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- D'après une lecture de
:
- Jacques Lacan
La fonction
paternelle n'est pas unique et intervient au moins de deux manières dans
l'assomption de la castration chez le sujet. La première est imaginaire et
confronte une première fois l'être humain au père "phallophore", comme
l'écrit Gérard Pommier, soit le père jouisseur (-de la mère) que l'enfant
pose en rival absolu ; la seconde est symbolique et consiste à transmettre
un nom que le sujet choisit ou non de porter, de revendiquer, tout en
choisissant son appartenance sexuelle. Le pervers a fait un choix qui le
rive définitivement à ce rival. Au départ, il y a bien le père réel, porteur
du phallus, mari ou amant de la mère ; c'est l'enfant qui érige ce dernier,
si l'on peut dire, en possesseur jaloux et tout puissant, parfois violent,
du personnage maternel. La lutte inégale qu'il engage imaginairement contre
lui soulage au moins l'enfant d'une angoisse plus forte et plus destructrice
encore, angoisse d'éviration liée à la jouissance sans limite de la mère.
L'amour pour ce père apparaît comme l'unique façon de réponse à sa
domination écrasante : il suffit de s'identifier à lui. C'est pourquoi
l'enjeu d'une telle relation n'est rien moins que le choix du sexe, pour le
sujet. La fille choisit généralement cette voie qui est celle de sa
féminité. Or la conséquence, pour le garçon, est également une féminisation
contre laquelle il ne cessera plus de lutter, du moins tant que le père
symbolique ne relèguera pas au second plan ce père phallophore. N'oublions
pas que ce dernier reste un rival prohibiteur, ce qui explique la présence
d'un fantasme de meurtre à son endroit compatible et même naissant avec
l'amour. Deuxièmement, il y a la fonction patronymique du père qui, en
transmettant le nom, rend possible également de posséder le phallus. Seul le
nom permet de symboliser le sexe masculin, là où la puissance totémique du
père imaginaire reste anonyme et aveugle. Tout au plus le totem se supporte
d'un surnom qui invoque, par delà une filiation animale, la puissance
phallique pure. Le nom se contente de symboliser le phallus, le réduit à un
symbole ou une abstraction qui dispense de tout totem, de tout fétiche. Que
la transmission patronymique soit la meilleure parade contre le procès
primitif de féminisation, explique son importance moindre chez la femme, qui
se contente de recevoir le nom sans avoir à le conquérir, et peut chercher à
le monnayer socialement dans le mariage. La responsabilité "subjective" du
père dans le don de son nom est grande, dans la mesure où il peut faire
pérenniser son image de père phallophore et, refusant sa propre mort
symbolique, provoquer la revendication hystérique comme la procrastination
obsessionnelle. Mais, si rien ne vient symboliser le phallus dans l'ordre du
langage, cette fonction sera finalement concédée au fétiche dans le cadre de
la structure perverse. Cela se produit particulièrement lorsque l'enfant se
trouve surprotégé, cour-circuité dans ses actions, alors même qu'il subit la
féminisation dans la lutte avec son rival. Le fétiche perpétue la puissance
totémique tout en la localisant sur l'objet de désir maternel, représentant
le manque de la mère corrélatif à la toute-puissance paternelle, castration
que le fétiche est censé néanmoins pallier. Le fétiche est toujours porteur
d'une certaine violence, car luttant avec un père surpuissant, objet d'un
amour désespéré et masochiste, le sujet pervers ne peut que s'identifier à
ce père-du-mal pour tenter de rivaliser avec lui en méchanceté. Même si son
identification fondamentale reste féminine, il ne cesse d'exhiber les
emblèmes de virilité les plus ostentatoires. Cette structure reste donc
typiquement masculine et ne concerne que les rares femmes adoptant
explicitement une position masculine (corollairement, on pourrait montrer
que la sublimation, qui inverse radicalement la perversion et d'une certaine
manière la prolonge esthétiquement, relève d'une féminité exclusive). Cet
amour qui fait mal et qui déses-père, cet amour impossible pour un père
anonyme et acéphale, incarnant le mal absolu, explique que la jouissance de
l'un puisse être associée à la souffrance de l'autre et donne au sadisme une
stature particulière, presque constitutive, dans le champ des perversions.
Allons jusqu'à dire que cette violence sadique est co-constitutive de la
sexualité masculine, non parce que l'homme manquerait foncièrement de cœur
et d'éducation, mais dans la mesure où il reste rivé à l'image d'un père
violent auquel il ne peut échapper qu'en s'identifiant à lui (non sur le
mode névrotique de la métaphore paternelle, mais en "faisant comme" lui, sur
le mode de l'analogie, et en s'épaulant de la métonymie fétichiste). A
défaut d'être médiatisé par l'amour d'une femme, qui n'est nullement
nécessaire à sa constitution (si ce n'est le désir primordial pour la mère)
et à son expression, la sexualité masculine est perverse. Du moins tant
qu'on accepte le présupposé théorique (se faisant passer, subrepticement,
pour un donné réel), comme quoi la fonction paternelle serait initialement
duelle et ambiguë, à la fois imaginaire et symbolique, violente et
structurante selon qu'elle incarne plutôt la jouissance ou plutôt le désir.
En matière de jouissance, la doctrine analytique nous renvoie à une origine
sempiternellement traumatisante (dont les motifs anthropologiques, sous
couvert de logique inconsciente, ne semblent gêner personne), décrite comme
relation agressive entre un sujet et un Autre : d'abord le Père et la Mère
(il est censé vouloir la violer), puis la mère et l'enfant (elle veut se
l'approprier, le réintégrer), et enfin dans la perversion entre le Père et
l'enfant (le second, terrorisé, s'identifie au premier). Comme si la
jouissance du Père devait être fatalement perverse et condamnable, au nom du
mythe de la violence originelle ! Mais de la même manière, c'est parce que
la jouissance de la Mère paraît aussi inconcevable et folle que le Père
symbolique, c'est-à-dire cette fois le père mort, représente pour le sujet
la seule voie d'accès à la castration. Prédomine donc le point de vue
de l'enfant comme fantasme d'un père jouisseur et violeur, non seulement
dans la construction d'une structure subjective perverse (infantile, puis
adulte), mais dans la constitution de cette théorie analytique
elle-même, en tant qu'imaginaire et auto-illustration de la névrose
infantile.
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