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- D'après une lecture de
:
- Serge André, L'imposture
perverse, Seuil, 1993
Qui n'est pas
spontanément tenté de confondre sadisme et perversion, tant il est vrai que
les deux termes semblent exprimer la même attitude, la même disposition
subjective à "faire le mal" ? On sait bien pourtant qu'il n'en est rien et
que l'éventail des perversions se montre des plus riches et des plus variés,
que le sadisme n'existe comme tel que mis en relation structurellement avec
le fétichisme ou le masochisme, par exemple, et qu'il est sans doute moins
fondamental, en tant que structure clinique, que ces derniers. D'autre part,
si l'on rapporte l'origine du mot au personnage historique de Sade et à son
œuvre, il faut éviter de confondre le "sadisme" applicable aux héros des
récits sadiens et la structure psychique du Marquis lui-même, libertin dans
le siècle assurément, et non moins indéniablement masochiste. Rappelons
qu'un libertin au XVIIIè siècle n'est pas spécialement, ou pas seulement un
"débauché", mais surtout un contestataire opposé aux discours dominants,
notamment religieux, un athée mettant en cause le statut du Dieu chrétien
comme unique "sujet-supposé-savoir". L'autre grande référence philosophique
de l'époque est la Nature, en tant que système de lois universelles, et
c'est elle que l'on retrouve omniprésente chez Sade sous l'espèce d'un "Etre
suprême en méchanceté", non plus supposé-savoir mais cette fois
supposé-jouir. Mais Sade est plus conséquent, ou peut-être plus religieux,
que les libertins de son époque cultivant simplement l'immoralisme : il
conçoit une vraie morale, universaliste, rigoriste, dont l'impératif
catégorique consiste à obéir à la Nature et à ses lois impitoyables,
cannibaliques, éminemment criminelles. Pour le dire autrement, la Loi est de
jouir selon la Nature et pour la Nature. Il s'agit d'un sacrifice, plaçant
cette nouvelle espèce de dévôts dans une position masochiste, et dont la
portée ne va toutefois jamais jusqu'au marricide ou à l'inceste : la Nature
elle-même reste inviolable, finalement le crime, non dialectisable, tourne
court, se résout non dans la jouissance tant espérée mais dans le seul
plaisir, indéfiniment réitéré. L'uniformité de la vie et des écrits du
Marquis de Sade illustre à merveille ces principes. Voici comment Lacan
formalise le fantasme du héros sadien. La position initiale du bourreau est
celle de l'objet 'a', instrument métonymique de jouissance au service de la
Nature comme Volonté de jouissance absolue. C'est la victime, en face, qui
incarne le sujet dans sa division spécifique, entre douleur physique et
soumission morale. C'est cette division qui est visée par le bourreau, au
moyen de l'angoisse provoquée, et non la souffrance pour elle-même. Le reste
de l'opération, en bout de circuit, devrait être le "pur sujet du plaisir"
comme l'écrit Lacan, censé advenir une fois le corps expurgé de toute
douleur et de tout mal. Or c'est à ce moment que le sujet défaille, pendant
que le maître "décharge", éventuellement, et tout est à refaire. Dans sa
vie, Sade a plutôt joué le rôle de la victime, du mort-vivant, ayant passé
le plus clair de son temps sous les verrous, à la merci d'un maître qui
avait pour nom Mme de Montreuil, sa belle-mère. Il y a une autre dimension
du fantasme sadien, rarement mis en valeur, qui concerne directement le rôle
que la psychanalyse peut revendiquer auprès des pervers. Dans sa prison,
Sade a dû convertir l'impératif de jouissance totale en obligation de dire
"toute" la jouissance, de raconter la totalité de son fantasme, fût-ce sous
le mode le plus rébarbatif. Il y a bien du sadisme dans le fait d'imposer au
lecteur pareille épreuve de lecture, véritablement assommante. Le côté
répétitif et comme mécanique de la stylistique sadienne, indique que cette
jouissance excède de toute part le langage, et pourtant s'épuise à vouloir
l'exprimer dans et par le langage. Sade écrivain s'acharne sur son lecteur
comme le bourreau sadien s'écharne sur sa victime, indéfiniment ranimée pour
subir d'éternels supplices. Or cette situation nous renvoie au cœur du
fantasme sadien et à la véritable nature de l'objet fétiche : il s'agit de
la voix, la voix forte, impérative, forte. Que vocifère-t-il, le bourreau,
que réclame-t-il de sa victime ? L'aveu, l'aveu de la jouissance cachée dont
il est censé être le dépositaire, ou le bénéficiaire grâce au traitement
infligé ("avoue que tu aimes ça !", dit le violeur à sa victime - alors que
dans le même temps, il ne saurait souhaiter son consentement !). D'une part
l'impératif de tout dire (de la jouissance) produit le texte mécanique, sans
sujet, que les avant-gardes littéraires ont justement repéré chez Sade ;
d'autre part, il produit la stupeur médusée du lecteur, de même que le
bourreau finit par arracher un cri à sa victime, seulement un cri (comme
"fétiche sonore" : Barthes), en guise de parole. L'impératif sadien de tout
dire s'oppose, de toute évidence, à l'éthique du bien-dire du psychanalyste
; cependant, si ce même psychanalyste parvient à provoquer ce pivotement,
d'un quart de tour sur la structure, qui exprime la différence entre le
fantasme sadique et le fantasme masochiste de Sade écrivain, autrement dit
s'il parvient à susciter chez son patient le désir d'écrire son fantasme,
ceci allègera d'autant les occurrences où il serait tenté de le vivre.
Evidemment, cela ne constitue qu'une demi-solution, d'autant que les
conséquences réelles d'une identification masochiste pour le sujet écrivain
ne sont pas à négliger : car dans le cas où il écrit sur la
jouissance, il le fait nécessairement à ses dépens. Eternel problème de la
sublimation qui, en tant que mode de l'"autre jouissance", ne fait
qu'"élever l'objet (ici le signifiant) à la dignité de la Chose" (Lacan),
sans toutefois déloger le sujet (pervers) de son identification (masochiste)
à l'objet ; de sorte que le sujet ne peut vivre la jouissance que
médiatement, par la voie du signifiant, ou bien immédiatement, en retombant
dans la perversion du passage à l'acte.
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