
d'idéal sexuel, auquel les amants peuvent s'identifier et former cette
fameuse "foule à deux" dont nous parlions. Ce qui ne signifie surtout pas
que l'union ou la fusion soit réalisée, car si l'inavouable crée un lien
passionnel entre les amants, n'oublions pas que ceux-ci en ignorent les
tenants et aboutissants : il s'agit là d'amour inconscient ! En tout cas, on
assiste bien à une sorte de piratage d'idéal, inacceptable du point de vue
du social. En résumé, à la fois le procédé d'idéalisation, constitutif de la
passion, et la nature même de l'objet (le phallus maternel, soit l'absence
même) apparaissent transgressifs du point de vue social. De ce fait la
passion, dans son retrait (visible, éclatant de lumière par là même) est
bien plus dangereuse que la pornographie dans son outrancière exhibition,
bien plus perverse aussi et transgressive puisqu'elle se désigne elle-même
comme la vérité du social… Dans quelle mesure cette passion issue de
l'inavouable incestueux pourrait-elle passer à la jouissance de
l'inavouable, non pas certes jouissance de l'inceste mais précisément de
l'inavouable passion, et parvenir à cette "communauté sans aveux", comme
l'écrit Assoun, "où la seule éthique est de ne céder ni sur, ni à…
l'inavouable" ? Dans le dernier cas, il y aurait complaisance au secret, en
foule à deux ; dans le premier, on rejoindrait la meute - foule à plusieurs
- des inquisiteurs. En dehors de ce dilemme, d'essence sociale dans les deux
cas, les individus passionnés possèdent seuls la réponse -
inavouable car depuis toujours (in)avouée. Si le couple passionnel est
pervers, comme on l'a remarqué, au regard de la norme sociale, que dire
alors de l'individu en tant que tel, en tant qu'Un ? Il est le phallus
incarné (lui qui n'a jamais connu l'inceste), la victime toute désignée (lui
qui ne connaît aucune culpabilité), l'éternel marginalisé (lui qui ne
connaît ni marge ni centre). Il est enfin le joui-sans-jouissance, le
passionné-sans-passion et le perverti-sans perversion…, à côté duquel le
Sujet de la passion sera toujours l'Autre, non pas cet Autre inavouable et
incestueux fantasmé par le couple dans sa passion pour lui-même
(rien moins que le mythe auto-généré du couple idéal), mais bien le
Sujet-Couple d'une jouissance-passion réellement autre, c'est-à-dire
autrement incestueuse, de l'inavouable.
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