- D'après une lecture de
:
- Freud, Trois essais sur
la théorie sexuelle
"Par "pulsion",
nous ne pouvons, de prime abord, rien désigner d'autre que la représentation
psychique d'une source endosomatique de stimulations, s'écoulant de façon
continue, par opposition à la " stimulation ", produite par des excitations
sporadiques et externes.", écrivait Freud dans les Trois essais sur la
théorie sexuelle. Ayant rappelé cette indispensable définition de la
pulsion freudienne, il faut encore apporter deux ou trois mentions
essentielles pour effectuer une articulation théorique pulsion/perversion :
1) la pulsion est toujours "partielle", c'est-à-dire que malgré sa forme
fluente et continue, elle reste surdéterminée par l'objet (partiel par
définition) ; 2) si elle est décomposable (en source, but, objet, etc.),
elle doit avoir initialement la nature d'un assemblage, tandis que la
perversion correspondrait à une désolidarisation de ces éléments ; 3)
néanmoins la perversion va dans le sens d'une "idéalisation" de la pulsion
et implique une participation psychique globale au phénomène. Dans la
première partie des Trois essais, Freud effectue un recensement des
différents types d'"aberrations sexuelles", selon le terme courant de
l'époque, et reprend les critères classiques de discrimination entre, d'une
part les "déviations" relatives à l'objet, et d'autres part les déviations
relatives au but (le but "normal" serait la satisfaction apportée par l'acte
génital). Mais l'originalité de Freud consiste déjà à ancrer ces
"aberrations" sur le concept de pulsion. D'autre part Freud va subvertir
l'opposition classique entre, justement, les déviations du premier type,
essentiellement l'inversion, et celles du second, assimilées aux perversions
proprement dites : Freud limite l'usage du mot perversion aux déviations
quant au but sexuel, qu'il s'agisse de transgressions anatomiques
caractérisées ou d'arrêts à certains stades intermédiaires de l'acte sexuel,
ayant pour effet d'inhiber celui-ci. Les déviations quant à l'objet ne
sauraient être indicatives car, Freud le découvre peu à peu, cet objet de la
pulsion est foncièrement indifférent et ne laisse place à aucune
"normalité". C'est donc le processus sexuel lui-même qui semble exposé à la
perversion et comme marqué par elle, comme si la perversion cessait d'être
vue comme une déviation par rapport à une norme mais comme un aspect
essentiel et "naturel" de la sexualité humaine. En particulier, elle se
déduit des fluctuations du processus pulsionnel et de sa complexité
originelle. Ainsi Freud met l'accent sur les aspects pervers dans la névrose
(les symptômes comme traces en négatif d'une sexualité perverse) et bien sûr
les sources infantiles polymorphes du phénomène (le surinvestissement des
objets partiels). Freud substitue aux concepts d'aberration et de déviation
ceux de "fixation" et de "régression". Il introduit la notion de "destin
pulsionnel", soit l'élection de tel objet ou de tel but intermédiaire en
fonction de l'histoire du sujet. Etant donné la mobilité des buts et des
objets de la pulsion sexuelle, on ne s'étonnera pas de croiser dans leur
constitution et leur destination les pulsions du moi, auxquelles elles
viennent parfois se mêler. Dans "Pulsions et destins des pulsions", la
subjectivation apparaît clairement comme un effet du processus pulsionnel,
et Freud distingue quatre types de destins pulsionnels : le refoulement, la
sublimation, le renversement dans son contraire et le retournement sur la
personne propre. Ces deux dernières notions s'appliquent directement aux
perversions. Le renversement dans son contraire peut consister en un simple
retournement de l'activité vers la passivité (comme par exemple le sadisme
s'inversant en masochisme) ou bien porter sur le contenu même de la pulsion
(comme l'amour devenant haine). Quant au retournement sur la personne
propre, cela permet notamment de caractériser l'inversion comme l'un des
processus à l'œuvre dans les perversions, et ainsi faire oublier l'ancien
clivage inversions/perversions qu'on trouve encore dans les Trois essais.
Cette subjectivation indéniable des perversions opérée par l'évolution des
concepts freudiens n'aboutit cependant pas à la structuration de la
perversion comme mode d'identification. Elle suffit en revanche pour
distinguer théoriquement pulsion et perversion en empêchant de réduire
"moralement" celle-ci à celle-là. Elle contribue, d'autre part, à lester le
processus pulsionnel d'une composante perverse en présupposant la double
extériorité d'un objet et d'un but, tous deux indéterminés, respectivement
nommés par Lacan "objet a" et "jouissance". Définie comme "représentation"
ou tension psychique, la pulsion n'est pas elle-même jouissance.
Comme embryon du désir, elle est plutôt principe d'inassouvissement,
empruntant à la sexualité sa structure duelle et son origine organique,
partielle. Il ne s'agit pas d'écraser artificiellement l'un sur l'autre les
deux concepts de pulsion et de jouissance, mais d'admettre la priorité
logique et réelle de la jouissance et son statut de cause, la fonction de
but étant remplie par le plaisir. Ayant établi que la jouissance n'est pas
"comme" la pulsion (perdue dans les abysses de la pulsion de mort…), en
application des principes d'antériorité et surtout d'unilatéralité, on
posera sans contre-partie que la pulsion est bien "comme" la jouissance,
c'est-à-dire un concept et un sujet autonomes.